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Rome, 46 av. J.-C. Dans les ténèbres du Tullianum, la prison où Caesar garde ses captifs avant de les exhiber lors de son triomphe, un homme usé, émacié, attend l’aube qui le conduira à la mort. C’est Vercingétorix. Face à lui, assis en tailleur sur les dalles humides, se tient Luctérios, le chef cadurque, son compagnon d’armes, que Rome épargnera parce qu’elle n’a trouvé personne d’autre pour gouverner sa tribu. Toute la nuit, le roi déchu va lui raconter sa vie une dernière fois, pour que Luctérios en porte la mémoire contre les récits du vainqueur.
C’est le dispositif de Sacrifice royal. La guerre des Gaules, 53-51 av. J.-C., le nouveau roman de Paul-Henri Jaulin, publié chez L’Harmattan dans la collection « Romans historiques ». Le livre clôt le cycle « Le Crépuscule des Forts », ouvert avec Des Guerriers et des Bardes (2023) et poursuivi avec Ami ou ennemi ? (2024).
Un monologue de 232 pages
Le roman tient tout entier dans la voix de Vercingétorix. Il s’adresse à Luctérios à la 2e personne du singulier, du prologue à l’épilogue. Le récit suit l’ordre chronologique, en 3 parties qui reprennent chacune une formule latine : Si vis pacem… pour l’année 53, …Para bellum pour 52 et Vae victis, « malheur aux vaincus », pour 51.
L’ouvrage s’ouvre sur une épigraphe tirée de l’Élégie d’Owain, attribuée au barde gallois Taliesin (VIe siècle). Le choix donne le ton : ce roi qui parle se voit déjà comme le héros d’un chant funèbre, et son récit se veut la contre-version gauloise des Commentaires de Caesar.
53 av. J.-C. : la conquête du pouvoir
Le premier volet montre un Vercingétorix jeune, ambitieux et calculateur, loin de l’icône figée des manuels. Il revient d’un conclave secret réuni chez les Carnutes sous l’égide du haut-druide Camulogénos. Il y a convaincu les princes gaulois d’attendre le moment propice et de se rallier à lui plutôt qu’à Ambiorix, le chef éburon dont toute la Gaule chante le nom.
Il vient aussi de prendre la royauté arverne en chassant son oncle Gobannitio et Epasnactos, ceux-là mêmes qui avaient fait périr son père, Celtillos, brûlé vif pour avoir visé la royauté. Le face-à-face avec sa mère, femme altière qui a financé et entretenu son ascension, est l’une des scènes fortes de l’ouverture. Elle lui reproche de ne pas avoir tué les meurtriers de son père et lui rappelle que son destin dépasse le seul pays arverne.
Depuis Corent, où siégeait son père, le nouveau roi tisse sa toile. Il s’appuie sur son cousin, le barde Vercassivellaunos, qui fait chanter sa gloire et frapper des statères d’or à son effigie. Il envoie des émissaires chez les Pictons de Duratios, roi rallié à Rome, et chez les puissants Bituriges, dont le blé nourrit les légions. Ses fidèles s’appellent Teutomatos le Nitiobroge, Drappès le Sénon, Critognatos, son parrain, et Luctérios.
En face, Caesar alterne coups de force et concessions. Le roman détaille la soumission des Nerviens, le transfert du Grand Conseil des Gaules à Lutèce et surtout l’extermination des Éburons. La cavalerie romaine traverse la forêt d’Arduinna pour surprendre le pays en pleine moisson, puis Caesar lâche les Germains d’outre-Rhin pour achever le travail. Ces pages, d’une grande violence, montrent fermes incendiées, femmes enlevées et populations massacrées.
Lors d’un Grand Conseil, Vercingétorix retient volontairement les princes prêts à se soulever, convaincu que Caesar leur tend un piège. Le proconsul y prononce un discours de mépris envers ces « paysans » qu’il prétend civiliser. Puis viennent l’exécution du Sénon Acco et la tentative d’assassinat contre Commios, roi des Atrébates, attribuée à Labienus et Volusenus. La coupe déborde.
Le premier volet culmine dans un conclave nocturne en forêt sacrée. Ambiorix, que l’on croyait mort, surgit de l’assemblée et apporte, en grinçant des dents, son soutien à Vercingétorix. Les tribus prêtent serment sur les enseignes sacrées du sanctuaire carnute, sous la conduite du gutuater Cotuatos. Le Carnute Conconnetodumnos promet de donner le signal en attaquant les négociants romains de Cénabon.
52 av. J.-C. : la guerre totale
Le deuxième volet, le plus long, couvre l’année du soulèvement général. Le signal parvient de Cénabon à Gergovie. Luctérios part vers la Province romaine avec les Gabales, les Rutènes et les Cadurques, tandis que le gros des forces marche sur le pays biturige. Vercassivellaunos obtient sans combat le retrait de l’armée éduenne de Suros, en invoquant les augures.
