Pierre Joannon : « Le Connemara était, en quelque sorte, notre Arche de Noé » [Interview]

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Depuis près de 40 ans, Pierre Joannon passe ses étés à Ard Na Locha, une maison accrochée au flanc de Mount Gable, au-dessus des loughs Corrib et Mask, aux confins des comtés de Galway et de Mayo. Historien de l’Irlande, biographe de Michael Collins et de John Hume, ami intime de Michel Déon, cet homme de la Méditerranée devenu Irlandais de cœur publie aux éditions Terres du couchant Le Promeneur du Connemara, préfacé par l’écrivain breton Philippe Le Guillou. Ni guide, ni essai, ni carnet de voyage, c’est son livre le plus personnel : une promenade érudite et amoureuse à travers les tourbières, les lacs, les écrivains et les excentriques de l’ouest irlandais.

Nous l’avons interrogé sur la fabrication du livre, son amitié avec Michel Déon, les métamorphoses du Connemara, la menace du tourisme de masse et les liens entre Bretagne et Irlande, sur lesquels il porte un regard sans complaisance.

Breizh-info.com : Vous avez écrit l’histoire de l’Irlande, des biographies, des essais. Qu’est-ce qui vous a décidé, après tant d’années, à écrire un livre aussi personnel ?

Pierre Joannon : La fuite du temps. L’âge aidant, il arrive un moment où l’on se dit qu’il importe de faire le point, de dresser un bilan et de se regarder au miroir que l’on promène tout au long des chemins de la vie pour reprendre l’expression de Stendhal. Sans ce travail sur soi, on s’expose à passer à côté de l’essentiel et de s’en aviser alors qu’il est trop tard pour tenter de se connaître soi-même avec toute la modestie requise par un exercice qui suppose lucidité et absence de forfanterie.

Breizh-info.com : Comment ce livre s’est-il construit ? Certains chapitres existaient-ils déjà sous forme d’articles ou de notes, ou tout a-t-il été écrit d’un seul jet ?

Pierre Joannon : Un livre ne s’écrit jamais d’un seul jet. Il mûrit lentement et se décante au fil du temps qui passe. Des bribes le précèdent sous forme d’articles, de tentatives plus ou moins maladroites, de repentirs. Un jour, on sent que l’heure est venue de jeter sur le papier ces signes qui ont pris forme et demandent impérieusement à passer de l’inconscient au conscient. Soixante années de familiarité avec l’Irlande, ses paysages, sa culture et son histoire ont nourri ce livre qui est une reconnaissance de dette autant qu’une déclaration d’amour.

Breizh-info.com : Vos pages fourmillent de citations. Comment travaillez-vous : carnets, fiches, mémoire ? Et comment évite-t-on que l’érudition étouffe le récit ?

Pierre Joannon : Un livre personnel comme celui-ci est un banquet auquel on s’en voudrait de ne pas inviter tous ceux, amis ou inconnus, qui éclairent le chemin et balisent le parcours que l’on emprunte avec leurs mots comme boussole et comme viatique. De mon lointain passé d’étudiant j’ai conservé l’habitude de truffer mes livres de fiches de lecture, le reste est affaire de mémoire. Je ne convoque pas ces écrivains d’aujourd’hui et d’hier pour faire œuvre d’érudition mais parce qu’ils parlent à mon esprit et à mon cœur. Ils sont mes interprètes et non mes faire-valoir.

Breizh-info.com : Y a-t-il des lieux ou des personnages du Connemara que vous avez renoncé à faire figurer dans ce livre, et pourquoi ?

Pierre Joannon : Je n’ai pas le sentiment d’avoir sciemment omis des lieux ou des personnages, mais les lecteurs de mon livre pourront d’aventure souligner tel ou tel oubli que je pourrai amèrement regretter. Un regard personnel est toujours plus ou moins sélectif, c’est la loi du genre. S’il fallait absolument trouver une faille dans mon évocation du Connemara, je vous concèderai que je n’ai pas évoqué les leprechauns, les banshees et autres phoocas. Mais, outre que je ne suis pas un spécialiste du monde invisible, je me serais vu contraint de paraphraser Pierre Dubois qui, dans son Petit guide pratique des Elfes et des Nains d’Irlande publié dans L’Irlande ou les Musiques de l’Âme (Artus, 1989), a dit tout ce qu’il faut savoir sur le monde parallèle de l’Île d’Émeraude qui grouille de créatures insoupçonnées et pas toujours bien intentionnées.

Breizh-info.com : Vous avez été l’ami intime de Michel Déon pendant plus de 40 ans. Qu’aurait-il pensé de ce livre, selon vous ?

