Quand la presse découvre enfin ce que les livres savaient déjà

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Je retrouvais ces jours-ci la Bretagne, ses lumières obliques et ses vents chargés d’iode, après les chaleurs lointaines de Buenos Aires. Et c’est au retour d’une promenade le long de la plage de Lehan, les souliers encore chargés de sable et l’esprit lavé par le vent du large, que je me plongeai dans la lecture du Figaro.

Je tombai alors sur un article d’Adrien Jaulmes qui, à bien des égards, mérite d’être salué. Il est toujours touchant de voir un grand quotidien découvrir avec gravité ce que d’autres observaient déjà depuis longtemps, comme on s’émerveille de la lune après l’avoir ignorée durant des années. Il n’est jamais trop tard pour bien faire, dit-on, et il faut donc savoir reconnaître ce moment où une évidence, longtemps tenue à distance, finit par s’imposer.

On imagine sans peine, d’ailleurs, les trésors de diplomatie, de prudence et peut-être d’entêtement qu’il aura fallu au journaliste pour imposer un tel sujet dans une rédaction longtemps tenue en respect par ses propres réflexes. Il est des vérités que l’on n’introduit qu’à pas feutrés, presque en s’excusant de les évoquer.

L’article, fort documenté, part d’un constat simple, après la « French Theory » qui avait irrigué les campus américains, ce sont désormais des auteurs français classés à droite qui traversent l’Atlantique. On y apprend ainsi que la maison d’édition Vauban Books s’est donné pour mission de traduire et diffuser des œuvres jusque-là peu accessibles en anglais, à commencer par Le Camp des saints de Jean Raspail, mais aussi les écrits de Renaud Camus ou encore ceux d’Éric Zemmour.

Présentée ainsi, l’initiative pourrait donner le sentiment d’un phénomène récent, presque émergent, comme si une génération nouvelle venait soudain de découvrir des auteurs longtemps ignorés. Il n’en est rien. Ce que le Figaro observe aujourd’hui n’est que la partie visible, tardive et en quelque sorte légitimée, d’un mouvement bien plus ancien, souterrain, et pour tout dire parfaitement établi depuis plus de vingt ans.

Car voilà plus de deux décennies que des pans entiers de la pensée française, en particulier ceux issus de la Nouvelle Droite, circulent, sont traduits, lus et discutés aux États-Unis. Les œuvres de Alain de Benoist, de Guillaume Faye, ou encore de Jean Raspail ont trouvé, bien avant l’apparition de structures éditoriales comme Vauban Books, des relais discrets mais efficaces, souvent en dehors des circuits officiels, parfois grâce à des initiatives individuelles, à des réseaux militants ou à des éditeurs périphériques.

Ce que change Vauban Books, ce n’est donc pas l’existence de ce courant, mais sa visibilité. L’entreprise ne crée pas un phénomène, elle le rend montrable. Elle lui donne une forme éditoriale acceptable, presque respectable, là où il évoluait jusqu’alors dans une semi-clandestinité intellectuelle que beaucoup feignaient d’ignorer.

Le fondateur de cette maison explique sans détour que ces auteurs étaient « souvent cités mais rarement lus » outre-Atlantique, et que la discussion autour de notions comme le « grand remplacement » reposait davantage sur des rumeurs que sur une connaissance réelle des textes. Cette remarque, d’une simplicité presque désarmante, éclaire d’une lumière crue l’état du débat contemporain.

Ce que le journaliste du Figaro découvre ici avec une forme d’étonnement, je l’observais pour ma part depuis longtemps. À Buenos Aires, en flânant devant les vitrines des librairies, il n’était pas rare de constater que cinq à dix pour cent des ouvrages exposés étaient d’origine française. Mais il s’agissait presque toujours d’auteurs convenables, admis, inoffensifs, appartenant à cette gauche modérée qui a su conquérir les circuits de légitimation culturelle. Les autres, les plus dérangeants, les plus dissidents, demeuraient invisibles, comme frappés d’une interdiction tacite.

Cette censure, car il faut bien l’appeler par son nom, ne procède pas d’un décret, mais d’un climat. Elle se loge dans les comités de lecture, dans les choix éditoriaux, dans les anticipations prudentes des éditeurs soucieux de leur réputation. Rundell le dit lui-même, « aucun éditeur ne dit jamais non, mais tous savent que publier certains livres peut nuire à leur carrière ».

Il faut aller plus loin encore. Cette mécanique de sélection ne tient pas seulement à la peur ou au conformisme, elle s’inscrit dans une transformation sociologique plus profonde du monde de l’édition. Sa féminisation massive, rarement interrogée, a modifié en profondeur les sensibilités dominantes et, par voie de conséquence, les lignes de partage implicites du publiable et de l’impubliable. Sans qu’aucune doctrine ne soit formulée, certaines thématiques deviennent impraticables, certaines approches disqualifiées d’avance, comme si un instinct collectif veillait à maintenir le débat dans des limites convenables.

