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Chateaubriand repose sur le Grand-Bé, face à Saint-Malo, pour n’y entendre « que la mer et le vent ». C’est par cette inscription gravée sur sa tombe qu’Eflamm Caouissin ouvre son livre. L’audace est assumée : reprendre, plus de 2 siècles après 1802, le titre le plus célèbre de l’apologétique française et le plonger dans un monde de serveurs, d’écrans et d’intelligences artificielles. Le Génie du christianisme au siècle des machines aurait pu n’être qu’un pastiche. C’est un objet plus singulier : une méditation en prose ample, à la fois oraison, promenade bretonne et interrogatoire de notre époque. L’auteur, qui collabore au site catholique breton Ar Gedour, s’en tient à une question : que reste-t-il de l’homme quand une machine apprend à parler à sa place ?
Un rivage plus tardif
L’auteur prend soin, dès la préface, de désamorcer tout soupçon de prétention. Il n’écrit pas une suite : « on n’hérite pas d’un souffle comme on hérite d’un titre ». Il revendique seulement un « air de famille » entre les inquiétudes de son temps et celles de l’enfant de Saint-Malo. Chateaubriand écrivait au sortir de la Révolution, devant des églises renversées et une raison qui se croyait capable de tout rebâtir. Caouissin écrit devant d’autres ruines : des chapelles devenues musées, des manufactures abandonnées, des tours de verre qui ont remplacé les clochers dans le paysage.
Le diagnostic tient en une formule qui résume le livre : « Nous savons mieux comment vivre mais nous savons moins pourquoi. » L’homme d’aujourd’hui traverse les océans en quelques heures, déchiffre la cellule vivante, construit des machines qui écrivent et répondent. Il se plaint pourtant de solitude, de fatigue, et craint la mort plus que jamais. La démarche est celle de Chateaubriand : chercher dans la beauté ce que la démonstration ne donne pas. L’auteur ne raisonne pas comme un théologien. Il parle des cloches, des tombeaux, du dimanche, des vieillards, des cathédrales, de la musique et de la prière, et laisse le lecteur sentir ce que la civilisation chrétienne a façonné : moins une doctrine qu’« une manière de sentir ».
La ville qui ne dort plus
Le livre s’ouvre sur une approche nocturne des grandes villes. Autrefois, le voyageur n’y distinguait qu’une lampe d’auberge et l’ombre d’un clocher. Aujourd’hui, une immense clarté monte du sol et efface les étoiles. L’obscurité, chassée du dehors, s’est réfugiée dans les âmes. À partir de là, l’auteur dresse l’inventaire des maux modernes : le bruit, la vitesse, la solitude au milieu de la foule, des amitiés « recensées par centaines sur un miroir de verre » sans que personne ne sache ce qui nous fait pleurer.
Les plus belles pages de cette partie portent sur le dimanche. Caouissin y voit la perte la plus discrète et peut-être la plus grave. Une époque qui a aboli le jour du repos ressemble à des esclaves qui auraient « brûlé leur propre jour de délivrance ». On ne décrète pas le sacré, reconnaît-il. Mais un jour sur 7 suffit à rappeler à l’homme qu’il n’est pas né seulement pour produire, et qu’il peut aussi lever les yeux.
La Bretagne, en commerce secret avec les morts
C’est en Bretagne que le livre trouve sa voix la plus personnelle. L’auteur ne parle pas d’une province qu’on visite, mais d’une terre que l’on reconnaît « avant même de l’avoir connue ». Il décrit les talus, les ajoncs courbés par le vent et les clochers de granit qui semblent « arrachés à la terre ». Pour l’atteindre, il faut passer les ronds-points, les supermarchés et les garages, devenus identiques d’un bout à l’autre de l’Europe. Le constat est juste et dénué de folklore. Puis le chemin descend vers la mer, et le pays change.
Tout le pays chrétien y défile, sans carte postale. Il y a la légende d’Ys et les cloches que les pêcheurs juraient entendre sous les flots. Il y a les ex-voto suspendus dans les nefs après un naufrage évité, les pardons, les bannières et les chants en breton, les calvaires dressés là où l’homme éprouve sa petitesse. L’auteur raconte l’histoire d’une veuve de la côte : chaque soir pendant 60 ans, elle a allumé une lampe à sa fenêtre pour un mari disparu en mer, et elle serait morte la lampe encore allumée. Il fait ce commentaire : « il faut avoir attendu quelqu’un au bord de la mer pour savoir ce que vaut une prière ». Le culte des morts est évoqué avec la même pudeur, des familles qui viennent nettoyer les tombes au temps de la Gouel an Anaon jusqu’aux croyances de Plougastel-Daoulas.
