Voici un nouvel extrait de La Légende de la mort en Basse-Bretagne, recueillie par Anatole Le Braz, pour accompagner jour après jour les lecteurs de Breizh-info.
Mon grand-père, le vieux Chatton, s’en revenait un soir de Paimpol, où il avait été toucher des rentes. C’était la veille de Noël. Tout le jour, il avait neigé, en sorte que la route était toute blanche ; blancs aussi étaient les champs et les talus. Craignant de perdre son chemin dans toute cette neige, mon grand-père faisait marcher son cheval au pas.
Comme il arrivait près de la vieille chapelle en ruines qui est en contre-bas de la route, sur le bord du Trieux, il entendit sonner minuit. Et aussitôt une cloche aux sons grêles se mit à tinter, comme pour la messe.
— Tiens, pensa mon grand-père, on a donc restauré la chapelle de Saint Christophe. Je ne m’en suis pas aperçu ce matin, à mon passage. Il est vrai que je n’ai pas regardé de ce côté.
La cloche tintait toujours.
Il résolut d’aller voir ce que cela signifiait.
La chapelle se dressait, comme toute neuve, sous la lumière de la lune. À l’intérieur étaient allumés des cierges dont les reflets rougeâtres éclairaient les vitraux.
Grand-père Chatton mit pied à terre, attacha son cheval à une barrière qui était là, et pénétra dans la « maison du saint ». Elle était pleine de monde. Et tout ce monde était d’un recueillement !!… Pas même un de ces bruits de toux qui rompent à tout moment le silence dans les églises.
Le vieux s’agenouilla sur les dalles, à l’entrée du porche.
Le prêtre était à l’autel. Son acolyte allait et venait par le chœur.
Grand-père se dit :
— Au moins, je n’aurai pas manqué la messe de minuit.
Et il se mit à prier, selon l’usage, pour ceux de ses parents qu’il avait perdus.
Le prêtre cependant venait de se tourner vers l’assistance, comme pour la bénir. Grand-père remarqua qu’il avait les yeux étrangement brillants. Chose plus étrange, ces yeux semblaient l’avoir distingué, lui, Chatton, dans toute cette foule, et leur regard restait posé sur lui, fixement.
C’était au point que grand-père en éprouva une sorte de gêne.
Le prêtre, ayant pris une hostie dans le ciboire et la tenant entre ses doigts, demanda d’une voix sourde :
— Y a-t-il quelqu’un qui puisse recevoir ?
Personne ne répondit.
Par trois fois, le prêtre répéta sa question. Même silence parmi les fidèles. Alors, grand-père Chatton se leva. Il était indigné de voir tout ce monde demeurer comme indifférent à la parole d’un prêtre.
— Ma foi, Monsieur le recteur, s’écria-t-il, je me suis confessé ce matin avant de me mettre en route, dans l’intention de communier demain, jour de Noël. Mais si cela peut vous faire plaisir, je suis prêt à recevoir, dès maintenant, le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Le prêtre aussitôt descendit les marches de l’autel, pendant que grand-père traversait la foule pour aller s’agenouiller à la balustrade du chœur.
— Ma bénédiction sur toi, Chatton, dit le prêtre, dès que grand-père eut avalé l’hostie. Une nuit de Noël qu’il neigeait comme ce soir, je refusai d’aller porter le viatique à un moribond. Voilà trois cents ans de cela. Pour que je fusse délivré, il fallait qu’un vivant acceptât à communier de ma main. Merci à toi. Tu me sauves, et tu sauves en même temps toutes les âmes défuntes qui sont ici présentes. Au revoir, Chatton, au revoir, à bientôt, dans le paradis !
À peine achevait-il ces mots, que les cierges s’éteignirent.
Grand-père se retrouva seul dans un édifice en ruines et qui n’avait pour toit que le ciel ; il se retrouva seul, au milieu des grandes ronces et des bouquets d’orties qui avaient envahi toute la nef. Il eut mille peines à s’en dépêtrer. Il remonta à cheval et continua son chemin.
Rentré chez lui, il dit à sa femme :
— Il faudra te résigner à me perdre, avant qu’il soit longtemps. J’ai déjà reçu le viatique. Mais, console-toi. Ce viatique doit me conduire tout droit en paradis.
Quinze jours après, il mourut[177].
La nuit de la Saint-Jean, dans tous les bourgs, dans tous les hameaux de la Basse-Bretagne, s’allument les tantad ou bûchers[178]. Quand le feu a fini de flamber, l’assistance s’agenouille en cercle autour du monceau de braise. Et l’on commence à réciter les grâces. C’est toujours un « ancien » qui se charge de ce soin. La prière terminée, l’ancien se lève, chacun en fait autant, et tout le monde, rangé sur une file, se met à marcher en silence autour du tantad. Au troisième tour, on s’arrête. Chacun ramasse à terre un caillou, et le jette dans le feu. Ce caillou s’appelle dès lors : Anaon.
