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Au bar des Brisants, à Léchiagat, je regardais l’autre matin une famille nombreuse qui cheminait sur le quai. Le père et la mère fermaient la marche avec les plus petits, tandis que deux garçons, manifestement les aînés, avançaient quelques pas devant eux. Ils se ressemblaient assez pour qu’on les devinât frères, mais chacun avait déjà sa manière de se tenir, de parler et de commander aux cadets qui trottinaient derrière. Je me surpris à imaginer lequel des deux prendrait un jour la tête de cette maisonnée, lequel recueillerait l’autorité paternelle et lequel se trouverait relégué au rang de cadet, avec les frustrations et les ambitions que cette condition a toujours engendrées. C’est une singulière habitude que de chercher partout des filiations et des successions. J’en ai hérité de mes lectures historiques, et probablement aussi d’un certain âge où l’on s’intéresse davantage à ce qui se transmet qu’à ce qui commence.
Sur ma tablette, Libération
Jordan Bardella découvre à trente et un ans les incommodités de cette antique condition. Voici quelques mois encore, tout semblait lui sourire. La condamnation de Marine Le Pen avait fait de lui, durant une saison, le candidat de rechange à l’élection présidentielle, candidat momentané, futile, fugace, qui s’était néanmoins assez longuement regardé dans les glaces de l’Élysée pour éprouver quelque peine à reprendre ensuite son rang dans l’antichambre. Le 7 juillet, lorsque la justice remit Marine Le Pen dans la course présidentielle, le carrosse redevint citrouille. Le candidat à l’Élysée redevint candidat à Matignon, titre de consolation qui lui-même paraît aujourd’hui moins intangible qu’hier. Le nom d’Éric Ciotti circule, fût-ce à titre d’hypothèse, dans les conversations politiques. Et l’on sait combien, dans les affaires de succession, la simple existence d’un autre prétendant suffit à troubler le sommeil du dauphin.
À Orléans, les 24 et 25 octobre, Bardella doit pourtant être triomphalement reconduit à la présidence du Rassemblement national. Il est seul candidat. Le dimanche, Marine Le Pen lancera sa campagne présidentielle devant les militants. Voilà résumée en deux journées toute l’étrangeté de la monarchie frontiste : Bardella possède la couronne du parti, Marine conserve la majesté.
On comprend mal le Rassemblement national si l’on s’obstine à l’examiner comme un parti ordinaire. Depuis sa fondation en octobre 1972, cette maison politique ressemble bien davantage à une dynastie électorale, avec ses fidélités, ses disgrâces, ses mariages, ses ruptures de famille et ses successions. Jean-Marie Le Pen régna près de quarante ans. Bruno Gollnisch fut longtemps regardé comme l’héritier naturel avant que Marine ne l’emportât en 2011. Puis la fille chassa le père, épisode digne des vieilles chroniques capétiennes où l’on rencontrait parfois davantage de tendresse chez les cousins d’Anjou que dans la famille royale elle-même.
La particularité du système tient à ce que la parenté politique, conjugale ou domestique y compte presque autant que les liens du sang. Philippe Olivier est le beau-frère de Marine Le Pen ; Marie-Caroline est sa sœur ; Marion Maréchal, sa nièce ; Nolwenn Olivier, cousine de cette dernière et ancienne compagne de Jordan Bardella, dirige désormais la communication de la campagne présidentielle. Libération
Cette famille possède également une mémoire des ruptures qui devrait donner à réfléchir aux jeunes ambitieux. Bruno Mégret, dont la sécession de 1998 emporta une partie des cadres du Front national, disparut rapidement de la scène politique. Florian Philippot, qui avait acquis auprès de Marine Le Pen une influence considérable, dut partir en 2017. Il avait cru, lui aussi, que sa place dans la maison lui conférait une forme d’autorité personnelle. Chez les Le Pen, on peut devenir indispensable ; cela ne signifie pas que l’on soit irremplaçable.