Pierre Joannon : Je n’ai pas pour habitude de faire parler ceux qui nous ont quittés malencontreusement. Néanmoins, j’ai la faiblesse de penser que Michel Déon aurait aimé mon Promeneur du Connemara autant que j’ai aimé son Cavalier, passe ton chemin ! Certains des paysages et des personnages évoqués par lui dans ce livre de souvenirs irlandais étaient connus de moi, et l’auteur d’Un taxi mauve aurait retrouvé dans mon livre des scènes, des caractères et des épisodes qui lui étaient familiers. Ils fournissaient la matière de nos entretiens dans l’Ouest de l’Irlande. À l’issue de l’un d’eux, dans notre maison surplombant le Lac Corrib, il nous avait envoyé un mot ainsi libellé : « Cher Pierre, chère Annick, indispensables amis, avec toute ma gratitude pour ces heures passées ici à rêver et parler, devant un des plus somptueux paysage de notre Irlande ». Notre Irlande, c’était ce Connemara dont nous étions tous deux persuadés qu’il était, en quelque sorte, notre Arche de Noé.

Breizh-info.com : Comment avez-vous vu le Connemara changer depuis votre installation à Ard Na Locha, il y a près de 40 ans ?

Pierre Joannon : Galway qui était un petit port endormi dans son écrin de verdure est devenu « the fastest growing city in Europe ». Son périphérique est encombré de véhicules et ses banlieues pavillonnaires ont littéralement explosé. Mais les rives du Lac Mask et du Lac Corrib ont été épargnées par le progrès et restent semblables à ce qu’elles étaient jadis. Prions pour qu’il en soit ainsi pendant longtemps encore.

Breizh-info.com : Le tourisme de masse menace-t-il aujourd’hui ce que vous appelez une « patrie intérieure » ?

Pierre Joannon : Je me suis surpris à écrire, avec une belle assurance, que le pluvieux Connemara serait épargné par le tourisme de masse qui n’aime rien tant que le soleil et les cieux immaculés des pays du pourtour méditerranéen. Depuis cet été, je n’en suis plus tout à fait certain. Si le Sud de l’Europe doit agoniser sous des canicules torrides année après année, l’Irlande deviendra peut-être un refuge contre les vagues de chaleur insupportables du Grand Midi. Ce cauchemar ne m’empêche pas encore de dormir mais plût au Ciel que le réchauffement climatique n’attire pas les hordes de sauvages estivants sur notre fragile thébaïde.

Breizh-info.com : Votre regard d’homme de la Méditerranée sur l’Irlande vous permet-il de voir des choses que les Irlandais eux-mêmes ne voient plus ?

Pierre Joannon : Je n’oserai l’affirmer. Permettez-moi cependant de vous livrer ce jugement formulé par Michel Déon qui parlait, lui aussi, en vrai Méditerranéen exilé dans les brumes du Septentrion : « Pierre Joannon est probablement le seul méridional au monde à aimer la pluie, le vent, la fraîche ou les brouillards du Nord, mais en creusant un peu la question, on s’aperçoit vite que les méridionaux se plaignent à contrario, chez eux et sans cesse, de la chaleur et du calme plat ». Ce qui m’a attiré, chez les Irlandais, c’est peut-être leur faconde méditerranéenne. Le côté « Retiens-moi ou je fais un malheur ». Pagnol en gaélique fonctionnerait parfaitement. Transposés à Marseille, les héros de Synge ou de Behan ne seraient pas déplacés. Salvador de Madariaga soutenait que les Irlandais étaient des Espagnols qui noyaient dans l’alcool le regret d’avoir été forcés de quitter les rives de la Méditerranée.

Breizh-info.com : Philippe Le Guillou, Breton, signe votre préface, et le livre a été imprimé à Josselin. Quels liens faites-vous entre la Bretagne et l’Irlande, au-delà des clichés celtiques ?

Pierre Joannon : Je ne crois pas aux billevesées du panceltisme. Les Écossais ont été les auxiliaires les plus zélés de la colonisation de l’Ulster. Gallois et Irlandais se tiennent sur leur quant-à-soi. Bretons et Irlandais ne sont pas frères de lait. Mais la similitude des paysages de l’Armorique et de la Verte Érin crée une parenté plus solide que les brumes du crépuscule celtique irlando-breton. Conformément à l’adage « Qui se ressemble s’assemble », il ne me paraît pas exagéré de suggérer un certain cousinage des habitants des deux Finis terrae du vieux continent.

Breizh-info.com : Sur quoi travaillez-vous désormais ?

Pierre Joannon : Sur le terrain de la littérature, je suis éminemment superstitieux. Trop d’écrivains intarissables sur leur livre à venir n’en écrivent pas la première ligne. Aux imprudentes affirmations, je préfère le silence et la concentration. Ainsi qu’il était écrit à la fin des feuilletons du dix-neuvième siècle : « À suivre ».

Propos recueillis par YV

Le Promeneur du Connemara, Pierre Joannon, préface de Philippe Le Guillou, éditions Terres du couchant, 264 pages.

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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