La Légende de la Mort (Anatole le Braz) racontée chaque jour sur Breizh-info.com : Les trois femmes

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Voici un nouvel extrait de La Légende de la mort en Basse-Bretagne, recueillie par Anatole Le Braz, pour accompagner jour après jour les lecteurs de Breizh-info.

J’ai entendu raconter ceci à un charbonnier de l’Argoat. Pendant la belle saison, il allait de bourg en bourg, comme tous ses pareils, vendant son charbon à qui voulait en acheter.

Il s’arrêtait chez nous, régulièrement ; on lui donnait le souper et le gîte. En retour, il nous faisait le récit de ses aventures.

Il lui arrivait souvent d’être surpris par la nuit en pleine campagne, loin de tout village et de toute habitation. Il était rare qu’en pareil cas il ne lui advînt pas quelque chose d’extraordinaire.

La nuit dont je vous parle, il se trouvait dans la grande lande de Pontmelvez. Un vrai désert. Deux lieues de plateau sans un seul arbre. Pas un talus où s’abriter contre le vent. Et justement, cette nuit-là, il soufflait un vent de tous les diables, un vent de montagne, âpre et tenace, qui vous pinçait la peau jusqu’au sang. Le ciel, noir comme un four. Pas une étoile. Pour surcroît de malheur, une rafale avait éteint la lanterne du charbonnier. Il menait son cheval par la bride, à l’aveuglette. Dans un chemin ordinaire, il eût été averti de la route à tenir, par les douves ou par les fossés. Mais là, dans cette lande rase, il avançait, ma foi, à la grâce de Dieu.

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Il regrettait bien fort, en ce moment, de s’être attardé au bourg de Pontmelvez, à boire avec des maçons qui travaillaient à l’église neuve. Ajoutez qu’il n’avait pas pris le temps de souper et que son estomac criait famine.

— En vérité, se disait-il, je donnerais volontiers deux ou trois sacs de charbon fin pour une botte de paille sous n’importe quel toit et pour un petit morceau de n’importe quel pain !

Soudain, il sembla que Dieu voulût exaucer son souhait.

À quelque distance il vit scintiller une lumière qui annonçait une maison habitée. Le « marchand de froment noir[208] » marcha droit sur elle. Il se trouva bientôt devant une misérable hutte dont le toit de genêt descendait presque jusqu’à terre.

— Ohé ! cria-t-il, il y a ici un chrétien qui demande ouverture au nom de Jésus-Christ, de Notre-Dame la Vierge et de tous les saints de Bretagne.

Il répéta par trois fois sa supplique. Trois fois elle demeura sans réponse.

— Cependant, pensait le charbonnier, là où il y a une lumière, il y a une âme, morte ou vivante.

Et, laissant là son cheval et sa charrette, il se mit à faire le tour de la hutte pour tâcher de découvrir la porte.

Il finit par la trouver.

C’était une claie rembourrée de paille comme celles qui ferment les « loges » de sabotiers.

Le charbonnier la tira à lui et entra.

À l’intérieur, pas un meuble, pas même une huche, pas même un lit. Il y avait pourtant un âtre, et dans l’âtre brûlait un maigre feu, et au-dessus de la petite flamme pâle qu’il donnait était installée une poêle et avec cette poêle une femme à mine livide faisait des crêpes.

— Votre feu a l’air bien menu, dit le charbonnier en manière de salut. Si vous consentez à m’accepter comme hôte jusqu’à la pointe du jour, je vous ferai cadeau d’un sac de charbon, et je vous parle d’un charbon si léger qu’il flambera comme de l’étoupe.

— Mon feu me suffit, répondit la femme sans se détourner.

— L’accueil n’est pas aimable, se dit le charbonnier, mais du moment qu’on ne me met pas dehors, ma foi, je reste.

Il s’assit par terre, près du foyer.

La femme continuait à faire des crêpes sans avoir l’air de s’apercevoir de sa présence. Quand elle en avait cuit une, elle la disposait, avec l’éclisse, sur un plat, à côté d’elle.