Ce rite accompli, la foule se disperse.
Dès que les vivants ont disparu, les morts accourent, car le feu attire les morts, les morts qui ont toujours froid[179], même dans les belles nuits tièdes du mois de juin. Ils sont heureux de pouvoir se chauffer à ce qui reste du tantad. Ils s’asseyent sur les pierres, sur les anaon qui ont été mis là à leur intention. Et jusqu’au matin ils se chauffent.
Le lendemain, les vivants viennent visiter l’emplacement du feu de la veille.
Celui dont l’anaon a été retourné peut s’attendre à mourir dans l’année.
Le soir de la Toussaint, veille de la fête des Morts (Goël ann Anaon), les défunts viennent tous visiter les vivants.
Les vivants ont fait, après vêpres, « la procession du charnier ». Les prêtres et les chantres ont entonné devant l’ossuaire la complainte qui porte son nom (gwerz ar Garnel).
Voici cette gwerz :
Venons au charnier, chrétiens, voyons les ossements
De nos frères, sœurs, pères et mères,
De nos voisins, de nos amis les plus chers ;
Voyons l’état pitoyable où ils sont réduits.
Vous les voyez cassés, émiettés ;
Même la plupart sont en poussière tombés.
Ici plus de noblesse, plus de fortune, plus de beauté !
La mort et la terre ont tout confondu.
Entre le pauvre et le riche, le maître et le valet,
Plus de différence ; tous sont semblables.
Il ne reste d’eux que des os, de la poussière et de la pourriture.
Ils nous dégoûteraient, si nous n’en avions pitié.
Eh bien ! en ce pitoyable état où ils sont réduits,
Ils parlent, et leur parole muette est d’une singulière éloquence.
Ils nous font la leçon, et c’est à nous d’en profiter,
Tant qu’il plaira à Dieu de nous laisser en ce monde.
Écoutez donc leur enseignement, écoutez-le bien,
Avec un cœur désireux d’en tirer bon profit.
Ils vous disent clairement qu’eux aussi ont été de ce monde,
Et que vous mourrez comme eux, quand vous y penserez le moins.
— Nous avons vécu sur terre, tout comme vous,
Nous avons devisé, marché, bu, mangé,
Et voici maintenant en quel état nous sommes réduits,
Après avoir été en terre servir de pâture aux vers.
— J’étais un homme robuste et galant ! — Moi, un gentilhomme !
— Moi, un homme riche ! — Moi, un habile homme !…
— J’ai perdu ma noblesse ! — J’ai perdu ma fortune !…
— J’ai perdu force et beauté ! — J’ai perdu ma science !…
Nous n’avons eu que nos personnes et nos bonnes œuvres
À présenter à notre Juge, à notre Roi, à notre Père !
Laissez donc les biens de la terre, détestez les vices,
Et habillez vos âmes de toutes sortes de vertus.
Que si vous demandez où s’en sont allées nos âmes,
Au purgatoire elles sont, loin encore des cieux.
Elles sont dans le feu, qui brûlent, pour achever de payer la dette
Qu’elles ont contractée sur terre envers le vrai Dieu.
Terrifiées par les flammes, elles s’époumonent à crier,
À implorer vos prières, pour s’évader au plus vite
Des prisons ténébreuses où elles sont jetées.
Hâtez, hâtez-vous de les secourir, et ne différez point !
À vous nous nous adressons, parents et amis !
Ayez souvenir de nous ! quand vous allez par le cimetière,
Dites, en passant : « Dieu pardonne
À l’Anaon dans le purgatoire ! » (Car c’est là notre pays.)
Une aumône, une prière faite à plein cœur,
Un jeûne, ou une messe, ou une communion
Peuvent beaucoup pour nous soulager, pour abréger nos peines,
Et pour nous arracher d’un coup à l’horreur des flammes.
Prêtres aimants, qui nous avez guidés
Dans le chemin du salut, lorsque nous étions du monde,
Continuez encore quelque peu à avoir pitié de nous
Et à nous donner, par bonté d’âme, toutes sortes de biens.
Quand vous montez à l’autel, pour officier,
Quand Dieu descend vers vous, écoutez alors notre cri :
Du sein des flammes nous vous supplions
De nous aider, par le saint sacrifice, à faire avec Dieu notre paix.
Et quand nous aurons fini d’expier notre péché,
Nous adresserons pour vous à Dieu notre requête.
