La Savoie, fidèle à ses princes, alpine, francophone : victime des nationalismes du dix-neuvième siècle

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La Savoie est un des plus antiques Etats européens. Les comtes puis ducs et enfin rois de la dynastie de Savoie développeront leur influence grandissante à partir de ce petit territoire pauvre et montagneux, passage obligé entre la France et l’Italie, tout en le trahissant.

Par rapport à des pays à l’identité forte comme le Pays-Basque ou l’Alsace identifiés leurs langues, à la Bretagne identifiée par sa spécificité géographique et celtique, à la Corse identifiée par son insularité, l’identité de la Savoie est souvent floue aux yeux des Français et beaucoup d’entre eux sont aujourd’hui ignorants qu’elle est le dernier territoire à avoir rejoint la France et que des mouvements indépendantistes ou identitaires la traversent depuis plusieurs années. Quelle est donc l’identité de la Savoie ? Qu’est-ce qui la définit ? Quelle est sa différence spécifique ? Trois aspects contribuent à l’identité propre de la Savoie : la Maison de Savoie, les Alpes et la langue :

  • Un aspect historique. La Savoie se confond jusqu’en 1860 avec l’histoire de la Maison de Savoie. Du premier comte de Savoie, Humbert aux Blanches Mains qui fonda la dynastie, au premier roi d’Italie Victor-Emmanuel qui abandonna la Savoie, c’est une relation de plus de huit siècles qui exista entre cette famille et le territoire qui lui donna son nom. Une première rupture se fit lorsque le duc de Savoie Emmanuel-Philibert décida de transférer sa capitale de Chambéry à Turin le 7 février 1563. C’est la première grande trahison de la maison de Savoie. Emmanuel-Philibert avait récupéré sa souveraineté sur la Savoie occupée pendant 25 ans par les troupes de François 1er grâce au Traité de Cateau-Cambrésis. Il avait, pour sceller cette paix, épousé Marguerite de Valois la fille de François 1er. Il n’en jugea pas moins nécessaire de mettre les Alpes entre lui et son beau-père… Ainsi, la capitale du duché de Savoie passa de Chambéry à Turin. Cela scella le destin de la Savoie, abandonnée par le duc, la cour et les élites du duché. Pour compenser le départ de la cour de Savoie de Chambéry, le duc créa le Souverain Sénat de Savoie, ultime pouvoir juridique, législatif, ecclésiastique et diplomatique en Savoie jusqu’en 1860. Ses cérémonies étaient réputées pour leurs fastes. Le sénat remplaçait donc la cour. Mais que peut compenser la perte, par la Savoie, de la plus prestigieuse relique de la chrétienté, le Saint Suaire de Notre Seigneur Jésus-Christ ? Celui-ci était en effet conservé dans la Sainte Chapelle du palais ducal de Chambéry. La relique suivra le duc à Turin. Le sort de la Savoie est définitivement scellé. La Maison de Savoie se tournera de plus en plus vers l’Italie en oubliant la terre de Savoie, berceau de sa dynastie.
  • Un aspect géographique. La Savoie est une terre alpine. La culture alpine imprègne le territoire, les mentalités et les développements économiques du territoire. Une terre sublime mais rude et inhospitalière qu’il a fallu apprendre à maitriser, faisant naître une mentalité spécifique, à la fois pragmatique et matérialiste mais aussi religieuse, nourrie par l’expérience de la beauté transcendante des paysages. Cette mentalité explique les qualités entrepreneuriales de nombreux Savoisiens, qu’on pense aux décolleteurs de la Vallée de l’Arve, aux grands fromagers comme Entremont ou à l’intense développement touristique de la montagne. Elle éclaire aussi l’existence de très grands noms de la pensée et de la littérature mondiale comme Saint François de Sales ou Joseph de Maistre. Il faut bien constater que le rattachement à la France eut malheureusement pour conséquence un certain tarissement de la vie intellectuelle en Savoie.
  • Un aspect culturel. La Savoie est une terre francophone depuis quasiment toujours. En perdant ses princes qui se tournèrent peu à peu exclusivement vers le Piémont, la Savoie se trouva naturellement poussée vers la France vers laquelle de nombreux savoisiens émigraient déjà depuis longtemps pour des raisons économiques. Il est important de bien comprendre ce caractère profondément francophone de la Savoie car il explique la facilité avec laquelle la Savoie s’est fondue dans la France en oubliant malheureusement son histoire avec la Maison de Savoie et son particularisme millénaire.