Jordan Bardella avait pourtant bénéficié, durant près d’une décennie, de la faveur souveraine. Tête de liste européenne en 2019, puis en 2024, président du parti en 2022, candidat annoncé à Matignon en 2024 : l’ascension fut si rapide qu’un de ses proches raconte qu’il aimait dire : « Je n’ai jamais pris le mur. » Il vient précisément de le rencontrer. Libération
L’épisode a quelque chose de cruel. Durant plusieurs mois, le jeune homme avait reçu les chefs d’entreprise, voyagé à l’étranger, rencontré les dirigeants politiques européens, avancé ses propres idées économiques. Des sondages le plaçaient même au-dessus de Marine Le Pen dans certaines hypothèses électorales. Il commençait à prendre cette assurance particulière des hommes qui se voient déjà gouverner. Puis la maîtresse de maison est revenue.
Ce ne serait après tout qu’une querelle de préséance si les deux personnages appartenaient exactement à la même famille intellectuelle. Or je n’en crois rien.
Deux conceptions de la France
Marine Le Pen n’a jamais été une idéologue au sens fort du terme. Elle a hérité d’une maison davantage que d’une doctrine. Sa grande œuvre a consisté à débarrasser le Front national de ce qui lui paraissait entraver son accession au pouvoir : vieux compagnons encombrants, folklore, sorties intempestives, nostalgies, références trop marquées, jusqu’au nom du parti lui-même. Elle a finalement exclu son propre père en 2015. Cette capacité à couper les branches de l’arbre généalogique lorsqu’elles gênaient la vue du palais dit assez son tempérament politique.
Il faut ajouter qu’elle n’appartient pas véritablement, par son mode de vie ou sa sensibilité personnelle, au monde traditionnel dont une fraction de la droite nationale continue de cultiver les références. Elle est une femme de son temps, assez libérale dans les mœurs, républicaine de tempérament, peu portée sur les spéculations anthropologiques. Ses convictions sociales ont davantage la consistance de réflexes conservateurs que celle d’une doctrine rigoureusement élaborée.
Son nationalisme est aujourd’hui principalement civique, jacobin et républicain. Jean-Philippe Tanguy en a donné une définition presque chimiquement pure lorsqu’il expliquait que la préférence nationale n’était pas fondée sur une identité, mais sur une réalité juridique : on est français ou on ne l’est pas ; celui qui aime la France peut se faire naturaliser. Voilà très exactement la frontière intellectuelle qui sépare le nationalisme administratif de la pensée identitaire.
L’attitude de Marine Le Pen envers l’islam illustre cette différence. Elle entend combattre l’islamisme, réglementer le port du voile et défendre la laïcité républicaine, mais son raisonnement demeure principalement juridique. Le musulman qui accepte les lois françaises et les règles de la République peut trouver pleinement sa place dans la nation. Son appartenance culturelle ou religieuse ne constitue pas, en elle-même, un obstacle définitif. Un identitaire posera la question autrement. Il s’interrogera sur la continuité historique d’un peuple, sa mémoire, ses coutumes, ses origines et les formes de vie qui se transmettent d’une génération à l’autre, toutes choses qu’un formulaire administratif ne saurait créer.
Marine Le Pen peut ainsi se sentir aussi française à Mayotte qu’à Paris ou en Bretagne. Pour ma part, qui suis né à Buenos Aires et vis depuis longtemps au pays Bigouden, je trouve cette indifférence aux particularités des peuples assez remarquable. Je connais la Bretagne suffisamment pour savoir qu’elle ne se réduit pas à une circonscription administrative de la République. Et l’Argentine, où j’ai passé ma jeunesse, m’a appris combien un État et un peuple peuvent entretenir des rapports compliqués, parfois même contradictoires.
Il existe, dans cette conception mariniste, une proximité inattendue avec certaines prémisses de la « nouvelle France » chère à Jean-Luc Mélenchon. Les deux hommes politiques, ou plutôt les deux familles politiques, s’opposent violemment sur les conséquences à tirer de la transformation démographique du pays. Ils ne partagent ni le même vocabulaire ni les mêmes projets. Ils admettent pourtant que la communauté politique française peut se recomposer indépendamment d’une continuité ethnique ou historique particulière. Pour Mélenchon, cette recomposition constitue une promesse. Pour Marine Le Pen, elle doit être disciplinée par l’assimilation et la souveraineté nationale.
