L’affaire tombe mal pour Johanna Rolland à cinq mois des municipales. L’École des Beaux-Arts de Nantes Saint-Nazaire (EBANSN) est gravement accrochée par la chambre régionale des comptes des Pays de la Loire.

Malgré son ton mesuré comme toujours, l’avis de la Chambre est d’une sévérité inhabituelle : « La chambre a relevé de nombreuses anomalies dans la gestion de l’établissement. […] Le fonctionnement de sa régie d’avance, qui finance majoritairement des frais de déplacement et de réception, est défectueux, plusieurs irrégularités portant sur les dépenses prises en charge, les personnes habilitées à payer et le contrôle de ces paiements ayant été relevées. L’ensemble de ces anomalies sont de nature à fausser la sincérité des comptes ». Une accusation très grave dans les métiers du chiffre, qui pourrait justifier l’ouverture d’une enquête judiciaire.

Autrefois régie municipale, l’École des beaux-arts de Nantes est devenue un établissement public en 2010 et a été rejointe par Saint-Nazaire en 2018. C’est un héritage et un emblème de l’époque Ayrault. L’ancien maire de Nantes a voulu en faire l’un des piliers d’un nouveau « quartier de la création », sur l’île de Nantes, et s’est impliqué personnellement dans la construction de ses nouveaux locaux. Il ne lui a pas vraiment laissé le choix : elle devait occuper l’ancienne halle Alstom en préservant des témoignages de son passé industriel.

Plombée par les choix de Jean-Marc Ayrault

Jean-Marc Ayrault avait voulu croire qu’on pouvait rénover à peu de frais ce bâtiment voué à la mécanique lourde pour en faire un établissement d’enseignement supérieur. Bien entendu, c’était une grave illusion. La transformation a réclamé des travaux énormes, compliqués par une gestion de projet alambiquée. (Les choix architecturaux sont expliqués en détail dans un mémoire de maîtrise d’Émilie Thabard.) Le manque de réalisme de l’ancien maire de Nantes a eu un coût : les nouveaux locaux ont été livrés avec trois ans de retard et le budget a dérapé de 43 % !

Pourtant, les résultats laissent à désirer. Les frais de chauffage ont été multipliés par deux et les dépenses d’électricité ont augmenté de 20 % par rapport aux anciens locaux. L’ambiance de l’école est jugée « carcérale » par beaucoup d’étudiants à cause de sa longue coursive centrale, de la rareté des ouvertures et du manque d’espaces extérieurs. Certains l’appellent même « Alcatraz » !

Financièrement fragile à cause d’un endettement qui « atteint un niveau critique » et d’une capacité d’autofinancement insuffisante, l’EBANSN est portée à bout de bras par des subventions. Entre 2013 et 2017, ses trois principaux financeurs institutionnels, Nantes Métropole, l’État et la ville de Nantes lui ont versé respectivement 20 millions d’euros, 6,27 millions d’euros et 2,96 millions d’euros. Les autres ressources d’exploitation – essentiellement les droits versés par les étudiants – ne représentent pas plus de 12 % du total.

Une longue liste de négligences

La Chambre relève une accumulation d’insuffisances, d’anomalies et même d’irrégularités dans la gestion budgétaire, la comptabilité (« de nombreuses erreurs d’imputation […] pour un montant total de 289 707 € »), la tenue d’inventaire (un écart de plus de 14 millions d’euros avec l’état de l’actif), les amortissements, les provisions pour risque, la régie d’avances, le contrôle interne, les achats et marchés publics, les rémunérations.

Les critiques de la Chambre mettent en cause un homme : Pierre-Jean Galdin, directeur de l’établissement depuis 2004. Son contrat a été renouvelé en 2013 « sans respecter la procédure de recrutement », signale la Chambre, pour laquelle « il n’aurait pas dû être autorisé à se représenter sur son poste ». La Chambre lui reproche aussi d’avoir passé 1,05 million d’euros de contrats sans en rendre compte au conseil d’administration et de n’avoir jamais présenté à celui-ci de rapport sur les activités pédagogiques de l’école.

Le flou administratif a pu jouer en sa faveur : « le directeur a à la fois bénéficié d’un logement et d’un véhicule de fonction, contrevenant ainsi aux dispositions réglementaires ». Signant irrégulièrement ses propres ordres de mission, Pierre-Jean Galdin s’est aussi fait verser des remboursements de frais de déplacement dépassant les plafonds. « En définitive », résume la Chambre, « le directeur a bénéficié [en 2013-2018] de 32 935 € d’avantages non justifiés, dont 7 195 € au titre de ses frais de déplacement, 13 980 € au titre de sa voiture de fonction, 10 510 € au titre de son logement de fonction et 1 250 € de frais divers injustifiés. »

Des têtes qui ne tomberont pas

Si Pierre-Jean Galdin était un simple salarié, la mairie de Nantes pourrait le mettre sur la touche plus ou moins discrètement. Mais c’est aussi l’un de ces notables socialistes qui prospèrent au nom de la vocation culturelle de la ville. Avant d’être embauché par Jean-Marc Ayrault, il a été longtemps très proche de Jack Lang, à la mairie de Blois puis au ministère de l’Éducation nationale. Il reste militant. En mai 2017, il a signé ès qualité une pétition d’artistes et d’acteurs culturels nantais prenant position contre Marine Le Pen à l’occasion de l’élection présidentielle. Il en était même le premier signataire derrière son initiateur, Éric Chalmel, dessinateur de Presse Océan sous le pseudonyme de Frap. En juin et octobre 2017, Frap a reçu de l’EBANSN un total de 6 700 euros TTC au titre de travaux de « communication » non spécifiés.

Les critiques adressées au directeur de l’École ne peuvent épargner le président du conseil d’administration qui n’a pas vu ou su empêcher les dérives. Il s’agit du socialiste David Martineau, conseiller métropolitain et adjoint au maire de Nantes – lui aussi signataire de la pétition d’Éric Chalmel. Là encore, c’est une mauvaise nouvelle pour Johanna Rolland. Souvent considéré comme un maillon faible de l’équipe municipale, David Martineau paraît à peu près intouchable en raison de son handicap physique et de sa présence active sur le terrain.

La logique politique voudrait que l’opposition municipale monte au créneau sur ce dossier. Elle se montre très discrète pour le moment. On notera que sa chef de file, Laurence Garnier, siège comme titulaire au conseil d’administration de l’EBANSN et ne semble pas avoir davantage remarqué les failles du dossier. En tant que vice-présidente du conseil régional des Pays de la Loire, où elle est chargée de la culture, elle a aussi signé une convention avec Pierre-Jean Galdin voici quelques mois. Elle n’est donc peut-être pas idéalement placée pour mener la charge.

E.F.

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