L’auteur rapproche aussi l’ancien et le nouveau monde, et c’est l’une de ses meilleures trouvailles. Sous ces mêmes eaux passent aujourd’hui des câbles de fibre optique qui portent une grande partie des conversations de la planète. Plusieurs touchent terre sur les côtes bretonnes, non loin des chapelles. Le pays qui envoyait ses fils affronter l’océan sur des barques de bois reçoit désormais dans son granit les fondations invisibles de machines qui, ailleurs, apprennent à penser. La technique, conclut l’auteur à propos des tempêtes, « avertit de la tempête ; elle ne l’abolit point ».
Un art breton qui priait
Les pages sur l’art sacré permettent de mesurer la culture de l’auteur. Après Giotto, Fra Angelico, l’icône de Roublev, Caravage, Maurice Denis et Rouault, il revient en Bretagne avec les Seiz Breur, le mouvement fondé en 1923 par Jeanne Malivel et René-Yves Creston. Ces artistes refusaient le « folklore de pacotille » vendu aux touristes et voulaient un art breton vivant, inspiré des formes celtiques sans s’y figer. Avec James Bouillé et Xavier de Langlais, ils ont tenté de sortir les églises des statues de plâtre produites en série. Leur héritage se voit encore à Lannion et au grand séminaire de Saint-Brieuc. Caouissin en retient la conviction qu’« un peuple ne se montre point dans une vitrine ».
La transition vers la machine se fait naturellement. Une intelligence artificielle peut aujourd’hui produire en quelques secondes une Pietà d’une virtuosité étonnante. Mais il lui manque ce que l’iconographe s’imposait avant le premier trait : le jeûne, la prière, la préparation intérieure. Une image se regarde, une icône se traverse du regard. Caouissin dit d’une image sans prière qu’elle « expire là où elle s’affiche ».
Une apologie qui avoue ses ombres
On aurait pu craindre une hagiographie. Le livre a l’honnêteté de regarder en face les fautes de l’histoire chrétienne : croisades mêlées de conquête, compromissions avec le pouvoir, missions qui ont détruit des langues et des mémoires. L’auteur écrit qu’une apologie qui les cacherait serait « indigne de son objet ». Il refuse pourtant le réquisitoire à sens unique. À l’Inquisition, il oppose François d’Assise ; aux violences commises au nom du Christ, Bartolomé de Las Casas, qui dénonça devant son roi les crimes des conquistadors. Il rappelle aussi les moines copistes, les premiers hôpitaux et les universités nées à l’ombre des cathédrales.
Il retourne ensuite la question contre notre époque, qui se croit vertueuse parce qu’elle est savante. Les siècles futurs nous reprocheront peut-être d’avoir confié à des algorithmes le soin de trier les vies, d’attribuer des emplois ou des libertés conditionnelles. Ils nous reprocheront aussi d’avoir accepté, par commodité, une surveillance dont aucune tyrannie n’avait rêvé. Les tribunaux qui prétendaient sonder les consciences ont commis des injustices que l’Église a fini par reconnaître. Nos sociétés, qui chargent des machines de deviner nos opinions et nos fautes probables, feraient bien de « méditer ce miroir de sang ».
Le regard sur la déchristianisation est lucide, sans nostalgie ni triomphalisme. Les églises se vident en Europe, les monastères deviennent des hôtels et les chapelles des salles de spectacle. L’auteur voit pourtant dans cette pauvreté retrouvée une chance de retour à l’essentiel : le sel, une simple pincée, plutôt que la masse. Le christianisme devrait selon lui « renoncer à l’ambition de commander pour retrouver la faculté de parler ». Il consacre aussi de belles pages aux saints bretons que Rome n’a jamais canonisés selon les procédures modernes, mais que le droit ancien de l’Église reconnaissait par la vénération immémoriale des fidèles.
L’évangile selon la machine
La dernière partie porte sur l’intelligence artificielle. L’auteur la présente comme « une révolution sans fumée ». La révolution industrielle avait ses cheminées, ses marteaux et ses suies ; les canuts de Lyon pouvaient au moins briser le métier qui leur volait leur pain. La nouvelle machine chuchote dans des bâtiments sans fenêtres, refroidis par des rivières détournées, et elle s’est répandue « plus vite qu’aucun empire ». Surtout, elle ne prend plus le bras ou la main : elle s’attaque au dernier refuge de l’homme, le langage.
