Retrouver l’accord perdu. Jean-Dominique Michel et Louis Fouché publient un livre contre la désincarnation du monde moderne

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Dans les années 1960 et 1970, se souvient l’un des auteurs, les gens adoraient rire ; 50 ans plus tard, la morosité s’est installée. De ce constat est né « Retrouver l’accord perdu », un livre à 2 voix publié chez Guy Trédaniel. Jean-Dominique Michel, anthropologue de la santé suisse, ancien thérapeute et formateur, y dialogue avec Louis Fouché, médecin anesthésiste-réanimateur marseillais. Les 2 hommes se sont fait connaître pendant la crise du Covid par leurs positions critiques, que le livre évoque à plusieurs reprises comme toile de fond.

Le projet est ambitieux : explorer les 3 relations qui fondent toute existence, à soi, aux autres et au monde, à travers la notion d’accord et ses envers, le désaccord et la perte de résonance. Les auteurs revendiquent l’influence du sociologue allemand Hartmut Rosa et de sa théorie de la résonance. Ils ne proposent ni méthode ni recette : chaque chapitre se termine par un « processus maïeutique », une série de questions personnelles inspirées de Socrate, qui se comparait à sa mère sage-femme parce qu’il aidait ses interlocuteurs à faire naître ce qu’ils portaient déjà. Le livre est tiré d’un parcours en ligne d’une quinzaine d’heures conçu par Jean-Dominique Michel.

Le moi, cet inconnu

Le 1er chapitre s’attaque à la relation à soi-même. Le « moi » stable et identique que nous croyons être n’existe pas, avancent les auteurs, même si chacun possède un tempérament propre, perceptible dès la petite enfance. Nous nous connaissons d’ailleurs mal. L’historien Yuval Harari estime que les algorithmes savent de nous plus que nous-mêmes, et les auteurs lui donnent en grande partie raison. Ils rappellent aussi que la célèbre inscription de Delphes, « Connais-toi toi-même », se poursuivait par « et tu connaîtras les choses du monde et des dieux ».

Ils soulignent une blessure propre à l’Occident : un déficit d’estime de soi si répandu que le dalaï-lama, interrogé sur la haine de soi, ne comprenait pas la question. Le narcissisme affiché de certains dirigeants serait en réalité une blessure narcissique. Le remède proposé est une bienveillance envers « l’entier de qui on est ». Jean-Dominique Michel rappelle que le mot « péché » signifiait à l’origine « rater la cible » : nous cafouillons tous, et cette prise de conscience libère plus qu’elle n’accable.

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Les ancêtres et la tentation de la table rase

Le 2e chapitre traite du passé, de l’enfance et des ancêtres. Louis Fouché raconte une visite, pendant les années Covid, dans un château suisse où les portraits de famille se ressemblent de génération en génération, jusqu’au maître des lieux. Il en tire une question : comment être soi quand on porte un tel lignage ?

C’est l’un des passages les plus tranchants du livre. Les auteurs dénoncent une « pulsion du cancel » : l’Occident moderne regarde son passé avec culpabilité et mépris, et veut l’effacer comme dans 1984 d’Orwell. Louis Fouché voit dans l’idéologie de la déconstruction une utopie destructrice héritée du 20e siècle, qui finit toujours par désigner des boucs émissaires. Or le refoulé revient : celui qui oublie son passé se condamne à le revivre, dans les nations comme dans les familles, où les secrets enfouis se répètent de génération en génération.

L’hérédité n’est pas pour autant une fatalité. Les auteurs citent Nietzsche et ses 3 métamorphoses de l’esprit, du chameau au lion puis à l’enfant, héritier de tous ses ancêtres mais capable de créer du neuf. Ils citent aussi les généalogies de la Bible, qui ont permis au peuple juif de traverser les exils. Aux parents, ils assignent un rôle délicat : poser des règles et un héritage que l’enfant pourra dépasser. Privés de limites, préviennent-ils, les enfants retournent la violence contre eux-mêmes.

Le corps et la « caste dirigeante » désincarnée

Le 3e chapitre est consacré au corps, à la sensation et à la douleur. Les auteurs y développent une thèse politique : si la conscience se construit par le corps, une société qui sélectionne ses élites par les concours et la manipulation de concepts abstraits produit une caste dirigeante qui décide de manière désincarnée. Ils s’appuient sur Aristote, Hannah Arendt et Pierre Bourdieu, et rappellent que Louis XV travaillait le bois, que Louis XVI pratiquait la mécanique, et que les rois passaient des journées à la chasse avant de décider pour le royaume.

Ils dénoncent aussi le non-respect des rythmes des adolescents à l’école, la crise des opioïdes aux États-Unis, la quête d’une société « zéro douleur » et l’enfermement des hikikomori japonais devant leurs écrans. Ils s’interrogent également sur l’atrophie physique d’adultes de 40 ou 50 ans. À l’inverse, ils rappellent que les rites de passage des sociétés traditionnelles inscrivaient les changements de statut dans la chair. Louis Fouché raconte enfin le trouble de patientes chez qui un dépistage avait révélé un cancer alors qu’elles se croyaient en bonne santé. Leur conclusion : il faut réapprendre à habiter son corps, à sentir le froid, la faim et la fatigue.