De là une autre observation, dont on mesure rarement les conséquences. Les réflexes conservateurs de Marine Le Pen sur l’autorité, la famille et certaines questions sociales sont proches de ceux d’une partie de l’électorat musulman. On imagine volontiers, dans quelques années, des candidats musulmans se présentant sous les couleurs du Rassemblement national dans des circonscriptions où cette population est nombreuse. Les obstacles demeurent considérables, à commencer par la question de l’immigration et les rapports avec l’islam. Il n’en reste pas moins que certaines convictions sociales peuvent traverser les frontières électorales actuelles.
Le vote musulman en faveur de La France insoumise n’implique d’ailleurs nullement une adhésion générale au progressisme culturel de la gauche radicale. Les positions sur la Palestine, les discriminations ou la représentation politique comptent souvent davantage que les débats sur les mœurs. Les électorats sont rarement aussi homogènes que les appareils qui prétendent parler en leur nom.
À cet égard, le contraste avec Jordan Bardella est intéressant. Le jeune homme a grandi en Seine-Saint-Denis, est entré très tôt au Front national et a reçu, paradoxalement, une formation politique plus idéologique que sa mentor. Je connais personnellement certains de ceux qui contribuèrent à cette première éducation intellectuelle. Je sais quels livres il a lus, dans quelles familles de pensée il a pu puiser ses références et quels horizons s’ouvraient alors à lui. Je me garderai bien d’en dire davantage. Il est des fidélités anciennes qui imposent une certaine discrétion, et je n’ai nulle envie de fournir des noms ou des pistes aux fins limiers de la presse inquisitoriale, lesquels fouillent aujourd’hui cette jeunesse avec l’ardeur des familiers du Saint-Office.
J’ai moi-même beaucoup changé au cours de ma vie, sans renier pour autant ma formation intellectuelle. À dix-sept ans, on découvre des doctrines, on éprouve des convictions, on se passionne pour des auteurs dont on s’éloignera peut-être ensuite. Certains livres vous accompagnent toute une existence ; d’autres ne font que vous ouvrir une porte. On aurait tort de croire que l’homme de trente ans est tenu de répondre indéfiniment de toutes les opinions qu’il a pu professer adolescent.
Bardella se retrouve aujourd’hui dans une position sensiblement plus libérale en économie, davantage tournée vers la droite classique et plus volontiers identitaire dans ses réflexes politiques. Il rencontre les chefs d’entreprise, promet des baisses d’impôts, parle aux dirigeants européens et cherche des alliances au-delà des frontières traditionnelles du RN. Sur les retraites, il s’est éloigné de la position défendue par Marine Le Pen pour insister sur le nombre d’annuités. Le Financial Times rapportait cet été qu’un responsable du parti avait vu dans cette intervention une tentative délibérée de « marquer son territoire ».
J’ignore jusqu’où vont réellement ses convictions identitaires actuelles. Il serait imprudent de transformer des affinités de jeunesse et quelques différences de langage en doctrine achevée. Les hommes politiques apprennent vite à dissimuler ce qui pourrait contrarier leur carrière, et leurs convictions évoluent parfois sincèrement au contact des responsabilités. Il existe cependant, dans l’entourage de Bardella, des personnalités, des réseaux et des références qui ne se confondent pas entièrement avec le marinisme.
C’est ici qu’intervient Jean-Philippe Tanguy. Son talent parlementaire est indéniable. Il parle vite, raisonne vite, frappe vite et possède ce goût du combat télévisé qui transforme certains députés en escrimeurs de plateau. Il est devenu l’un des principaux artisans du programme économique de Marine Le Pen, aux côtés d’autres responsables, notamment Renaud Labaye. Son autorité s’est accrue à mesure que la perspective d’une candidature Bardella s’éloignait.