L’analyse évite à la fois la technophobie et la naïveté. La machine n’a pas de morale, le bien ou le mal qu’elle fera reviendra à ceux qui l’auront conçue, vendue ou laissée sans loi. Le rapprochement avec Ossian est bien trouvé : au 18e siècle, toute l’Europe s’était laissé abuser par les faux poèmes gaéliques de James Macpherson. Le danger d’aujourd’hui serait plus insidieux. La machine ne ment pas, elle assemble des mots selon leur probabilité, si bien que « la vérité et l’erreur y aient exactement la même musique ». On peut contrefaire un style, on ne peut pas imiter le sacrifice. Et l’auteur ajoute que « Un verbe qui ne devient jamais chair reste un bruit ».
La critique du transhumanisme est le passage le plus incisif. La singularité promise par la Silicon Valley, le projet de transférer la conscience dans une machine, les conférences suivies comme des sermons : tout cela forme selon lui une « religion qui s’ignore », avec ses prophètes, son paradis toujours repoussé et ses martyrs. Il convoque Babel, qui ne s’est pas effondrée sous la foudre mais dans la confusion des langues. Il rappelle aussi qu’on promettait au chemin de fer de supprimer les guerres. Sa conclusion est nette : ne pas refuser la machine, mais refuser de l’adorer.
Sur le travail, l’auteur rappelle une évidence que la société productiviste a oubliée. L’enfant, le vieillard et le malade ne produisent rien, et leur dignité reste entière. Une révolution qui supprime des emplois ne retire donc à personne sa dignité. Elle prive seulement la société de l’excuse commode qui lui permettait de juger les hommes à leur rendement. Les canuts réclamaient un partage des fruits du travail, et on les a fusillés plutôt que de le leur accorder. L’histoire, note l’auteur, « rime assez souvent pour qu’on prenne garde à ses échos ».
Le voyageur et l’aveu
Le livre se termine sur la figure d’un voyageur qui traverse notre siècle, comme Chateaubriand avait traversé les forêts d’Amérique. Il a vu les gratte-ciel, les déserts couverts de panneaux solaires et les centres de calcul plongés dans l’obscurité. Un soir, il entre dans une vieille église restée ouverte. Une veilleuse rouge brûle près du tabernacle, une femme est assise dans l’ombre, un vieil homme prie. Dehors, le monde continue, indifférent. Le voyageur y éprouve une sensation devenue rare : n’avoir rien à produire. Les questions auxquelles le christianisme répond reviennent alors : que vaut un homme qui ne peut plus rien produire, peut-on pardonner sans nier le mal, pourquoi aimons-nous les morts ?
La postface contient une surprise qui fera parler. L’auteur reconnaît s’être fait aider, par endroits, par une intelligence artificielle générative, qu’il nomme : Claude, de la société Anthropic, ainsi que d’autres outils. Il dit qu’elle a servi à chercher des sources, proposer des chapitres à l’intérieur de son plan et repérer des redondances. Il assure que le choix, le plan, l’intuition et la décision finale lui reviennent. Il présente cela comme une « réalité littéraire augmentée » : le lecteur fait lui-même l’expérience du sujet du livre. Le procédé pourra séduire autant qu’agacer. L’auteur a au moins le mérite de la franchise, à un moment où beaucoup se servent de ces outils sans le dire. Les pages qu’il revendique comme les plus personnelles sont aussi les plus vivantes : la chapelle bretonne qui brûle dans l’indifférence, le chant gaélique appris de bouche à oreille.
Les limites de l’exercice
Le pari stylistique a un prix. La période imitée du 19e siècle donne des pages magnifiques, mais elle s’essouffle parfois dans l’emphase ou dans des tournures qui frôlent la préciosité. Les « vagues scélérates » qui sculptent l’Armorique ou les « moulins à vent aliénicoles » en sont des exemples. Certaines formules reviennent trop souvent : « miroir de verre », « spectre de pixels ». La réponse aux futurs critiques de l’usage de l’IA, accusés de « convulsions pavloviennes », était sans doute superflue. Enfin, le livre étant autoédité, une relecture extérieure aurait gommé quelques coquilles.
Ces défauts n’enlèvent rien à l’essentiel. Le livre n’est ni un pamphlet contre la technique ni un catéchisme, et la Bretagne y apparaît comme une terre de foi et de mémoire, sans folklore. On le referme avec la dernière image de l’auteur : le dôme doré des Invalides, cathédrale du diocèse aux armées, sous lequel se croisent à 2 siècles de distance 2 Bretons qui portent sur leur époque le même regard de veilleur.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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