Il existe, bien sûr, des exceptions, et il convient de les saluer. Ainsi Lise Boëll, éditrice historique d’Éric Zemmour et de Philippe de Villiers, qui, après avoir quitté Albin Michel à la suite de la rupture du contrat avec Zemmour, a poursuivi son travail chez Plon puis à la tête de Fayard, contribuant à maintenir un espace éditorial pour des voix que d’autres auraient préféré voir disparaître.

Cette logique de filtrage ne s’arrête pas aux frontières nationales. Elle affecte également les traductions. Il est, à cet égard, remarquable qu’aucun ouvrage américain traitant du quotient intellectuel et de ses variations entre groupes humains n’ait été traduit et diffusé en France, alors même que ces travaux existent et alimentent des débats parfois vifs ailleurs. Là encore, point d’interdiction officielle, mais une ligne invisible que nul ne franchit.

Je me souviens aussi d’un épisode plus singulier. En novembre 2016, à Washington, lors d’un grand rassemblement organisé sous le label de l’Alt-Right à l’occasion de l’élection de Donald Trump, je me trouvais au premier rang, écoutant des orateurs comme Jared Taylor. À l’entrée de la salle, une librairie improvisée accueillait les participants, et j’y découvris, non sans surprise, un nombre considérable d’ouvrages français ou d’inspiration française. On y trouvait des titres de Alain de Benoist, de Guillaume Faye, et bien sûr Le Camp des saints, comme autant de fragments d’une pensée européenne qui, depuis longtemps déjà, avait traversé l’Atlantique sans attendre l’onction tardive des grandes maisons d’édition.

Il faudrait d’ailleurs rappeler, pour être juste, que cette circulation précoce de la pensée de la Nouvelle Droite aux États-Unis ne doit rien au hasard mais beaucoup à des figures de passeurs, dont le rôle demeure largement ignoré du grand public. Parmi elles, Tomislav Sunić occupe une place singulière. Formé en Europe, puis installé aux États-Unis où il obtint un doctorat en sciences politiques, il fut l’un des premiers à introduire, traduire et systématiser outre-Atlantique les travaux issus du GRECE et d’Alain de Benoist. Son ouvrage Against Democracy and Equality, publié dès 1990, proposait déjà une synthèse structurée de cette école de pensée à destination du public américain. Par son activité d’enseignant, de traducteur et d’essayiste, il contribua à créer, bien avant l’ère des réseaux numériques, un espace de réception pour ces idées, préparant ainsi un terrain intellectuel que d’autres, plus visibles aujourd’hui, n’ont fait que réinvestir.

C’est dans cette réunion de l’Alt Right qu’un journaliste du The New York Times m’aborda. Intrigué par mon accent, il me demanda d’où je venais. Par goût du paradoxe, et peut-être par malice, je lui répondis que j’étais argentin. Ce qui, à cet instant précis, relevait d’une vérité plus sentimentale que géographique. Je lui exprimai mon soutien à Donald Trump et à sa politique migratoire. Il resta interdit, visiblement incapable de concilier ce qu’il voyait et ce qu’il croyait savoir. Par réflexe, je sortis mon passeport argentin. Le silence qui suivit valait toutes les démonstrations, comme si la réalité venait, un instant, fissurer le cadre mental dans lequel il s’efforçait de la contenir.

Ce moment, en apparence anecdotique, éclaire pourtant d’un jour particulier la situation que nous décrivons ici. L’incrédulité de ce journaliste face à ce qu’il avait sous les yeux, un Argentin soutenant Trump, entouré de livres européens, n’est pas d’une autre nature que celle qui a longtemps prévalu dans une partie de la presse française. Elle procède du même décalage entre le réel et les catégories dans lesquelles on s’obstine à l’enfermer.

Car ce que j’observais ce jour-là à Washington, une circulation ancienne, structurée, presque familière d’idées venues de la droite française, relevait déjà d’un phénomène établi depuis des années. Et pourtant, il aura fallu plus de vingt ans pour que le Figaro consente à le regarder en face. Vingt années durant lesquelles des idées ont circulé, des livres ont été traduits, des lecteurs ont émergé, loin des regards et parfois contre eux, comme si une partie de la presse française, prisonnière de ses propres réflexes, n’osait voir ce qui contredisait son horizon d’attente.

Il serait tentant d’y voir un simple retard. J’y vois plutôt le signe d’une époque.

Car, comme le notait déjà Guillaume Faye, les sociétés ne meurent pas tant de ce qu’elles ignorent que de ce qu’elles refusent de voir. Il faut parfois des décennies pour que certaines évidences, pourtant visibles à qui veut bien regarder, franchissent les seuils de la respectabilité.

Faut-il s’en plaindre ? Peut-être pas entièrement.

Car si une hirondelle ne fait pas le printemps, elle annonce du moins un changement de saison. Que le quotidien de la droite bien-pensante, au lendemain du colloque de l’Iliade (dont il ne dit mot), consente à publier une telle enquête n’est pas un fait anodin. Cela signifie peut-être qu’il devient moins l’écho de ses propres rédacteurs, et davantage ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, un journal qui informe.

Et, dans cette lente redécouverte du réel, il se pourrait que les livres, une fois encore, aient précédé les journaux.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
[email protected]

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