Samedi soir, dans mon salon de Lechiagat, j’avais allumé la télévision après une longue journée de travail. Les images se succédaient, d’abord familières : barricades, poubelles incendiées, policiers casqués, jeunes hommes masqués courant dans les rues, vitrines fracassées. La France nous a si bien accoutumés à ces spectacles que nous finirions presque par les considérer comme une particularité de son folklore politique. Puis un immense brasier apparut à l’écran. L’hôtel de ville de Limoges brûlait. Ce bel édifice de la fin du XIXe siècle, avec sa façade monumentale et sa toiture ouvragée, disparaissait partiellement dans les flammes. Je songeai aussitôt à l’incendie de l’Hôtel de Ville de Paris par les communards, en mai 1871. La comparaison historique s’arrête naturellement là : les acteurs et les circonstances sont différents. Il demeure cette puissance symbolique de la destruction, cette volonté, consciente ou non, de porter le feu jusque dans les monuments qui incarnent l’autorité publique.
Les chiffres du lendemain achevèrent de donner à cette journée sa véritable dimension : 1 200 interpellations, 150 policiers et gendarmes blessés, des commerces pillés à Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux, Nantes et Nice, des bâtiments municipaux attaqués, un hôtel de ville en grande partie détruit. À Paris, les groupes violents avaient débordé les itinéraires prévus, parcourant des avenues où les services d’ordre n’étaient pas censés les laisser parvenir. Il fallut attendre 23 heures pour que la préfecture annonce une situation stabilisée. On nous expliquera que la police a finalement repris le contrôle. C’est possible. Le problème est qu’entre-temps les casseurs avaient fait ce qu’ils voulaient faire. Les incendies étaient allumés, les magasins éventrés, les policiers blessés. L’État était revenu, certes, mais après la bataille.
Il y a quelques jours encore, Laurent Nuñez expliquait que perdre le contrôle, ce serait laisser des hordes piller les magasins et commettre des exactions. Ses adversaires se sont empressés de rappeler cette déclaration. L’ironie est cruelle. La véritable question est désormais de savoir combien de villes françaises peuvent encore être protégées lorsque plusieurs milliers d’individus décident simultanément d’en découdre avec la police. Limoges a fourni une réponse peu rassurante. Il n’est même plus nécessaire d’habiter les grandes métropoles pour voir surgir ces scènes de guérilla urbaine. La province profonde, celle qui croyait encore vivre à l’écart de la décomposition des banlieues, découvre à son tour qu’aucune distance ne constitue une garantie.
Ce que les Français voient et que leurs élites ne veulent pas nommer
Je suis frappé, en parcourant les longs comptes rendus du Figaro, par cette manière de décrire minutieusement les événements tout en laissant presque entièrement de côté certaines questions qui sautent aux yeux. On sait combien de vitrines ont été brisées, combien de policiers ont été blessés, combien de véhicules ont été incendiés. On connaît les déclarations du ministre de l’Intérieur, les indignations des maires, les protestations des syndicats. En revanche, la composition sociale, culturelle et religieuse des groupes violents demeure un sujet beaucoup moins exploré. C’est un étrange journalisme que celui qui décrit avec tant de précision les conséquences et paraît parfois si peu curieux des hommes qui les produisent.
Le vice-président américain JD Vance, observant les images venues de France, a aussitôt mis en cause les conséquences de l’immigration et les difficultés de l’assimilation. Sa lecture ne saurait tenir lieu d’enquête judiciaire. Elle a néanmoins le mérite de poser une question que les responsables français abordent volontiers avec mille précautions oratoires. L’appartenance nationale peut-elle réellement se réduire à un titre juridique ? Suffit-il de naître en France, d’y recevoir une instruction et d’en posséder les papiers pour partager les mêmes fidélités culturelles, le même rapport à la loi, la même conception des rapports entre les sexes ou la même idée de la communauté politique ?
