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Pour Pierre Brochand, rien de ce qui s’est passé ces dernières semaines n’aurait dû surprendre. Directeur général de la DGSE de 2002 à 2008, puis ambassadeur notamment en Hongrie et en Israël, il livre au Figaro, dans un entretien publié le 26 octobre, un premier bilan des émeutes d’octobre. Le ministre de l’Intérieur avait jugé « inédites » les violences du 17 octobre. L’ancien patron du renseignement extérieur nuance : « inédit ne veut pas dire imprévisible ».
Ce samedi-là, la mobilisation contre la vie chère, née des blocages lycéens, avait dégénéré dans de nombreuses villes. À Marseille, la préfecture a évoqué 30 000 pilleurs, dont 8 000 émeutiers, face à 800 membres des forces de l’ordre. L’hôtel de ville de Limoges, monument classé ravagé par les flammes, est devenu le symbole de ces journées.
La « Société des individus », épicentre du mal
Pierre Brochand dit avoir eu raison, sans en tirer de vanité, et qu’il aurait préféré se tromper. Sa grille de lecture repose sur des enseignements tirés de son parcours. Au-delà d’une masse critique, les conflits collectifs l’emportent sur les relations entre individus. Dans un monde globalisé, leur intensité dépend de la distance culturelle entre les groupes. Et seul le rapport de forces décide de leur issue.
Il situe l’origine de la crise dans ce qu’il appelle la « Société des individus », apparue il y a une cinquantaine d’années. Ce modèle, fondé sur les droits individuels, s’est construit contre l’État national gaullien. Il aurait déclenché des processus pervers aux conséquences écrites d’avance. L’ancien diplomate en conclut que les dirigeants qui ont tenu les manettes durant cette période portent une responsabilité colossale.
3 types d’émeutes
L’ancien patron de la DGSE distingue 3 modèles d’émeutes depuis 20 ans. Le 1er est l’explosion nocturne en banlieue, à chaud, après un incident avec la police. Le 2e en est la répétition à dates fixes : Nouvel An, 14 Juillet, Halloween. Le 3e, inauguré selon lui par les gilets jaunes, se greffe sur des manifestations classiques, de jour et hors des banlieues, pour profiter de leur élan.
Tous partagent des constantes : une violence à 4 visages (affrontements avec la police, attaques de bâtiments publics, vandalisme, pillages), une courbe en cloche qui monte, culmine puis retombe, une aggravation par paliers au fil des années, et la présence récurrente, souvent dominante, d’une partie de la population d’origine immigrée.
Les émeutes d’octobre relèvent du 3e modèle, avec un déclencheur nouveau : une jeunesse lycéenne qui suscite spontanément la sympathie. Le mouvement est parti des blocages de lycées dans les quartiers, à Créteil et Saint-Denis, s’est étendu au pays sous couvert de revendications matérielles, puis a culminé le 17 octobre avant une décrue apparente le 24.
Brochand y relève plusieurs nouveautés : un départ à froid et en plein jour, une diffusion fulgurante, le rôle moteur de l’extrême gauche et de l’ultragauche, des pillages à l’échelle industrielle et un effacement sans précédent des forces de l’ordre le 17 octobre.
Le pillage, arme de destruction de la confiance
Les réseaux sociaux ne font, selon lui, que produire une mobilisation brute, éphémère et sans hiérarchie, sauf lorsque des groupes déjà organisés s’en emparent, comme l’ont probablement fait cette fois l’extrême gauche et l’ultragauche.
Sur les pillages, l’ancien diplomate se montre particulièrement sévère. Comparable à une ruée sur les banques en pleine crise monétaire, le pillage détruit selon lui la confiance sociale, et devient presque impossible à arrêter au-delà d’un certain nombre de participants. Avec 30 000 pilleurs à Marseille, une ligne rouge a été franchie, et leurs auteurs ne l’oublieront pas.
Pierre Brochand refuse d’y voir une simple délinquance d’opportunité, comme le font selon lui les médias. Il prête aux pillards une motivation politique : reprendre à l’ancien colonisateur ce dont il aurait dépossédé leurs ancêtres. L’envie et le ressentiment, diffusés par la Société des individus, ne concernent pas que l’immigration, reconnaît-il, mais une part importante de celle-ci aurait fait de la revanche une donnée permanente.
Une police désarmée par l’État
Le trait le plus marquant de ces journées reste, pour lui, l’impuissance des forces de l’ordre. Il ne met pas en cause leur courage, mais le rôle que leur assignent le pouvoir politique et la société. Depuis les années 1970, l’État aurait été progressivement dépouillé de ses prérogatives régaliennes, juridiques, morales et physiques, au point de saper le monopole de la violence légitime. Ce désarmement aurait nourri un fort sentiment d’impunité chez les émeutiers.