Priez. Nous le ferons à notre tour. Aidons-nous les uns les autres ;
C’est un bon moyen pour empêcher que personne se perde.
Comme l’eau éteint le pire incendie,
Ainsi, le feu du purgatoire est aussi éteint
Par le saint sacrifice épandu sur l’autel.
Demandez notre délivrance, au nom de Dieu le Sauveur.
Dès que le soleil lumineux s’élance hors des nuages,
Le monde entier, aussitôt, resplendit de clarté.
Nous aussi, nous nous lèverons, clairs, comme les étoiles,
Par la vertu du saint sacrifice, quand seront terminées nos peines.
Adieu, pères et mères, frères et sœurs !
Adieu, parents, amis ! Adieu, vous, les vivants du monde !
Nous vous faisons maintenant nos derniers adieux.
Adieu, tous ! Au revoir dans la vallée de Josaphat
Donnez le durable repos, Jésus, notre Maître,
Au bon Anaon trépassé qui est dans les flammes !
Envoyez-le au paradis pour vous louer à jamais
Avec les saints, avec tous les anges[180] !
La gwerz chantée, chacun rentre chez soi. Puis on s’installe au coin du feu, pour causer de ceux qui sont morts.
La maîtresse de la maison recouvre d’une nappe blanche la table de la cuisine, et, sur cette nappe, dispose du cidre, du lait caillé, des crêpes chaudes[181].
Ces préparatifs terminés, tout le monde se couche.
Le feu est entretenu dans l’âtre par une énorme bûche, la bûche des défunts (kef ann Anaon).
Vers les neuf heures, neuf heures et demie, des voix lamentables s’élèvent dans la nuit. Ce sont les « chanteurs de la mort » qui se promènent par les routes et viennent, au nom des défunts, interpeller sur le seuil des maisons les vivants près de s’endormir.
Ils disent la « complainte des âmes »[182].
Mes pauvres gens, ne vous étonnez point,
Si au seuil de votre porte nous survenons ;
C’est Jésus qui nous a envoyés
Vous réveiller, si vous êtes endormis.
C’est Jésus qui nous a envoyés
Vous réveiller, si vous êtes endormis,
Vous réveiller de votre premier somme,
Afin que vous priiez Dieu pour les âmes.
Vous êtes dans votre lit bien à l’aise,
Les pauvres âmes sont en peine.
Vous êtes dans votre lit doucement étendus,
Les pauvres âmes sont en détresse.
Un drap blanc, cinq planches,
Un bouchon de paille sous notre tête,
Cinq pieds de terre par-dessus,
Voilà tous nos biens en ce monde où nous sommes.
Vierge Marie, mère de Jésus,
C’est ici la triste complainte,
C’est ici la triste complainte
Qui vient du ciel, de la part de Jésus !
Peut-être votre père et votre mère
Sont-ils au purgatoire dans le feu flambant !
Peut-être votre frère et votre sœur
Sont-ils dans le feu flambant du purgatoire !
Ils sont là, sur leur bouche,
Feu au-dessus, feu au dessous,
Feu au-dessus, feu au-dessous,
Criant, implorant vos prières.
Par ceux que nous avons nourris
Voici beau temps que nous sommes délaissés.
Priez, parents et amis,
Car nos enfants ne le font pas !
Priez, parents et amis,
Car nos enfants ne le font pas ;
Priez, parents et amis,
Car les enfants sont des ingrats.
Allons ! sautez de votre lit,
Sautez pieds-nus sur la terre,
À moins que vous ne soyez malades
Ou déjà surpris par la mort[183] !…
Les gens qui vont ainsi chanter de porte en porte la « complainte des âmes » durant la nuit de la Toussaint, ont souvent senti passer sur leur cou l’haleine froide de l’Anaon qui se pressait en foule derrière eux.
Souvent aussi on a entendu, cette nuit-là, les feuilles mortes bruire dans les sentiers, comme sous les pas d’êtres invisibles.
Les morts passent toute la nuit qui précède leur fête à se chauffer et à se régaler dans leur ancienne demeure.
Il n’est pas rare que les gens de la maison entendent remuer les escabeaux. Le lendemain, on constate parfois que les visiteurs nocturnes ont changé de place les assiettes dans le vaisselier.
Au point du jour, les morts se rendent en même temps que les vivants à la messe qui se célèbre à leur intention dans l’église de la paroisse.
« Une année que mon père se rendait seul à la messe des morts, il s’entendit héler soudain par quelqu’un qui paraissait vouloir le rejoindre :
« — Hé ! Iouenn, attends-moi !
« Il se retourna et ne vit personne. Mais il avait distinctement reconnu la voix de sa mère, morte l’année d’avant. »
Illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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