Les sociétés européennes découvrent que ces questions ne se résolvent pas par décret. Les normes juridiques françaises peuvent entrer en contradiction avec des traditions familiales, communautaires ou religieuses. Le phénomène est particulièrement sensible lorsque l’autorité paternelle, les prescriptions confessionnelles ou les solidarités de quartier prétendent conserver une préséance sur la loi civile. Il serait hâtif d’en conclure que les jeunes issus de l’immigration partagent tous une même hostilité envers la France. Ce qui mérite examen, c’est précisément la diversité des trajectoires et les raisons pour lesquelles certains milieux demeurent traversés par de fortes tensions avec les institutions.
Le contraste entre les expériences masculines et féminines mérite ici une attention particulière. Certaines jeunes filles élevées dans des familles religieuses musulmanes découvrent dans les libertés européennes un instrument d’émancipation : le droit de choisir leur conjoint, de poursuivre des études, de travailler, de se soustraire à des contraintes matrimoniales ou vestimentaires. Les mêmes institutions peuvent être ressenties par certains garçons comme une remise en cause de leur autorité traditionnelle. Ce conflit des normes n’explique évidemment pas à lui seul les violences urbaines. Il révèle toutefois combien le discours administratif sur l’intégration demeure superficiel lorsqu’il feint d’ignorer les affrontements culturels qui traversent parfois les familles elles-mêmes.
Les émeutes d’hier ne ressemblent décidément plus aux manifestations à la papa de la CGT, ni même aux colères autrement rugueuses des agriculteurs et des sidérurgistes. Ces derniers défendaient leur place dans le monde où ils avaient grandi. Ils voulaient conserver leur usine, leur terre, leur métier, leur salaire. Les violences contemporaines sont plus composites. Certaines expriment une revendication sociale, d’autres une hostilité politique délibérée ; d’autres encore ne sont que l’occasion de piller, de défier la police ou de défendre les intérêts d’une économie criminelle. C’est cette convergence qui leur confère leur physionomie nouvelle. Il ne s’agit plus simplement de négocier avec le gouvernement. Pour certains acteurs, c’est l’autorité même de l’État qui devient l’adversaire.
Le pouvoir des mafias et la souveraineté en lambeaux
La territorialisation des organisations criminelles d’origine allogène ajoute à cette crise une dimension autrement inquiétante. Les réseaux de stupéfiants disposent d’argent, d’hommes, de moyens de surveillance et parfois d’une capacité d’intimidation considérable. Dans les territoires où ils sont solidement implantés, la police n’apparaît pas seulement comme l’instrument d’un ordre public abstrait. Elle est l’ennemie concrète d’une économie parallèle qui nourrit des familles, distribue des revenus et impose ses propres hiérarchies.
Le policier qui entre dans un quartier dominé par ces réseaux ne pénètre pas simplement dans une zone urbaine défavorisée. Il intervient dans un espace où d’autres pouvoirs prétendent exercer une autorité de fait. Les violences destinées à empêcher les arrestations ou à dissuader les patrouilles ne procèdent pas de la même logique que les manifestations sociales. Elles relèvent d’une lutte pour le contrôle du territoire. Voilà ce qui rend singulièrement dérisoires certains commentaires sur le manque de médiateurs sociaux ou l’insuffisance des équipements culturels.
Il existe naturellement des responsabilités policières, des erreurs de commandement et des fautes individuelles. Encore faut-il ne pas transformer leur examen en prétexte pour escamoter les violences commises. Samedi, 150 policiers et gendarmes ont été blessés. Deux agents ont été transportés inconscients à l’hôpital. Ces hommes n’étaient pas venus manifester leurs opinions politiques. Ils accomplissaient une mission de protection des personnes et des biens. Que l’on puisse discuter les conditions de leur intervention est une chose. Que leur présence même soit présentée comme une provocation par un contre-pouvoir naissant en est une autre.
La gauche radicale et les apprentis sorciers
C’est ici qu’intervient La France insoumise. Jean-Luc Mélenchon a fini par condamner les pillages et les saccages, en affirmant que ceux qui partageaient son combat n’avaient rien à y faire. Dans le même mouvement, il a accusé le commandement de la préfecture d’avoir largement contribué au chaos. L’opération politique est habile : on désavoue les casseurs tout en faisant porter le gros de la responsabilité sur ceux qui devaient les contenir. La distinction peut se défendre lorsqu’elle repose sur des fautes établies ; elle devient beaucoup plus discutable lorsqu’elle contribue à entretenir, sans preuves suffisantes, le soupçon d’une violence provoquée ou recherchée par les autorités.
