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Une maison en forme de proue de navire, accrochée au flanc de Mount Gable, à la limite des comtés de Galway et de Mayo. En contrebas, les eaux des loughs Corrib et Mask, tantôt lisses, tantôt furieuses, et un lacis de champs minuscules cernés de murets de pierres sèches. C’est depuis le jardin d’hiver de cette demeure, Ard Na Locha, où il passe ses étés depuis près de 40 ans avec son épouse Annick, que Pierre Joannon a écrit Le Promeneur du Connemara, publié en septembre 2026 aux éditions Terres du couchant, avec une préface de l’écrivain breton Philippe Le Guillou.
L’auteur n’a pas besoin d’être présenté aux amoureux de l’Irlande. Historien de l’île (son Histoire de l’Irlande fut couronnée par l’Académie française en 1973), biographe de Michael Collins et de John Hume, spécialiste de Yeats et de Joyce, consul général d’Irlande, ami et correspondant de Michel Déon pendant plus de 40 ans, cet homme de la Méditerranée devenu « Irlandais honoraire » signe ici son livre le plus personnel. Ni guide, ni essai historique, ni carnet de voyage au sens strict, Le Promeneur du Connemara tient des 3 à la fois : c’est une promenade érudite et amoureuse dans un pays qui l’a adopté plus qu’il ne l’a choisi.
Contre le tourisme, pour la flânerie
Le livre s’ouvre sur un réquisitoire contre le voyage moderne. À l’heure où l’on parcourt le monde sur un écran, où l’exotisme a cédé la place à la pacotille et où la géographie a disparu des programmes scolaires, Pierre Joannon estime que le véritable voyage ne consiste plus à aller loin, mais à creuser un lieu en profondeur. Paul Morand, Michel Déon et Stendhal sont convoqués pour défendre cette idée : à défaut de grandes découvertes, il reste la connaissance intime d’un territoire.
Le 2e chapitre pose la question qui hante tout le livre : de quelle Irlande parle-t-on ? L’auteur s’amuse des clichés sur les Celtes rêveurs, rappelle que l’île compte aussi ses banquiers véreux, ses usuriers (les gombeen men) et ses aigris (les begrudgers), et dresse le portrait d’un pays métamorphosé par l’Europe, devenu l’un des plus prospères d’Occident après des siècles de misère, mais confronté à la crise du logement, à l’effondrement de ses hôpitaux et aux suites du Brexit.
Ard Na Locha et l’ermite de 1826
Les pages consacrées à la maison d’Ard Na Locha sont parmi les plus belles du livre. Pierre Joannon y décrit les bouvillons, les poneys et les moutons à tête noire qui paissent sous les fenêtres, la haie de fuchsias qui balafre le vert des prés, les nuits de tempête où les rafales descendues de la Joyce Country assaillent la maison comme un navire dans la tourmente. Il évoque aussi le village voisin de Clonbur, son pub et la figure de Ciarán, aubergiste, croque-mort et maître à danser, surnommé « le roi non couronné de Clonbur ».
Dans un chapitre savoureux, l’auteur raconte sa découverte d’un « frère » oublié : l’auteur anonyme de L’Hermite en Irlande, un ouvrage en 2 tomes publié à Paris en 1826, qui décidait à 60 ans de se retirer dans ces confins sauvages. Pierre Joannon, qui avoue 20 ans de plus, dialogue avec cet aîné à 2 siècles de distance et partage avec lui la conviction que le Connemara est une terre promise pour ceux qui fuient le monde.
De Galway aux îles d’Aran
Galway, 4e ville de la république avec 80 000 habitants, est décrite sans complaisance. La petite cité portuaire jadis gouvernée par les 14 « tribus » marchandes anglo-normandes et irlandaises est devenue une ville champignon saturée d’immeubles, de centres commerciaux et d’embouteillages. L’auteur démonte au passage la légende d’une Galway espagnole, revient sur les scandales qui ont ruiné le prestige de l’Église, dont le cas de l’évêque Éamonn Casey, et évoque le Claddagh, village de pêcheurs aujourd’hui disparu.
Les îles d’Aran sont abordées à travers le regard de Nicolas Bouvier, que Pierre Joannon a rencontré au festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo en 1997. Le chapitre consacré au « vagabond illuminé » revient sur son Journal d’Aran, écrit en 1985 dans l’état de faiblesse d’une dysenterie, et sur ce sentiment d’incomplétude que l’écrivain suisse disait éprouver en Irlande.
Le Connemara, ses poneys et son bog
Le chapitre central dessine les contours de ce « monde à part », bordé par les baies de Galway et de Killary, l’océan et les grands lacs. Pays de quelque 300 lacs, refuge des proscrits et des rebelles, terre de Grace O’Malley et des « féroces » O’Flaherty, le Connemara a aussi accueilli des exilés célèbres. Le général de Gaulle y entama, au printemps 1969, son exil irlandais après le référendum perdu. Le poète Ted Hughes s’y réfugia en 1966. L’auteur s’attarde également sur le Gaeltacht, où l’on parle encore le gaélique, ou sur Renvyle House, la demeure du poète Oliver St John Gogarty incendiée pendant la guerre civile.
Les poneys du Connemara ont droit à leur chapitre : une race née, selon toute vraisemblance, du croisement de poneys celtes et de chevaux andalous ou arabes, menacée d’extinction avant d’être sauvée par la société des éleveurs fondée en 1922. Le texte s’élargit à la chasse à courre dans le comté de Galway, que l’auteur défend avec panache contre ses détracteurs.