Tanguy présente surtout une grande compatibilité personnelle et intellectuelle avec Marine Le Pen. Républicain, souverainiste, peu porté sur les considérations ethniques, il peut défendre la préférence nationale tout en récusant expressément son fondement identitaire. C’est une synthèse très éloignée de l’ancien Front national des années 1980, et plus encore des écoles intellectuelles qui gravitaient alors autour de la droite radicale européenne. Ses déclarations sur le sujet n’ont rien d’une maladresse passagère. Elles expriment une conception de la nation.
Il remplit également une fonction que Florian Philippot occupa longtemps avant lui : celle du paratonnerre médiatique. Il peut monter au créneau, recevoir les coups, mener des offensives doctrinales, sans engager directement la personne de Marine Le Pen. Dans notre petite dramaturgie de cour, Tanguy joue moins le rôle d’un rival de Bardella que celui d’un grand officier de la reine. Il défend la ligne, rappelle la doctrine de la maison et veille à ce que les initiatives du dauphin ne deviennent pas des prétentions à la souveraineté.
On aurait toutefois tort de croire le parti entièrement divisé en deux camps bien constitués. Bardella possède des soutiens dans la jeunesse du mouvement et dans certains réseaux extérieurs, mais il n’a pas véritablement d’appareil autonome. Marine Le Pen conserve la fidélité d’une grande partie des cadres, le contrôle de la stratégie présidentielle et la puissance de son réseau familial. Philippe Olivier, son beau-frère, a repris une place essentielle dans la préparation de 2027. Libération décrit un président du RN dont les soutiens seraient parfois plus nombreux à l’extérieur du parti qu’à l’intérieur.
Cette faiblesse a quelque chose de paradoxal pour un homme que les sondages présentent depuis des mois comme l’une des personnalités politiques les plus populaires du pays.
Israël, une histoire française oubliée
Il est un autre sujet sur lequel Bardella me paraît représenter une évolution intéressante de la droite nationale : Israël. Cette question me ramène à des souvenirs plus anciens, à une époque où les rapports entre le Front national, les organisations juives et les différents courants intellectuels de droite étaient fort différents de ce qu’ils sont devenus.
On a presque oublié que, dans les années qui suivirent l’expédition de Suez de 1956, une grande partie de la droite nationaliste française soutenait Israël. Jean-Marie Le Pen, ancien député poujadiste, avait participé à l’expédition. Pour les hommes issus de la guerre d’Algérie, l’État hébreu représentait un allié naturel contre Nasser, qui soutenait le FLN, et contre la pénétration soviétique au Proche-Orient. Ce compagnonnage géopolitique était alors beaucoup moins surprenant qu’il ne le paraît aujourd’hui.
Il suffit de feuilleter les collections de Minute, notamment celles de la guerre du Kippour en 1973, pour retrouver cette disposition d’esprit. Les sympathies pro-israéliennes étaient très présentes dans la droite nationale. Elles ne constituaient toutefois pas une position unanime. Certains milieux proches de Rivarol, plusieurs cercles nationalistes révolutionnaires et une partie des intellectuels de la future Nouvelle Droite portaient sur le conflit proche-oriental un regard fort différent. La droite française, même dans ses marges les plus radicales, n’a jamais constitué un ensemble doctrinal homogène.
J’ai appartenu au GRECE de 1976 à 1986. Cette période m’a profondément marqué, et je suis toujours demeuré fidèle à cette famille intellectuelle. Je connais donc de l’intérieur, par les hommes que j’ai fréquentés et les débats auxquels j’ai participé, la diversité des conceptions qui s’affrontaient alors. Les discussions sur l’Europe, les peuples, les religions, l’universalisme ou les rapports de puissance ne se réduisaient nullement à la politique électorale. Nous étions d’ailleurs nombreux à regarder le Front national avec une certaine distance. Les rapprochements opérés rétrospectivement entre tous ces milieux font parfois bon marché de divergences très réelles.
Or un changement se produit à la fin des années 1970. Les institutions juives françaises connaissent un renouvellement de leurs responsables et de leur culture politique. Le CRIF adopte en 1977 une nouvelle charte qui réaffirme son attachement aux droits de l’homme et aux valeurs universelles. Les combats antifascistes prennent une place croissante dans les relations avec les différentes formations politiques. Les générations se succèdent, les références changent. Ce phénomène mérite d’être considéré dans sa durée, car les ruptures de cette époque ne sont pas toujours intelligibles à travers les catégories politiques actuelles.