À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, cette ambiguïté prend un relief particulier. Nous ignorons naturellement ce qui se produira si le Rassemblement national remporte le scrutin. Pourtant, la question mérite d’être posée : quelle place une partie de la gauche radicale accordera-t-elle alors à la légitimité des urnes ? Acceptera-t-elle une alternance qu’elle présente volontiers comme une catastrophe historique, ou assisterons-nous à une multiplication de mobilisations destinées à rendre le pays ingouvernable ? Les émeutes du 17 octobre ne démontrent nullement l’existence d’une répétition générale organisée. Elles montrent en revanche de quels désordres une mobilisation nationale peut être le théâtre lorsque des groupes violents entreprennent de s’en emparer.
Une partie des intellectuels d’extreme gauche entretient ce climat d’exaspération par un usage proprement extravagant du vocabulaire historique. Dans Libération, Paul B. Preciado publiait samedi une tribune intitulée « Saturne dévorant les lycéen·es ». Le philosophe y compare la répression des manifestations de jeunes à une entreprise fasciste par laquelle les générations anciennes sacrifieraient leurs enfants pour préserver leur pouvoir. Tout y passe : Goya, Saturne, le patriarcat, le capitalisme, les corps, la colonisation, l’infanticide. La prose est chargée comme un mulet. L’histoire, elle, disparaît sous les métaphores.
Preciado semble avoir oublié que les fascismes historiques ne se caractérisaient nullement par une hostilité aux jeunes générations. Le fascisme italien et le national-socialisme allemand avaient précisément fondé une grande partie de leur puissance sur la mobilisation, l’organisation et la formation de la jeunesse. Les organisations juvéniles occupaient une place centrale dans leurs systèmes politiques. Identifier le fascisme à la seule répression policière des adolescents revient à faire du mot un épouvantail dépourvu de substance historique. Les violences illégitimes de l’État doivent être dénoncées lorsqu’elles sont établies ; elles n’acquièrent pas pour autant, par une mystérieuse transmutation philosophique, la nature du fascisme ou du bolchevisme. Ce genre d’acrobatie conceptuelle renseigne davantage sur les obsessions de son auteur que sur les événements qu’il prétend éclairer.
Une jeunesse sans avenir, entre conversion et fuite
Il serait pourtant bien commode de réduire ces troubles à quelques bandes criminelles et à leurs apologistes politiques. Il existe, au sein de la jeunesse française, une angoisse autrement profonde. Elle traverse aussi bien les enfants des milieux populaires que ceux des classes moyennes, les habitants des anciennes régions industrielles que les étudiants sortis d’universités où l’on distribue des diplômes dont le marché du travail ne sait plus que faire. La perspective de devenir propriétaire s’éloigne, les carrières se précarisent, les rémunérations stagnent. À ce tableau déjà peu riant s’ajoute l’irruption de l’intelligence artificielle, qui menace de rendre inutiles une multitude de petits métiers intellectuels, administratifs et tertiaires auxquels se destinaient les nouvelles générations.
Ces jeunes gens sentent confusément que le monde promis par leurs parents se dérobe sous leurs pieds. Certains nomment cela le capitalisme, parce que c’est le vocabulaire que leur fournissent les organisations de gauche. D’autres parlent d’injustice sociale, de discrimination ou de crise écologique. Ces mots ne sont pas toujours dépourvus de pertinence, mais ils ne suffisent pas à décrire ce sentiment plus général d’un avenir confisqué. Une société qui ne promet plus à ses enfants une existence au moins aussi enviable que celle de leurs parents voit nécessairement se fissurer la confiance sur laquelle reposait son équilibre.