La mer, école de vie

Le 4e chapitre porte sur la nature et le sauvage. Les auteurs constatent que nos maisons ne contiennent presque plus rien de vivant, et que notre langage sépare la bête vivante de la viande consommée : la vache devient bœuf, le coq devient nuggets. Ils plaident pour le travail des mains, où la matière résiste et enseigne l’humilité, et préviennent que le sauvage refoulé finit toujours par revenir.

Louis Fouché y raconte ses années de navigation à la voile. À 18 ans, une association lui a confié les clés d’un bateau. Cette confiance a changé sa vie, alors que les jeunes sont aujourd’hui, selon lui, surencadrés. Le bateau, où vivent ensemble 5 à 8 personnes pendant des semaines, lui a appris l’essentiel que 11 années de médecine ne lui avaient pas enseigné. Il évoque une tempête dans le golfe de Gascogne, puis l’« appel » ressenti pendant les années Covid : faire ce qu’on a à faire, quelles qu’en soient les conséquences.

Les émotions comme signaux

Le 5e chapitre s’appuie sur les neurosciences. Une émotion signale toujours un besoin, satisfait ou non. Notre discours intérieur, produit par le « réseau du mode par défaut » du cerveau, a tendance à se nourrir de négativité, mais il peut devenir créateur si l’on en prend conscience. Les auteurs proposent des pratiques concrètes : mimer les émotions en famille pour comprendre qu’on n’est pas ses émotions, ou se parler à la 3e personne pour prendre du recul face à une émotion forte.

Ils refusent cependant tout angélisme : la condition humaine reste âpre, faite d’incertitude, de souffrance et de mort. Louis Fouché raconte comment, à la maternité, une crise de violence au bloc opératoire a été apaisée en acceptant d’entrer en relation avec l’agresseur.

Contre le transhumanisme

Le 6e chapitre aborde la relation aux autres. Les auteurs s’en prennent au fantasme de l’individu souverain et tout-puissant, qu’ils voient prolongé aujourd’hui par le transhumanisme et son « techno-cocon ». Ils réhabilitent l’autre comme contradiction féconde, analysent le désir mimétique et le meurtre fondateur à partir de Caïn et Abel, et jugent la colère et la violence nécessaires à toute société vivante. Ils défendent aussi les rituels, que les penseurs de la déconstruction voudraient balayer, parce qu’ils permettent de faire naître un « nous ». Le chapitre se clôt sur Hassan, agent de service à l’hôpital, dont les égards quotidiens ont fini par transformer une relation de travail en amitié.

Les âges de la vie

Le 7e chapitre suit l’arc de l’autonomie, qui monte, plafonne puis redescend au fil d’une vie. Les auteurs plaident pour un vieillissement assumé, à l’écart de l’obsession de la jeunesse. Ils dénoncent le « huis clos parental », l’isolement des jeunes parents dans un appartement, coupés de la famille élargie, qu’ils jugent d’une violence extrême et sans équivalent dans les sociétés traditionnelles. Ils reprennent aussi l’image, rapportée par l’écrivaine Christiane Singer, de l’ancien d’un clan africain devenu « responsable du lever du soleil » : les vieux ne servent plus à rien d’utile, mais ils donnent du sens.

L’Amour et la Beauté

Le dernier chapitre ose les grands mots. La spiritualité n’y est pas une affaire de croyances : les auteurs reprennent la réponse du prêtre Maurice Zundel à un enfant, « Dieu, c’est quand tu t’émerveilles ». Ils parcourent les visages de l’amour chez les Grecs, le miracle des noces de Cana, où Jésus change l’eau en vin pour que la fête continue, et le « don des larmes » des mystiques chrétiens. Ils évoquent aussi les recherches sur les sources de la santé, inspirées par le sociologue Aaron Antonovsky, et une pratique tirée de la réanimation : demander aux patients des mots qui leur font du bien.

L’ouvrage s’achève sur une critique de la société moderne. Reprenant Bernanos, les auteurs la décrivent comme une conspiration contre toute vie intérieure. Ils y voient une société qui laisse accéder au pouvoir des personnalités dénuées d’empathie et qui favorise, par la peur et l’isolement, ce que le psychologue belge Mattias Desmet appelle la « formation de masse ». La réponse qu’ils proposent est celle de l’accord musical ou du chant choral, où chaque voix trouve sa place sans contrainte.

« Retrouver l’accord perdu », Jean-Dominique Michel et Louis Fouché, illustrations de Benoît Flamec, Guy Trédaniel éditeur, 2026, 316 pages.

Photo d’illustration : DR

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