Comme en France avec les poètes de la Pléiade, c’est dans ce 16e siècle si riche que se cristallise cette influence linguistique. Peu de personnes savent ou ont conscience que les élites littéraires de Savoie ont joué un très grand rôle dans la constitution du français moderne. Au moins aussi important que les poètes de la Pléiade:

  • St François de Sales, évêque de Genève, est le premier grand auteur spirituel de langue française. Docteur de l’Eglise, sa pensée théologique et sa spiritualité inspirent encore aujourd’hui de très nombreuses personnes dans le monde. Francophone mais fidèle à la Savoie et à son duc ! Le 15 novembre 1615, il écrit au marquis de Lans, gouverneur du duché de Savoie pour se défendre d’un soupçon de collaboration avec les Français ! En effet, l’archevêque de Lyon lui avait rendu visite à Annecy et de mauvaises langues le reportèrent au duc. Voilà comment il exprime sa fidélité à la Savoie :

« Si votre excellence me le permet, je lui dirai avec esprit de liberté, que je suis né, nourri et instruit, et tantôt envieilli en une solide fidélité envers notre prince souverain, à laquelle ma profession outre cela, et toutes les considérations humaines qui se peuvent faire, me tiennent étroitement lié. Je suis essentiellement SAVOISIEN, et moi, et tous les miens ; et je ne saurais jamais être autre chose. »

  • Claude Favre de Vaugelas, fils du président du Sénat de Savoie, Antoine Favre, grand ami de François de Sales, est le premier grand grammairien français.
  • Honoré d’Urfé, auteur du premier roman-fleuve en langue française, L’Astrée.

Par l’édit de Rivoli du 25 septembre 1561, Emmanuel-Philibert instaura le français comme langue officielle pour la Savoie et la Vallée d’Aoste et l’italien pour le Piémont et Nice. C’est sans doute François 1er et son Ordonnance de Villers-Cotterêts qui influença le duc de Savoie.

Le texte du traité explique bien que le français est la langue commune en Savoie et en Vallée d’Aoste, la plus aisément parlée. Le caractère francophone de ces régions ne fait d’ailleurs absolument aucun doute lorsqu’on étudie la toponymie des lieux.

La question de l’arpitan, antique dialecte français qui allait de la Bresse à Fribourg et de Genève à Lyon est importante. Il est indéniable que la langue est un aspect fondateur d’une identité. Essayer de retrouver un usage quotidien de cette langue régionale est donc légitime pour la Savoie. Toutefois, là aussi, attention au folklorisme !

L’étrange tendance de certains promoteurs de l’arpitan, anciennement désigné franco-provençal, à « défranciser » des noms de villages est tout simplement une hérésie historique et linguistique. L’exemple de la commune d’Habère-Poche traduit en Âbère d’Amo est tout simplement ridicule et sans aucun fondement historique, linguistique ou d’usage. Je ne nie évidemment pas que l’arpitan est un phénomène linguistique important en Savoie. Ma grand-mère ne parlait pas le français avec mon grand-père ou avec les habitants du village mais son français était magnifiquement pur. Certes elle eut à subir la dictature linguistique de la troisième république mais en Savoie les hussards noirs n’ont pas contribué à promouvoir le français, ils ont surtout tué un bilinguisme pluri centenaire qui avait toujours été présent en Savoie.

D’ailleurs l’âme damnée de l’Annexion, le sénateur français Armand Laity, qui exprima à maintes reprises son mépris pour ce pays arriéré qu’il découvre comme envoyé spécial de Napoléon III déclare toutefois son admiration pour le français parlé et pratiqué en Savoie :

« J’ai été frappé de la pureté avec laquelle le plus petit fonctionnaire, le dernier curé de village parlent français ; on ne compterait pas en France plus de 40 départements aussi éclairés que celui-ci. » 

Mais la IIIe République viendra pulvériser ce bel équilibre linguistique qui existait en Savoie. Les ravages causés aux patois et dialectes locaux par cette monstrueuse république font qu’aujourd’hui même les promoteurs de ces langues régionales ont du mal à comprendre cette coexistence d’une langue quotidienne et identitaire à côté d’une langue plus formelle, administrative et littéraire à laquelle ont contribué les gloires littéraires savoisiennes citées plus haut. C’est ce que vive aujourd’hui encore tous les suisses alémaniques.

La Savoie n’est donc ni le Piémont qui a été aussi longtemps la terre de la maison de Savoie ; ni l’Autriche qui est aussi une terre alpine mais germanique ; ni la Suisse romande qui partage cette francophonie et le caractère alpin sans avoir eu de relation aussi longue avec la dynastie des Savoie. Le seul territoire pouvant revendiquer exactement la même triple influence est la Vallée d’Aoste. Mais située sur la partie Sud des Alpes, la Vallée d’Aoste a une couleur particulière qui diffère de la Savoie. Ce territoire est néanmoins en quelque sorte notre soeur. La Vallée d’Aoste a un statut de région autonome en Italie qui reconnaît ainsi son identité très particulière. Ce serait déjà une étape redoutablement efficace d’accéder pour la Savoie (les deux départements et le Pays de Gex) à un statut équivalent de région autonome avec un gouvernement propre.

Comment donner aux Savoisiens le goût et la possibilité de retrouver, de renouer et de refonder leur identité ? Aujourd’hui cette identité est soit complètement perdue, soit caricaturée :  montagne, tartiflette et manne frontalière. Les jeunes Savoisiens d’origine eux-mêmes se composent souvent volontairement une image de paysan un peu lourdaud face au Monchu qui vient envahir nos montagnes.  Par pitié, qu’ils arrêtent ! Que nous sommes loin de la véritable identité savoisienne ! Vous n’êtes pas des paysans lourdauds, vous êtes des fils de Savoie, héritiers d’une histoire millénaire, des hommes libres et fiers courant les montagnes.