À cette inquiétude matérielle s’ajoute, pour certains jeunes Français de souche, ceux que le vocabulaire identitaire désigne comme bio-européens, une autre angoisse, plus difficile encore à formuler publiquement. Dans des établissements ou des quartiers marqués par les violences entre groupes, des adolescents peuvent vivre quotidiennement sous la menace de l’intimidation, du racket ou des humiliations. Certains garçons éprouvent alors une alternative terrible : chercher leur protection dans une communauté plus puissante, jusqu’à envisager la conversion religieuse, ou quitter cet environnement pour trouver ailleurs une existence moins exposée. La conversion n’est pas ici une aimable adaptation à des usages locaux. Elle peut, dans certaines circonstances, être vécue comme le prix d’une appartenance protectrice, voire comme une capitulation devant un rapport de force. Il serait toutefois téméraire d’en faire une destinée générale de la jeunesse européenne sans mesurer l’ampleur réelle du phénomène.
Cette dimension des violences demeure trop rarement examinée. Elle oblige à considérer la question identitaire autrement que sous l’angle des proclamations politiques. L’identité n’est pas seulement une affaire de drapeau, de folklore ou de discours électoral. Elle concerne la possibilité concrète de vivre dans un milieu où l’on ne se sent pas continuellement sommé de justifier ce que l’on est. La France républicaine, si prompte à rappeler que tous les citoyens sont égaux devant la loi, peine parfois à reconnaître combien les expériences vécues peuvent différer selon les territoires et les rapports sociaux qui s’y établissent.
De Terra Nova à la « Nouvelle France »
Cette fracture renvoie à une évolution politique déjà ancienne. En 2011, une note de Terra Nova proposait de reconstruire la coalition électorale de la gauche en tenant compte de l’éloignement d’une partie du monde ouvrier et de l’importance croissante des diplômés, des jeunes, des femmes et des minorités. Ce document n’ordonnait pas à la gauche d’abandonner les ouvriers. Il donnait cependant une expression doctrinale à une transformation qui allait profondément modifier son imaginaire politique.
Quinze ans plus tard, La France insoumise a poussé très loin cette recomposition en faisant des quartiers populaires et des Français issus de l’immigration une composante centrale de sa stratégie. Jean-Luc Mélenchon invoque volontiers la « nouvelle France », expression qui désigne une société profondément transformée par les migrations et la diversité des origines. Les succès électoraux de LFI dans certaines circonscriptions montrent l’efficacité de cette orientation. Ils ne prouvent pas que les électeurs concernés votent mécaniquement selon leurs origines, mais ils confirment l’existence d’une nouvelle géographie politique.
La difficulté survient lorsque la défense de certaines catégories devient si exclusive qu’elle paraît reléguer les autres au rang de survivances embarrassantes. La gauche avait autrefois l’ambition de rassembler les travailleurs autour de leurs intérêts communs. Elle risque désormais de ne plus voir, dans une partie des classes populaires européennes, que des populations mal acquises à son idéal progressiste. Le vieux peuple ouvrier, avec ses attachements familiaux, territoriaux et culturels, lui apparaît parfois comme un obstacle à l’avènement du monde nouveau. Voilà une étrange conclusion pour une tradition politique qui prétendait parler au nom des humbles.
Le danger est que la compétition électorale se transforme progressivement en confrontation entre appartenances réputées irréconciliables. La démocratie suppose pourtant que les adversaires politiques acceptent de continuer à vivre sous des institutions communes après avoir perdu une élection. Lorsque cette conviction s’affaiblit, chaque scrutin prend les allures d’une bataille existentielle. Les violences de rue risquent alors de devenir, non plus un accident de la vie politique, mais l’un de ses prolongements ordinaires et un avant goût de ce qui nous attend : une guerre intérieure entre des populations qui se haïssent.
Le Rassemblement national, ou la souveraineté sans l’identité
Ceux qui attendent du Rassemblement national une solution définitive à ces fractures feraient bien d’examiner avec attention sa doctrine. Marine Le Pen a maintes fois distingué l’islam de l’islamisme et défendu la compatibilité de la pratique musulmane avec les institutions républicaines. Jean-Philippe Tanguy incarne, quant à lui, une sensibilité davantage préoccupée par les questions économiques, sociales et institutionnelles que par une définition ethnoculturelle de l’identité française. Ces positions ne signifient pas que le RN renonce à ses projets de restriction de l’immigration ou de renforcement de l’autorité publique. Elles illustrent toutefois la distance qui sépare son nationalisme civique des conceptions identitaires européennes.
