Nous vivons des temps poignants. Pour qui aime la culture, les arts accessibles à tous, les annulations, les reports des moments les plus emblématiques n’ont pas cessé. Perdre la Fête de la musique, découvrir que la Nuit des musées est reportée, que la Journée du patrimoine est menacée, cela fend le cœur.

À Nantes, le pire est à venir. Je veux bien sûr parler des menaces qui pèsent sur le Voyage à Nantes. Le Voyage, couronnement d’une vie, d’un homme hors du commun, Jean Blaise.

Est-il bien nécessaire de revenir sur le parcours sans fautes de ce manageur de la culture nantaise ? Pourquoi pas, même si ces quelques lignes n’épuisent pas le sujet.

Un « réenchanteur de ville »

À 69 ans, ce « licencié ès lettres » s’est tout de suite consacré à la promotion culturelle, du côté de Bordeaux, en Seine-et-Marne, en Guadeloupe (extrême discrétion de Wikipédia). Il débarque à Nantes au milieu des années 80. En fait, Jean Blaise fait partie de ces « missi dominici » envoyés dans la France entière pour « revivifier les arts en région » (Le Monde, 14 juin 2012).

À Nantes, il fait affaire avec Jean-Marc Ayrault, un « édile cultivé » qui veut sortir la ville de sa torpeur culturelle. « Le courant passe illico », Ayrault est séduit par Jean Blaise que Le Monde présente comme « impertinent, nomade, noctambule et jouisseur » (26.05.2017).

Il s’ensuit un festival, un bouquet de réalisations qui vont faire de Jean Blaise un « réenchanteur de ville » pour reprendre le titre d’un essai, à lui consacré par un de ses thuriféraires, le journaliste Philippe Dossal (2015). Égrenons, dans l’ordre, le Centre de recherche pour le développement culturel, le Festival des Allumées, le Lieu unique, l’Évènement Estuaire, le Voyage à Nantes à partir de 2012.

« Revamper » Le Havre…

Deux escapades. À Paris, pour créer La Nuit blanche (2002) et au Havre chez Édouard Philippe, en 2017 pour mettre en scène Un Été au Havre. Jean Blaise qui est « de gauche » (forcément) mais qui n’appartient à aucune chapelle comme il tient à le préciser, a trouvé dans cet édile de droite, un homme de culture. Édouard Philippe lui a tout simplement demandé de « revamper » sa ville, en lui « mitonnant un événement artistico-touristique dont il a le secret » (Patricia Lionnet in Paris-Normandie, 26.05.2019, cette journaliste qualifiant au passage Jean Blaise de « combattant de la culture »).

Je tiens ici à rendre hommage à Jean-Blaise. Redonner de la vie, de la joie, du bonheur dans une ville construite par les frères Perret selon des normes strictement staliniennes était une gageure. Il y est parvenu.

L’homme festif, en rupture de l’Histoire

Mais, en 2020, l’enjeu est d’une autre importance. Comment sauver le Voyage à Nantes, son petit ruban vert qui nous entraîne d’une œuvre d’art éphémère ou pas à une autre ? Comment maintenir Nantes à son rang de « première métropole culturelle de France » ? Propos tenu par Jean Blaise et recueilli par Ouest-France, le 2.07.2019.

Pour lui, c’est très simple. Il suffit de reporter le Voyage à Nantes. Il se fera en septembre. Il y croit, il le veut, il le fera car cet homme a « l’assurance d’un samouraï » pour reprendre l’image d’un de ses feudataires. France 3 Pays de la Loire, nous rassure : il se démène pour sauver le VAN 2020 (09.04.2020).

En 2019, il avait coûté 3 millions d’euros. Autant cette année. Que compte ce budget dans le contexte de récession qui va suivre le pic de la pandémie ? À quoi d’autres pourrait-il servir ? Servir à la ville de Nantes pour acheter des masques, du gel hydro-alcoolique, soutenir les soignants du CHU, le personnel des EHPAD, protéger les agents de la voirie ? Fariboles. Il faut d’abord, en priorité, « réenchanter » Nantes.

La culture promue depuis 40 ans par Jean Blaise est celle décrite par Guy Debord (La Société du Spectacle, 1967) et ensuite par Philippe Muray dans son Après l’Histoire paru en 1999, mettant en scène l’Homo festivus. L’homme festif, en rupture de l’Histoire. La fête à tous les coins de rue, tous les jours, partout. Un homme nouveau, ne vivant plus que pour l’instant « festif », donc nomade noctambule, jouisseur, oublions impertinent…

Nantes a été en pointe dans ce projet, voulu par les deux maires socialistes, Ayrault et Rolland, confié à un parfait apparatchik, hors pair en matière de clientélisme.

Si par malheur, pour lui, le Voyage à Nantes n’avait pas lieu, il ne s’en remettrait pas.

Maudit coronavirus !

Jean Heurtin

Crédit photo : DR
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