Mais, chose bizarre ! le charbonnier remarqua que le plat demeurait toujours vide, comme si les crêpes se fussent évaporées à mesure.

Ho ! Ho ! se murmura-t-il à lui-même, voilà qui n’est pas naturel. Méfions-nous !

Il avait commencé à bourrer sa pipe, mais il la remit promptement dans la poche de sa veste en peau de chèvre. Et il se mit à regarder autour de lui. Il vit alors qu’il y avait dans la hutte deux autres femmes. L’une d’elles était occupée à avaler un os qui lui sortait aussitôt par la nuque, l’autre comptait de l’argent, se trompait sans cesse dans son compte, et se reprenait à compter de plus belle.

Maintenant le charbonnier aurait autant aimé se retrouver dans la lande, malgré le terrible vent qui soufflait. Mais il n’osait pas faire un mouvement, de crainte qu’il ne lui arrivât malheur. Il se tenait au contraire bien coi, attendant le jour avec impatience et souhaitant que les coqs chantassent de meilleure heure afin d’être plus tôt délivré.

Comme il se reprochait pour la centième fois la mauvaise idée qu’il avait eue de se fourvoyer dans ce taudis de sorcières, la femme qui faisait des crêpes se tourna vers lui et lui dit :

— Si vous en désirez, prenez-en !

— Merci ! répondit-il, je n’ai pas faim.

Alors, celle qui avalait un os s’avança vers lui et lui dit :

— Si vous préférez la viande, prenez-en !

— Merci ! répondit-il encore, je suis repu.

Celle qui comptait de l’argent s’approcha à son tour :

— Acceptez au moins de quoi vous défrayer de vos dépenses à venir.

— Pas davantage, répondit le charbonnier. Mon charbon paie ce que je bois et ce que je mange.

À peine se fut-il exprimé de la sorte que tout s’évanouit, les femmes et la hutte.

Le charbonnier se retrouva seul, dans la lande immense, seul avec son bidet qui paissait de jeunes pousses d’ajonc, à côté de lui. Derrière les montagnes d’Aré, le jour commençait à blanchir. Le charbonnier s’aperçut qu’il avait fait un crochet hors de la grand’route. Il se disposait à la regagner, en obliquant à droite, quand surgit en face de lui un vieillard à longue barbe, à figure engageante et vénérable.

— Charbonnier, dit le vieillard, tu t’es conduit en habile homme.

— Vous savez donc ce qui s’est passé ? demanda le charbonnier.

— Je sais ce qui s’est passé, ce qui se passe et ce qui se passera.

— Puisque vous savez tout, pouvez-vous me dire qui étaient ces trois femmes ?

— Trois femmes perverses de leur vivant.

La première ne faisait jamais de crêpes que le dimanche.

La seconde, en distribuant les parts, dans le repas, gardait pour elle toute la viande et ne servait à ses gens que les os.

La troisième volait chacun afin d’entasser davantage.

Tu viens d’assister à la pénitence qu’elles accomplissent pour l’éternité.

Tu n’as accepté d’elles ni crêpes, ni viande, ni argent. Tu as bien fait. Si tu avais agi autrement, tu ne les aurais pas sauvées, mais tu aurais été condamné toi-même, en revanche, et cela jusqu’à la fin des temps, à manger les crêpes que faisait l’une, à grignoter l’os qu’avalait l’autre, et à aider dans ses calculs la troisième.

(Conté par Françoise Omnès, — Bégard, août 1889.)

Photo : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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Une réponse à “La Légende de la Mort (Anatole le Braz) racontée chaque jour sur Breizh-info.com : Les trois femmes”

  1. RAYMOND NEVEU dit :

    C’était si simple au temps de Mazda son fils Mithra effaçait les erreurs du Monde en sacrifiant un taureau dont le sang régénérait le Monde avant de se reposer entre les bras de son opulente déesse mère!

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