Les mouvements indépendantistes se ridiculisent eux aussi dans des actions stériles, mal préparées et décalées. Le début de la fin de la Ligue Savoisienne fut sa participation aux élections régionales. Le parti 100% Savoie veut œuvrer au sein d’un système républicain déliquescent. Non, il faut d’abord reconquérir les cœurs des Savoisiens eux-mêmes et leur proposer autre chose que la tartiflette ou d’être classé à l’ONU comme une minorité en danger de disparition. La Savoie, son peuple et ses princes furent des acteurs majeurs de l’histoire européenne pas un peuple folklorique que viennent visiter des touristes parisiens…

Le Savoisien, conservateur, politiquement légitimiste, à l’esprit pragmatique et juridique est tout sauf un révolutionnaire. Ce n’est pas en vain que la Savoie a donné au monde un des plus grands penseurs du conservatisme en la personne de Joseph de Maistre. Nous ne ferons pas l’indépendance de la Savoie sur un fondement révolutionnaire ou utopique. Nous la ferons en refaisant alliance avec notre identité profonde et millénaire. Nous pourrons alors vraiment dire, nous sommes des enfants de Savoie et réclamer notre bien : une Savoie libre et souveraine.

Cette réflexion s’inscrit dans le cadre de l’idée méta-politique essentielle que, face à une mondialisation qui prend de plus en plus un aspect orwellien et totalitaire, la réponse doit être locale, identitaire mais aussi spirituelle. Nous avons donc tout intérêt, en tant que Savoisiens, à retrouver urgemment notre identité profonde.

Celle-ci est liée à la relation multiséculaire de la Savoie avec la Maison de Savoie. Mais c’est aussi à une trahison qu’elle est désormais liée. C’est en prenant conscience de cet acte de trahison de la Maison de Savoie envers le peuple savoisien que nous pourrons renouer paradoxalement avec notre identité profonde. J’écris ces lignes un Vendredi Saint. L’Eglise naît des plaies du Crucifié. La nouvelle identité de la Savoie doit elle aussi naître et ressusciter de cette blessure profonde que fut la trahison de l’Annexion. Mais faut-il encore la connaître et la reconnaître.

Les lignes qui suivront dans une autre partie auront donc pour objectif de faire l’histoire de l’Annexion en montrant que celle-ci ne fut majoritairement pas voulue et au minimum que la situation historique réelle est infiniment éloignée de l’historiographie française d’une Savoie se donnant corps et âme à la France comme à son libérateur.

Reybaz

Crédit photo : DR
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5 réponses à “La Savoie, fidèle à ses princes, alpine, francophone : victime des nationalismes du dix-neuvième siècle”

  1. Bourguignon dit :

    La capitale de la Savoie était Turin… en Italie. Lorsque la Savoie est définitivement rattachée à la France, elle n’était guère plus que la lointaine province d’un duché italien.
    De plus, bien avant d’être un duché du Saint-Empire, la Savoie faisait partie du Royaume franc à l’époque des mérovingiens. Le rattachement du XIXe siècle n’est qu’un retour à un état naturel tant géographique, qu’ethnique.
    Si je peux comprendre les autonomismes basque, breton, corse, catalan ou même flamand, il faudrait éviter de vouloir faire renaître des états féodaux qui n’avait d’autre justification que les caprices de leurs seigneurs.

    • PRATO dit :

      Discours digne de l’état d’esprit des français sous Napoléon III. Les français ont oublié que les anglais étaient opposés à l’annexion de la Savoie. Pour obtenir leur neutralité, Napoléon III a participé à la 2ème guerre de l’opium qui a conduit au pillage et à l’incendie du palais de Yuanming yuan par les français et les anglais le 6 octobre 1860. Les français ont oublié, pas les chinois qui le commémorent chaque année, gageons que la Chine ne s’arrêtera pas là !

    • costaz guy dit :

      Si la Savoie a bien fait partie « du Royaume franc  » , la Maison de Savoie s’est constituée au départ contre ce dernier sous la direction éclairée des burgonde dès le Ve siècle . La Loi Gombette est là pour le prouver, véritable Constitution de l’ époque pour les Savoisiens à l’origine ! Rome avait attribué à ceux-ci le territoire désolé des montagnes cisalpines après la Victoire obtenue « Aux Champs Catalauniques  » sur Attila grâce à l’ aide de l’ armée des Goths , après accord avec les Celtes locaux.
      C’ ‘est plus qu’un particularisme ,soigneusement caché par le jacobinisme français …
      En outre le soit disant tarissement intellectuel des  » Savoyards têtes -de-lard  » n’ a pas empêché l’ émergence de cette élite intellectuelle que votre Dépêche énumère avec complaisance dans les sicles futures .

    • Bob dit :

      Turin Italie en 1860? sachant que l’unification de l’Italie c’est 1862. Comment peut-elle être en Italie ?

  2. Paul dit :

    Bravo.Vite la suite.

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