Au coin de Rodríguez Peña et de Tucumán, le petit café El Mar Azul ne paie pas de mine. Deux vitrines étroites, un comptoir de zinc patiné, trois tables à peine. Il fait partie de ces cafés notables de Buenos Aires qui survivent par fidélité plus que par stratégie commerciale. L’offre gastronomique y est frugale, presque monastique, mais honnête. Le café au lait est savoureux, les medialunas correctes, et le prix demeure populaire. Autour de moi, des retraités du quartier s’installent pour la matinée, le journal grand ouvert, enchaînant les tasses comme on aligne des souvenirs.
Je parcours sur ma tablette la presse internationale, notamment l’article d’Isabelle Lasserre dans Le Figaro, consacré à « l’onde de choc géopolitique » des frappes israélo-américaines contre la République islamique d’Iran. L’auteur y évoque la décapitation de l’ayatollah Khamenei, la blessure infligée à « l’axe du mal », Iran, Russie, Chine, et la démonstration de force américaine, destinée à rétablir une dissuasion érodée depuis l’Ukraine. Elle suggère qu’un changement de régime à Téhéran pourrait avoir des conséquences comparables à la chute du mur de Berlin.
Je comprends l’enthousiasme stratégique. Mais l’histoire enseigne la prudence.
Jamais une campagne de bombardements, si massive fût-elle, n’a suffi à elle seule à faire plier une nation déterminée. Ni l’Allemagne sous les tapis de bombes alliés, ni le Japon avant Hiroshima, ni surtout le Viêt-nam, cette péninsule indochinoise qui reçut en une décennie davantage de bombes que toute l’Europe durant la Seconde Guerre mondiale. Les bombardements détruisent, épuisent, terrorisent parfois ; ils ne garantissent pas l’effondrement politique.
La différence aujourd’hui tient à la précision. Les frappes actuelles sont menées avec des munitions guidées d’une exactitude remarquable, capables d’atteindre une cible stratégique avec une marge d’erreur minimale. Mais cette précision a un coût. Ces armes sont rares, complexes, chères. Déjà lors des précédents épisodes, Américains et Israéliens avaient consommé une part significative de leurs stocks. Une campagne prolongée les entamera dangereusement.
Que se passe-t-il lorsque les stocks de munitions guidées s’amenuisent ? On revient aux bombes gravitationnelles, aux « bombes lisses » comme disent les militaires, dépourvues de guidage. Or ces bombes frappent large. Elles ne distinguent pas l’atelier du quartier résidentiel.
Les Britanniques l’apprirent à leurs dépens durant la Seconde Guerre mondiale. Incapables de frapper avec précision des installations industrielles spécifiques, ils choisirent les villes comme cibles rationnelles afin de tuer le plus d’Allemands possible. Ce n’est qu’en 1944 que les Américains, avec leurs bombardements diurnes, tentèrent de viser les roulements à billes ou les usines de carburant synthétique, obtenant des résultats tangibles mais tardifs. La guerre d’attrition est longue, coûteuse, incertaine.
Si la défense aérienne iranienne est désormais proche de zéro, les bombardiers B1 et B52 pourraient effectivement déverser des charges considérables. Mais ces frappes, par nature, affecteraient des zones étendues. Détruire l’industrie pétrolière, concentrée dans une région précise, frapper les centrales électriques, les systèmes de traitement de l’eau, c’est s’en prendre à l’infrastructure vitale. Le pari américain repose alors sur un calcul politique : que le coût social de ces destructions distende le lien entre le régime et la base populaire qui le soutient encore.
C’est un pari. Et les paris géopolitiques ne sont jamais des certitudes.
L’article du Figaro souligne que la Russie et la Chine, pourtant alliées de Téhéran, n’ont pas volé à son secours, ni en 2025 ni aujourd’hui. La Russie, absorbée par l’Ukraine, et la Chine, trop prudente pour risquer une confrontation directe, observent. L’absence d’initiative chinoise en direction de la République de Chine (Taiwan) est révélateur. La démonstration de force américaine relègue, pour un temps, Moscou et Pékin « en deuxième division ». Il est vrai que l’abandon implicite de Téhéran envoie un signal jusqu’à Pyongyang.
Mais il existe une autre variable, plus concrète encore : le détroit d’Ormuz. Les Iraniens le bloquent de fait. Les navires civils, assurés sur les marchés privés, hésiteront à le franchir même sous protection militaire. Le risque d’attaques asymétriques, par drones ou vedettes rapides, est réel. Pour sécuriser durablement la zone, une intervention terrestre dans cette région côtière serait la solution la plus radicale. Or l’envoi de troupes au sol demeure, selon l’article, une ligne rouge pour Donald Trump. Là réside peut-être la limite de la stratégie actuelle.
Dans ce café minuscule, au milieu des journaux froissés et des tasses vides, je songe que l’Europe, une fois encore, est marginalisée. Et ce n’est peut-être pas un mal. Tandis que les bombardements se poursuivent, le président Emmanuel Macron choisit de prononcer un discours majeur sur l’extension possible des garanties nucléaires françaises à certains partenaires européens. Le décor, élégant et solennel, tranche avec la violence du moment. Ce symbole me frappe.
Pendant que l’Amérique engage sa puissance dans une aventure dont l’issue demeure imprévisible, l’Europe cherche à structurer sa propre autonomie stratégique. Ce mouvement n’est pas spectaculaire. Il est progressif, presque discret. Mais il marque peut-être un tournant.
L’article du Figaro rappelle que nombre d’Européens préfèrent insister sur les risques, par peur du désordre. Cette peur, écrit Isabelle Lasserre, avait déjà aveuglé certaines capitales au moment de la chute de l’Union soviétique. Peut-être. Pourtant, il existe une différence essentielle : en Iran, la décision ultime appartiendra aux Iraniens eux-mêmes.
La guerre aérienne peut affaiblir, fissurer, épuiser. Elle ne décide pas seule du lendemain.
À El Mar Azul, les retraités replient leurs journaux. Les tasses sont vides. La mer bleue du nom du café n’est qu’un souvenir peint sur la façade. Le monde, lui, s’agite. Et l’histoire, comme toujours, avance sans demander l’avis des spectateurs.
Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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