Il critique la référence constante du pouvoir à la « proportionnalité », alors que la disproportion est partout : entre des revendications lycéennes sur les horaires et les cantines et des dizaines de milliers de pillards dans les rues, entre les quelques blessés graves chez les assaillants et les milliers de policiers blessés, et surtout entre les moyens des forces de l’ordre et ceux de leurs adversaires. Il dénonce aussi une fausse symétrie morale entre défenseurs et adversaires de l’ordre, héritée de Mai 68, dont il voit le prolongement dans la mise en avant systématique des enquêtes de l’IGPN.
Il salue en revanche la grande retenue de la population, qui s’en remet aux seuls policiers pour la protéger. La société civile ne dispose, rappelle-t-il, que de 2 recours inadaptés : la sécurité privée, peu efficace, et l’autodéfense, aux conséquences irréparables si elle se généralisait. À propos de l’attentat de Trappes, survenu le 23 octobre, il dit ne pas y voir, à ce stade et sous réserve des enquêtes, le signe d’une nouvelle vague terroriste.
L’ancien patron de la DGSE admet une défaillance du renseignement et un déploiement sous-estimé le 17 octobre, corrigés le 24. Mais face à des émeutiers qui ont professionnalisé leur tactique, en misant sur la dispersion et la mobilité, les forces de l’ordre auront du mal à reprendre la main. Le contexte d’un pouvoir en fin de cycle et d’une campagne présidentielle aux enjeux inédits depuis 1981 risque d’enhardir les émeutiers. Il évoque aussi le « syndrome Oussekine », qui continue selon lui de paralyser les responsables 40 ans après la mort de l’étudiant.
Ultragauche et jeunesse des quartiers
Pierre Brochand privilégie une lecture ethnique, culturelle et religieuse plutôt que l’adhésion aux « valeurs de la République ». Il explique tenir cette approche de son passage au Quai d’Orsay et dans le renseignement, où elle sert de base à l’analyse des pays de départ.
Il reconnaît avoir sous-estimé l’extrême gauche et l’ultragauche, plus nombreuses et mieux organisées qu’il ne le pensait, sorties du stade groupusculaire des black blocs pour devenir une force de subversion crédible dans les métropoles. Leurs troupes appartiennent, selon lui, très majoritairement à la classe moyenne d’origine européenne. Il y voit le malaise d’une jeunesse surprotégée face à un avenir incertain, et la déception engendrée par un individualisme qui fait croire que tout est possible.
Minoritaire dans son propre milieu, ce courant ne pourrait imposer ses vues que par la violence, en s’appuyant sur la jeunesse d’origine extra-européenne. Les 2 forces ont fait, pour la 1re fois aussi ouvertement, un bout de chemin ensemble, mais sans réelle fusion. Paraphrasant Chou En-lai, Brochand estime qu’elles partagent le même lit sans faire les mêmes rêves. Les jeunes des quartiers ont allumé la mèche puis pillé, tandis que la gauche activiste rêvait de grand soir.
Sanctions collectives et reconnaissance faciale
Pour rétablir l’ordre, Pierre Brochand, qui se dit non-spécialiste, appelle à faire primer l’intérêt général sur les droits individuels. Il propose de revenir sur l’individualisation des poursuites et des peines, pour sanctionner tous les participants présents en un lieu et un moment donnés, identifiés au besoin par des projections de liquide indélébile. Il demande aussi que les policiers ne soient plus moins bien armés que leurs assaillants. Il plaide enfin pour l’usage sans restriction des caméras, drones, fichiers et de l’intelligence artificielle, reconnaissance faciale comprise, dans des circonstances limitées dans le temps et l’espace. Il renvoie à une récente étude de la commission des lois du Sénat sur ces questions.
L’horizon démographique
À court terme, l’enjeu est de savoir si de nouvelles journées comme le 17 octobre se produiront, et si l’élection présidentielle pourra se tenir normalement. La journée du 24 octobre a montré, selon lui, que tenir le choc n’était pas hors de portée.
À plus long terme, Pierre Brochand estime que la composante d’origine extra-européenne prendra progressivement le dessus au sein de l’extrême gauche, par simple effet démographique, ce qui fusionnerait de fait les 2 branches de la contestation. Il cite le député LFI Bally Bagayoko comme jouant déjà cette carte. Il maintient ses projections antérieures : une majorité de naissances extra-européennes en France vers 2040 et une majorité de la population vers 2070. Il prévoit des éruptions de violence plus fréquentes et plus intenses, alimentées par des conflits qu’il juge non négociables (religion, mœurs, récit colonial, racialisme). C’est, à ses yeux, moins un pronostic qu’une certitude.
Photo : wikipedia (cc)
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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