Je me souviens particulièrement du climat intellectuel qui entourait le GRECE à la fin des années 1970. En 1979, la Nouvelle Droite faisait l’objet d’une campagne de presse d’une ampleur considérable. Il y avait là des critiques intellectuelles légitimes, mais aussi une volonté manifeste de faire de ce courant un adversaire public auquel on ne devait plus accorder les usages ordinaires de la discussion.
Le 9 décembre 1979, le quatorzième colloque du GRECE, organisé au Palais des congrès de la porte Maillot, fut le théâtre de violents incidents avec des militants de l’Organisation juive de défense. Les responsabilités exactes des affrontements firent l’objet de versions opposées. L’affaire provoqua une importante polémique sur la liberté de réunion. Une pétition de protestation, publiée quelques jours plus tard par Le Monde, rassembla des personnalités d’horizons fort divers, parmi lesquelles Arthur Koestler, Pierre Chaunu, Louise Weiss et Jean Raspail.
Cet épisode demeure révélateur d’un changement de climat. Une partie des organisations militantes juives se trouvait désormais engagée dans une confrontation directe avec les courants intellectuels de la droite radicale, y compris ceux qui n’appartenaient pas au Front national. Les solidarités pro-israéliennes de la droite nationaliste n’empêchaient plus cette nouvelle distribution des antagonismes. À mes yeux, le renouvellement générationnel des dirigeants et des militants joua un rôle important dans cette transformation, même s’il ne saurait en expliquer à lui seul tous les ressorts.
Quatre ans plus tard survint le tonnerre de Dreux. En septembre 1983, l’alliance entre le RPR et le Front national de Jean-Pierre Stirbois, lors d’une élection municipale partielle, donna à ce dernier une visibilité nationale nouvelle. La question des alliances avec le Front national devint aussitôt centrale dans la vie politique française. Une partie des organisations juives institutionnelles se trouva alors parmi les adversaires les plus résolus de cette normalisation. Les attentats antisémites de la rue Copernic, en 1980, et de la rue des Rosiers, en 1982, avaient également profondément marqué la période.
Les déclarations ultérieures de Jean-Marie Le Pen sur les chambres à gaz, notamment en 1987, aggravèrent évidemment cette rupture et lui donnèrent des motifs nouveaux. Il n’en reste pas moins que le changement des rapports entre une partie de la droite nationale et les organisations juives françaises avait commencé auparavant. Les années 1979-1983 constituent, à cet égard, un moment historique dont je crois qu’il serait utile de reprendre l’étude sans les simplifications rétrospectives auxquelles nous sommes habitués.
Je fais ici une distinction à laquelle je tiens : les Juifs de France ne se confondent pas avec les institutions qui prétendent les représenter. Ces dernières possèdent leur histoire, leurs traditions, leurs dirigeants, leurs fidélités politiques. Les électeurs juifs, eux, sont des citoyens dont les choix se transforment avec les événements.
Une étude du CEVIPOF publiée en février 2026, portant sur les élections législatives de 2024, révèle ainsi que 39 % des électeurs juifs interrogés avaient choisi l’extrême droite au premier tour, soit quatre points de plus que la moyenne nationale. L’évolution est remarquable. Il faut naturellement se garder de transformer ce résultat en adhésion unanime au Rassemblement national, ou d’attribuer à Reconquête une part que cette enquête ne distingue pas. Il demeure que le vieux tabou électoral s’est considérablement affaibli.
Après les massacres du 7 octobre 2023, ce déplacement n’a rien d’incompréhensible. Les Français juifs ont vu surgir des manifestations d’antisémitisme qui ne correspondaient plus aux images familières de la propagande antifasciste de leur jeunesse. L’antisémitisme islamiste, les appels au meurtre, les agressions et les intimidations sont devenus des préoccupations concrètes. Ceux qui craignent les fanatiques rêvant d’égorger des Juifs, ceux qui voient les violences et les pillages se multiplier dans certaines villes, peuvent difficilement se satisfaire d’un discours qui continue de leur désigner comme principal péril les électeurs et les militants du Rassemblement national.