Le roman suit ensuite la stratégie de la terre brûlée et ses déchirements. Les Bituriges acceptent d’incendier leurs domaines, mais obtiennent que soit épargnée Avaricon, leur cité ancestrale. Le roi cède à contrecœur, et la ville tombe : le récit de sa chute, où femmes, enfants et vieillards sont précipités du haut des remparts, compte parmi les passages les plus durs du livre.
Vient alors Gergovie, sur la terre natale du héros. La bataille tourne à l’avantage des Gaulois, et l’auteur y place sa mère sur les remparts, au milieu des femmes qui maudissent les légionnaires. Au nord, le haut-druide Camulogénos tombe en combattant Labienus près de Lutèce. À Bibracte, l’assemblée des tribus confirme Vercingétorix comme chef suprême, face aux Éduens qui revendiquaient le commandement.
Le roi prépare alors une offensive sur 3 fronts contre la Province. Mais la grande charge de cavalerie destinée à anéantir les légions est éventée par les espions romains, et Vercingétorix replie ses troupes sur Alésia. Le siège occupe les derniers chapitres de cette partie : la faim, le terrible discours de Critognatos appelant à se nourrir de la chair des morts, l’expulsion des Mandubiens, l’arrivée de l’armée de secours menée par Commios, puis l’échec final.
La reddition est mise en scène comme un rite. Vercingétorix, en armes et à cheval, fait le tour de la chaise curule de Caesar avant de mettre pied à terre. Autour du vainqueur se tiennent les Éduens Viridomaros et Éporédorix, l’oncle Gobannitio et Epasnactos, venus récupérer leur pouvoir sur les Arvernes. Vercassivellaunos est enchaîné aux pieds du proconsul.
51 av. J.-C. : le roi captif
Le troisième volet est le plus singulier. Enchaîné par la cheville à un pilier du palais de Bibracte, Vercingétorix est exposé chaque jour aux délégués gaulois comme un avertissement. Il assiste à la rédaction du rapport de victoire de Caesar, entouré de ses scribes, et dénonce ces « récits frauduleux ». Malade, brisé, il retrouve des forces lorsque Caesar s’éloigne pour reprendre la guerre.
Car la Gaule n’est pas soumise. Le romancier fait de son héros le témoin enchaîné des dernières campagnes. Caesar l’emmène chez les Bituriges, puis contre les Bellovaques de Corréos et l’Atrébate Commios. Le légat Varus l’entraîne dans les combats contre l’Andécave Dumnacos, et Hirtius s’en sert comme d’un appât. Près d’Uxellodunum, Luctérios abandonne son convoi de vivres pour tenter de délivrer son roi et sacrifie mille hommes dans l’affaire.
Le siège d’Uxellodunum donne la scène la plus insoutenable du livre. Les Romains coupent la source de la ville par des galeries, et les défenseurs finissent par se rendre. Vercingétorix est contraint d’assister au châtiment voulu par Caesar : on tranche les 2 mains de tous les combattants. Epasnactos lui livre ensuite Luctérios, venu chercher asile chez les Arvernes.
Le roman se clôt sur une dernière mission. Vercingétorix obtient de parlementer avec Commios, retranché avec ses fidèles. Il le convainc de déposer les armes et de se retirer en Bretagne insulaire, dans le royaume de son épouse, pour y faire vivre la mémoire de la lutte.
Screenshot
Une écriture de chant funèbre
L’épilogue ramène au cachot. L’aube est passée, les gardiens font cliqueter les chaînes. Le roi se dit prêt à rejoindre les îles Occidentales de l’Autre-Monde et confie sa mémoire à Commios et Luctérios. Les deux compagnons la porteront aux 2 bouts du monde celte. Le dernier mot du cycle tient dans une formule : « Aucun monument pour les vaincus. »
Paul-Henri Jaulin adopte une langue dense et volontiers archaïsante, riche en termes rares et en vocabulaire guerrier gaulois : ambactes, soldures, crupellaires, carnyx. Il emploie les formes gauloises des noms (Vercassivellaunos, Avaricon, Cénabon, Uxellodunon), le nom latin de Caesar, et désigne la Gaule sous le nom de « Galatie ». Les mois portent leurs noms gaulois (ogronios, riuros, elembivios). Les dieux celtes, Lug, Ogmios, Epona, Smertrios, traversent le récit.
Le Vercingétorix qui en sort n’a rien d’un saint. C’est un politique retors, orgueilleux, qui manipule ses alliés autant qu’il les entraîne, et qui mesure parfois le prix de son jeu en sang gaulois. Caesar, à l’inverse, apparaît sans fard en conquérant cynique et cruel, prêt à toutes les ruses pour se tailler une gloire à Rome.
Sacrifice royal de Paul-Henri Jaulin, L’Harmattan, collection « Romans historiques », 232 pages.
Photo d’illustration : breizh-info.com (TDR)
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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