Pour le RN, la nation demeure principalement un cadre de souveraineté politique, doté de frontières, de lois et d’institutions. Pour un identitaire, cette définition ne suffit pas. Il reste à savoir comment se transmettent les langues, les coutumes, les formes de sociabilité, les mémoires et les fidélités qui donnent à une communauté historique sa physionomie particulière. Le document administratif peut établir la nationalité ; il ne saurait, à lui seul, garantir la transmission de cet héritage. Cette opposition entre deux conceptions de la nation est ancienne. Elle ne sera pas résolue par quelques discours sur l’autorité retrouvée.
Un gouvernement RN pourrait modifier la politique migratoire, les moyens de la justice ou les doctrines de maintien de l’ordre. Il ne ferait pas disparaître d’un trait de plume les séparations culturelles, les économies criminelles, les fractures territoriales ni les incertitudes de la jeunesse. La prise du pouvoir ne se confond pas avec une restauration de la cohésion nationale. Ce serait même une singulière déconvenue pour ses électeurs que de découvrir, après tant de promesses, que les institutions peuvent changer de titulaires tandis que la société poursuit ses transformations à peu près au même rythme.
C’est probablement cette perspective qui devrait inquiéter davantage les milieux identitaires que les sempiternelles invectives de la gauche radicale. Une victoire électorale peut ouvrir une possibilité politique ; elle ne dispense ni de définir les fins poursuivies ni de comprendre les conditions historiques de leur réalisation. Ceux qui attendent de l’alternance une sorte de miracle risquent de découvrir que l’exercice du pouvoir est un art beaucoup moins spectaculaire que sa conquête.
Les flammes de Limoges et la fin des illusions
Je reviens à mon écran de télévision et à ces images de Limoges qui continuent de me hanter. L’hôtel de ville, inauguré en 1883, appartenait à cette époque où la République croyait encore à la permanence de ses institutions et à la puissance civilisatrice de son école, de son administration et de ses lois. Elle construisait des monuments destinés à traverser les générations. Elle était persuadée de pouvoir faire d’une multitude de provinces, de traditions et de fidélités locales un ensemble politique cohérent.
Ce monde-là n’a pas disparu, mais il traverse une crise dont les émeutes du 17 octobre ont fourni une représentation saisissante. Les bâtiments peuvent être réparés, les vitrines remplacées, les véhicules rachetés. Il est autrement difficile de restaurer une autorité contestée, de recréer des solidarités défaites et de convaincre des générations inquiètes que l’avenir leur réserve encore quelque chose de désirable.
Dehors, à Lechiagat, les bateaux reposent contre le quai. La mer demeure indifférente aux incendies de la capitale limousine et aux querelles des partis parisiens. Cette tranquillité ne doit pourtant pas faire illusion. Les événements de samedi montrent que les fractures françaises ne sont plus enfermées dans quelques quartiers périphériques, ni même dans les grandes métropoles. Elles peuvent surgir jusque dans les villes qui se croyaient préservées. Il serait dérisoire de répondre à ce bouleversement par quelques milliers de policiers supplémentaires, par une nouvelle loi de circonstance ou par les proclamations indignées d’un ministre.
Ce que les flammes de Limoges éclairent, c’est moins la faiblesse passagère d’un gouvernement que la difficulté croissante d’une société à définir ce qui la rassemble encore. Les uns invoquent la révolution, les autres l’ordre républicain, d’autres enfin l’identité et la continuité historique. Aucun de ces mots ne possède le pouvoir magique de résoudre les contradictions accumulées. La France pourra toujours changer de majorité, de ministres et de musique. Elle devra tôt ou tard regarder en face les conflits de normes, les divisions sociales et les appartenances concurrentes qui traversent désormais son territoire. Faute de quoi, les prochains incendies risquent de trouver des pompiers mieux équipés, mais une nation tout aussi désemparée.
Balbino Katz — chroniqueur des vents et des marées — balb[email protected]
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