Il ne s’agit évidemment pas de prêter ces intentions meurtrières à toute une population, ni de confondre les délinquants, les musulmans et les militants antisémites. Ce serait aussi absurde que de tenir tous les électeurs de la droite nationale pour responsables de chaque déclaration de Jean-Marie Le Pen. La question est de savoir d’où viennent aujourd’hui les menaces effectivement subies et comment les personnes concernées les perçoivent.
Les responsables des institutions communautaires demeurent, pour leur part, souvent attachés à des catégories politiques héritées de la fin du XXe siècle. Cela explique une partie du décalage observable entre les évolutions électorales et certaines prises de position institutionnelles. Il est toutefois impossible de réduire les premières à un mouvement uniforme ou les secondes à la seule survivance d’une idéologie.
Le rapprochement récent du RN avec Israël prend, dans cette perspective, un relief particulier. Jordan Bardella s’est rendu à Jérusalem et à Yad Vashem en mars 2025, tandis que les relations officielles avec le Likoud se développaient. Le gouvernement israélien et certains de ses interlocuteurs politiques français regardent désormais le RN d’une manière très différente de celle qui prévalait voici quelques décennies. Le CRIF, lui, conserve d’importantes réserves.
J’y vois, au moins en partie, le retour d’une tradition ancienne de la droite nationale française, celle qui s’était manifestée après Suez et durant la guerre de 1973. L’histoire n’est pas un cercle parfait. Elle connaît cependant de ces résurgences qui donnent soudain aux événements contemporains une familiarité inattendue.
Bardella a su accompagner ce mouvement. Son voyage israélien avait même quelque chose d’une investiture internationale. C’était l’époque où le dauphin commençait à se préparer sérieusement à la succession.
Depuis, la situation s’est retournée.
Marine Le Pen, redevenue candidate à l’Élysée, a retrouvé la maîtrise de son calendrier. Son entourage familial a repris une importance considérable. Marion Maréchal, longtemps éloignée de sa tante, s’en est rapprochée. Philippe Olivier dirige une large part de la stratégie. Les jeunes bardellistes, qui avaient commencé à prendre leurs aises, découvrent qu’ils ne disposent pas nécessairement de la puissance qu’ils imaginaient. Libération décrit cette amertume à travers une série de scènes assez amusantes, notamment les railleries des proches de Bardella contre les initiatives militantes du beau-frère de Marine, qu’ils surnomment familièrement « PO ».
Les vieilles maisons ont leurs petites rancunes. Celles-ci sont parfois plus tenaces que leurs divergences doctrinales.
Il reste enfin Éric Ciotti, personnage qui complique singulièrement les calculs du dauphin. L’ancien président des Républicains possède une expérience des appareils que Bardella n’a pas, une implantation territoriale personnelle, une ville conquise et un parti allié, l’UDR, dont il demeure le maître. Ciotti s’est rapproché de Marine Le Pen sans avoir à traverser les longues années de fidélité et de dépendance qui caractérisent la carrière des cadres frontistes.
Il affirme aujourd’hui vouloir rester maire de Nice et reconnaît Bardella comme le candidat désigné pour Matignon. On aurait tort de lui inventer des ambitions qu’il dément. La politique se nourrit néanmoins autant de possibilités que de déclarations officielles. Lorsque Bardella paraissait promis à l’Élysée, Ciotti figurait déjà parmi les noms évoqués pour Matignon. Et il apporte à l’alliance une sensibilité libérale en économie, des réseaux dans la droite parlementaire traditionnelle et une capacité de négociation qui peuvent compter demain.
Ce n’est pas que Ciotti soit aujourd’hui le remplaçant désigné de Bardella. C’est plus subtil, et peut-être plus désagréable pour ce dernier : il existe désormais un autre homme susceptible d’occuper une place majeure dans la coalition. Dans certaines cours, les alliés sont moins aimés que les enfants, mais ils sont quelquefois plus utiles.
