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Bill Rolston est professeur émérite à l’Université d’Ulster, en Irlande du Nord. Sa discipline est la sociologie, mais il a également été durant quelques années directeur du Transitional Justice Institute, un institut de recherche de l’université. À l’occasion de notre reportage sur Belfast, sur le 12 juillet, sur les fresques (Murals), nous avons découvert « la bible » de ceux qui se passionnent pour ces fresques qui ornent les murs de Belfast et de l’Irlande du Nord. Drawing support : Murals in the Northern Ireland, est en effet une collection de 4 livres rédigés par Bill Rolston durant plusieurs décennies.

L’objectif de ces livres ? Présenter, en anglais, les fresques républicains comme les fresques loyalistes, en expliquant leur origine, leur histoire, et surtout, en notant l’évolution de ces fresques (et les nouvelles qui fleurissent) à travers les dernières décennies. Pour quiconque s’intéresse à l’Irlande du Nord, ces 4 ouvrages sont impératifs à posséder.

Bill Roston, que nous avons contacté suite à la découverte de ces livres, a accepté de répondre à nos questions sur son travail. Pour découvrir son travail, c’est ici.

Breizh-info.com : Pourquoi et quand avez-vous commencé à écrire sur les peintures murales en Irlande du Nord ?

Bill Roston (Drawing Support) : J’ai commencé à photographier les fresques murales d’Irlande du Nord en 1981, lorsque des centaines de peintures murales nationalistes et républicaines ont soudainement fait leur apparition en soutien à la grève de la faim des prisonniers républicains. J’ai commencé à écrire sur le sujet vers la fin des années 1980. J’ai publié de nombreux articles sur le sujet, ainsi que quatre volumes d’une série intitulée Drawing Support.

Breizh-info.com : Qui sont les hommes et les femmes qui peignent les peintures, ces fameuses « Murals » en Irlande du Nord ? Y a-t-il une organisation qui organise et qui paye pour cela ?

Bill Roston (Drawing Support) : Derrière ces peintures, il y a de nombreuses différences, selon qu’elles émanent de la communauté républicaine, ou des loyalistes. Par exemple, les peintures murales dans les zones loyalistes sont fortement contrôlées et ordonnées par les chefs des divers groupes paramilitaires loyalistes. Depuis trente ans, il en résulte une concentration écrasante sur les images d’hommes masqués et armés sur les fresques dans les enclaves loyalistes.

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Le républicanisme est une idéologie politique au spectre plus large que le loyalisme, et chacune de ses composantes – féminisme républicain, socialisme républicain, internationalisme républicain – a accès aux murs. Le résultat, c’est que les peintures réalisées ou commandées par les groupes armés illégaux comme l’IRA ne sont pas majoritaires.

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Les muralistes (les peintres des fresques) sont majoritairement des hommes. Il n’y a eu quelques femmes muralistes du côté républicain, et presque aucune du côté loyaliste. Tous les muralistes que j’ai rencontrés au fil des ans, sauf un, n’ont pas de formation en art, mais sont autodidactes et apprennent par la pratique.

Breizh-info.com : Comment expliquez-vous que dans le camp loyaliste, on retrouve beaucoup plus de peintures violentes, incarnant des hommes armés, ce qui n’est pas forcément le cas dans les quartiers républicains (même s’il y en a aussi) ?

Bill Roston (Drawing Support) : La principale raison de cette différence tient au fait que les commandants paramilitaires loyalistes contrôlent leurs murs, comme je l’ai mentionné plus tôt. Les commandants loyalistes encouragent en effet la publicité pour leurs organisations, c’est-à-dire les hommes armés. Un autre facteur est que lorsque l’accord de paix a été signé en 1998 – l’Accord du Vendredi Saint – les muralistes républicains ont pris la décision de ne plus peindre d’hommes armés masqués. Si les loyalistes avaient pris une telle décision, il y aurait eu très peu de peintures murales loyalistes par la suite.

Les républicains avaient déjà par ailleurs un éventail de thèmes sur lesquels peindre – histoire et mythologie irlandaises, affaires courantes, solidarité internationale – et ils ont continué à peindre sur ces questions.

Breizh-info.com : Ayant énormément voyagé à Belfast ces dernières années, j’ai vu beaucoup de peintures enlevées, effacées ou remplacées (Un exemple qui me vient directement en tête est la fresque d’entrée dans le quartier de Sandy Row, qui était une fresque paramilitaire remplacée par King William désormais). Pouvez-vous nous expliquer : qui a enlevé les peintures murales ? Autorités ou communauté ?