Le chapitre consacré au bog, la tourbière, est sans doute le sommet poétique du livre. Pierre Joannon y décrit ces étendues qui couvrent un 6e de l’Irlande, leurs couleurs changeantes de vieux tweed, l’extraction traditionnelle de la tourbe à la bêche, mais aussi leur charge symbolique : nécropole et reliquaire où l’on a retrouvé des corps momifiés et des trésors, image de l’Irlandais sauvage que le colonisateur voulait soumettre, terreau d’une littérature, de Bram Stoker à Samuel Beckett.
Pluie, gastronomie et Auvergne
Le livre ne manque pas d’humour. Jupiter Pluvius est une anthologie jubilatoire de ce que les écrivains ont dit de la pluie irlandaise, de Beckett à Heinrich Böll, de Barbey d’Aurevilly à Paul Morand, complétée par un éloge des « terres voilées » emprunté à Toulet, Jünger ou Giraudoux. Gastronomie et politique retrace la lente conversion de l’Irlande à la bonne chère après des siècles de pommes de terre, et revient sur la Modeste Proposition de Swift, cette satire féroce où le doyen proposait de nourrir les riches avec les enfants des pauvres.
Swift a d’ailleurs son propre chapitre, Le doyen fou, à l’occasion des 300 ans des Voyages de Gulliver, publiés le 28 octobre 1726. Pierre Joannon y voit, comme Michel Déon, une machine infernale de violence et de dérision bien plus qu’un conte pour enfants. Dans Gaëls et Arvernes, il s’amuse enfin à rapprocher le Connemara de l’Auvergne d’Alexandre Vialatte : même souche celtique, mêmes brumes, même vert insolent, mêmes secrets.
Boycott, Joyce, Wilde et Wittgenstein
La 2e moitié du livre est une galerie de portraits. Le pestiféré du lough Mask raconte l’histoire du capitaine Charles Boycott, régisseur anglais d’un domaine voisin, mis au ban par toute la population en 1880 en pleine guerre agraire. Son nom est devenu un mot dans toutes les langues. Le chapitre est un modèle de récit historique, qui replace l’affaire dans le contexte de la Ligue agraire et du combat de Charles Stewart Parnell.
My wife is from Galway city révèle la part galwégienne de James Joyce : ses prétentions à descendre de la tribu des Joyce, son amour pour Nora Barnacle, native de Galway, et ses séjours dans l’Ouest en 1912, où il pédala jusqu’à Oughterard et poussa jusqu’à Clifden pour rencontrer Marconi.
John B. est un hommage au dramaturge John B. Keane, auteur de The Field, porté à l’écran à Leenane en 1990, et défenseur d’une langue irlandaise inventive où l’insulte relève de l’art poétique. Wilde in the Wilds évoque le pavillon de pêche de la famille Wilde au bord du lough Fee et l’œuvre de William Wilde, le père d’Oscar, auteur d’un ouvrage de référence sur le Corrib. Le philosophe qui aimait les oiseaux suit Ludwig Wittgenstein dans son cottage de Rosroe, face au fjord de Killary, où il vécut en ermite en 1948.
Le roi, le maharadjah et John Ford
3 personnages hauts en couleur ferment la marche. Richard Martin, « Hairtrigger Dick » pour ses duels, « Humanity Dick » pour son combat en faveur des animaux, régnait sur 200 000 hectares depuis Ballynahinch et passait pour le roi du Connemara. 90 ans plus tard, le prince indien Ranjitsinhji, légende du cricket anglais et maharadjah de Nawanagar, s’installa dans ce même domaine qu’il modernisa à grands frais pour la pêche au saumon.
Le dernier chapitre est consacré à L’Homme tranquille, tourné en 1951 à Cong par John Ford, fils d’émigrés originaires de Spiddal. Pierre Joannon y décortique le film, son tournage et ce qu’il dit de l’Irlande, de l’émigré revenu au pays et des coutumes villageoises.
Une patrie intérieure
L’épilogue livre la clé de l’ouvrage. Pour l’auteur, le Connemara n’est pas une destination, mais un miroir. Face aux idéologies et aux illusions technologiques, ses lacs et ses tourbières l’ont « vacciné contre l’espoir » et lui ont enseigné une certaine idée de la liberté, aussi précieuse qu’inutile. Défile alors une litanie de souvenirs : John Hume chantant au mariage de son fils, les huîtres de Moran’s à Kilcolgan, les arbres couchés par la tempête Éowyn, les hortensias bleus d’Annick, la maison de la sorcière qui inspira un conte à Michel Déon, la plage de Dog’s Bay. Et cette conclusion : « Le Connemara est une Atlantide dont les routes ne conduisent nulle part. »
On referme Le Promeneur du Connemara avec le sentiment d’avoir été guidé par un compagnon de route exceptionnel. L’érudition y est immense mais jamais pesante, les citations innombrables mais toujours au service du récit, et l’écriture, classique et ciselée, se teinte d’une ironie mordante envers la modernité. Pierre Joannon possède cette qualité rare chez les érudits : il sait faire partager une émotion autant qu’un savoir. Ceux qui connaissent le Connemara y retrouveront leurs propres souvenirs, et les autres auront envie de faire leur valise.
Le Promeneur du Connemara, Pierre Joannon, préface de Philippe Le Guillou, éditions Terres du couchant, 264 pages.
Yann Vallerie
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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