Nous en sommes donc là, à quelques mois de l’élection présidentielle de 2027. Le clan mariniste est au zénith de sa puissance ; celui de Bardella, au nadir de la sienne. Il serait cependant imprudent de croire que ces positions sont définitives. Les rapports de force politiques changent plus rapidement que les fidélités personnelles, et les événements se chargent souvent de défaire les combinaisons les mieux établies.
Jordan Bardella conserve deux avantages immenses : sa jeunesse et sa popularité. À trente et un ans, il dispose de beaucoup de temps, ce qui n’est pas le cas de tous ceux qui l’entourent. Il a également compris qu’une rupture avec le Rassemblement national serait probablement désastreuse pour sa carrière. Le parti possède les élus, les moyens financiers, les militants et, surtout, un électorat fidèle. L’histoire du Front national est un cimetière de gens qui crurent pouvoir quitter la maison avec les meubles et découvrirent ensuite que les meubles appartenaient à la maison.
Wallerand de Saint-Just lui aurait d’ailleurs donné ce conseil, rapporté par Libération : « Il faut toujours rester du côté de la subvention. » Sous la trivialité de la formule gît une vérité politique très ancienne. Mieux vaut attendre dans le palais que régner dans une cabane.
Cette attente lui imposera probablement quelques humiliations. Il lui faudra supporter les banderilles de ses adversaires internes, apprendre à ne pas réagir à chaque provocation et découvrir les vertus de la patience. Les vieux régimes savaient qu’un prince de vingt ans pouvait attendre trente ans son royaume. Nos démocraties médiatiques ont oublié cette lenteur. Elles habituent les jeunes gens à des carrières fulgurantes, puis s’étonnent de les voir désemparés devant leur premier échec.
L’épreuve du pouvoir, si le Rassemblement national y accède, constituera de toute manière un révélateur. Gouverner oblige à choisir entre des intérêts et des conceptions du monde que l’opposition permet de faire cohabiter assez commodément. La défense de l’État social, les exigences des entreprises, la maîtrise des dépenses publiques, l’immigration, les questions identitaires et les rapports avec les partenaires européens susciteront des arbitrages qui ne pourront éternellement être différés.
Je suis surtout curieux de voir ce qu’il adviendra de la droite située au-delà du Rassemblement national. Un grand parti qui exerce le pouvoir laisse presque toujours apparaître sur son flanc une opposition plus exigeante, moins portée au compromis. Reconquête, Éric Zemmour et Sarah Knafo disposent ici d’un espace politique qui pourrait prendre une importance nouvelle. Leur marginalisation actuelle tient en partie à la position centrale occupée par le RN dans le camp national ; cette situation ne sera pas nécessairement éternelle.
Pour Jordan Bardella, le problème est différent. Il ne peut guère se permettre le luxe d’une traversée du désert hors de son parti. Son avenir se trouve encore dans cette maison dont il possède le titre de président sans en détenir entièrement les clefs. Il lui reste à durer, à constituer patiemment ses fidélités, peut-être à préciser sa pensée politique, qui demeure souvent difficile à distinguer de ses ambitions.
Je songe de nouveau aux deux garçons qui marchaient devant leurs parents sur le quai de Léchiagat. Peut-être l’aîné prendra-t-il naturellement la suite du père. Peut-être le cadet, plus habile ou plus résolu, finira-t-il par s’imposer. Il est également possible qu’aucun des deux ne veuille reprendre la maison familiale. Les successions les plus disputées ne sont pas toujours celles que l’on avait prévues.
Jordan Bardella, lui, n’a pas encore véritablement connu l’échec. La disgrâce relative qu’il traverse aujourd’hui lui sera peut-être plus utile que tous ses succès précoces. Cela dépendra de ce qu’il en fera, et de sa capacité à vivre quelque temps sans être le premier personnage de la scène.
Il est jeune. Il peut attendre. Les dauphins des anciennes monarchies n’avaient pas toujours cette chance : il leur arrivait de mourir avant le roi.
Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
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