Bill Roston (Drawing Support) : Depuis 1998, les commandants loyalistes ont subi des pressions pour peindre autre chose, d’autres thèmes. Cela a été soutenu par un programme gouvernemental appelé le  Reimagining Communities Programm qui a donné de l’argent pour enlever les peintures murales les plus belliqueuses et les remplacer par autre chose. Ensemble, la pression, le débat et l’argent ont mené à des changements substantiels, comme le remplacement de la fresque de Sandy Row dont vous parlez.

Breizh-info.com :  Nombre d’observateurs rapportent que The Twelth, les Bonfires, et tout ce qui entoure la culture loyaliste et orangiste, pourrait disparaitre d’ici quelques années (voir à ce sujet l’excellent article du Guardian). Que pouvez vous dit à ce sujet ?

Bill Roston (Drawing Support) : C’est la peur la plus profonde des unionistes et des loyalistes. Leur argument est que les républicains ont gagné la guerre culturelle et que la culture loyaliste s’érode petit à petit. D’abord, à la fin des années 1990, c’était la question des défilés orangistes. Ensuite, c’était le retrait de ll’Union Jack au-dessus de la mairie de Belfast. À l’heure actuelle, il s’agit de feux de joie (Bonfire).

Ce qu’il faut préciser, c’est qu’il s’agit surtout des façons dont ces activités peuvent poser problème.

Les marches orangistes les plus controversées ont traversé des bastions républicains et nationalistes alors qu’elles y étaient véritablement considérées comme offensantes et triomphales ; les nationalistes voulaient par ailleurs une représentation symbolique égale à l’hôtel de ville, plutôt que le déploiement du drapeau d’une faction ; les feux de joie (bonfires) sont souvent dangereux (trop près des maisons), toxiques (les pneus en feu sont courants) ou insultants (les effigies de Bobby Sands ou du Pape sont brûlées).

Les autorités tentent d’en faire des pratiques culturelles pacifiques et inoffensives. Par exemple, The Twelth est rebaptisé «  Orangefest « . Certains observateurs évoquent toutefois de sérieuses limites à ce processus de « normalisation ». 

Breizh-info.com : Dans les enclaves et quartiers républicains, on voit fleurir plein de fresques soutenant de nombreuses causes étrangères ou des causes sociétales (par exemple, soutien à la Palestine, à l’Afrique du Sud, aux LGBT, aux réfugiés). Ce qui n’existe pas dans les zones loyalistes. Comment expliquez-vous ces différences de mentalité ?

Bill Roston (Drawing Support) : Les républicains sont ouverts sur le monde et s’identifient aux autres sociétés et luttes – Palestine, Afrique du Sud, Cuba, Kurdistan, Sri Lanka, etc. Ils s’identifient à ces peuples et à ces lieux. Les loyalistes, hormis Israël, seule exception, n’ont pas d’exemples, de causes autres que la leur à laquelle s’identifier.

Breizh-info.com : Allez-vous publier d’autres livres sur les fresques ? Ou un grand livre qui reprendra toutes les photos que vous avez faites jusqu’ici ?

Bill Roston (Drawing Support) : Les fresques changent tout le temps, souvent détruites ou effacées par les muralistes eux-mêmes qui veulent nettoyer le mur pour pouvoir en peindre une autre. Ainsi, depuis 1981, j’ai photographié plus de 2000 fresques et j’ai publié quatre livres, chacun couvrant une période différente. Le dernier livre va jusqu’en 2013. Il sera bientôt temps d’éditer un 5e volume, mais je ne sais pas quand. Je n’ai en tout cas pas l’intention de publier un volume unique rassemblant toutes ces photos.

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Breizh-info.com : Comment voyez-vous l’avenir de l’Irlande du Nord avec votre point de vue d’observateur ?

Bill Roston (Drawing Support) : C’est impossible de répondre brièvement à cette question. Je me contenterai donc d’une seule idée.

Le Brexit a redynamisé le mouvement républicain en vue d’exiger un référendum sur la fin de la partition et la réunification de l’Irlande. C’est ce que prévoyait l’accord du Vendredi Saint, jusqu’à ce que le Brexit devienne une potentielle réalité. Le Sinn-Fein a maintenant l’intention d’organiser ce référendum d’ici cinq ans. Vu la façon dont les choses se déroulent, il y a des chances pour que cela réussisse.

La grande question concerne les unionistes dans une telle situation. Il est possible que certains unionistes, en particulier les plus jeunes et les plus libéraux, croient qu’une Irlande unie ne peut être pire qu’appartenir à un Royaume-Uni isolé qui a énormément souffert en quittant l’Union européenne. Bien sûr, de nombreux unionistes ne seront pas d’accord avec ce point de vue. La question doit être maintenant de savoir comment les convaincre de soutenir la réunification ou d’au moins les rassurer sur le fait qu’ils ne seront pas victimes de discrimination ou de persécution dans une Irlande unie.

Propos recueillis par YV

Crédit photo : Breizh-info.com
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