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Lundi 26 octobre, La Haye a fait ce que Paris n’ose même pas inscrire à l’ordre du jour. Le gouvernement néerlandais a annoncé la suppression d’environ 25 000 emplois à temps plein dans son administration centrale d’ici 2035, soit 16 % des effectifs. Objectif : 900 millions d’euros d’économies par an dès 2027, 3,5 milliards à partir de 2035. Le levier est assumé : l’intelligence artificielle, couplée à une simplification massive des règles.
Pendant des mois, on a entendu que l’IA dans l’État relevait du mirage, de la promesse de consultant, du slide sans lendemain. Les Néerlandais viennent d’en faire une ligne budgétaire. Ce n’est plus une hypothèse. C’est un plan.
Un plan qui ne se résume pas à l’IA
Le périmètre est précis. Ni enseignants, ni soignants, ni collectivités. La police et la défense sont épargnées. Ce sont les ministères, les inspections et les agences d’exécution qui porteront l’effort, certains services jusqu’à 45 %, voire 60 %. Pas de gel des embauches : chaque départ sera réexaminé.
Le plus intéressant n’est pas l’IA elle-même. C’est tout ce que La Haye a décidé de changer autour. Le secrétaire d’État Eric van der Burg veut réduire le nombre d’instances consultatives, qui sont 176, rendre les bureaux sous-utilisés, limiter le recours aux prestataires externes et continuer de supprimer 500 règles inutiles par an. Il le dit sans détour : un rabot uniforme n’aurait jamais permis d’atteindre 3,5 milliards.
C’est la leçon centrale. Donner un assistant IA à chaque agent en conservant les mêmes circuits de validation, les mêmes rapports et les mêmes doublons, c’est monter un moteur de course sur une charrette. Une tâche peut être automatisée. Elle peut aussi être simplifiée, fusionnée avec une autre, ou supprimée quand elle ne sert plus personne. L’IA ne produit des économies que si l’on accepte de redessiner l’organisation.
Soyons honnêtes sur le contexte : l’administration centrale néerlandaise a atteint 160 000 équivalents temps plein fin 2025, 41 % de plus qu’en 2018. Une partie du plan est donc une cure après une prise de poids. Cela ne retire rien à l’essentiel. Un gouvernement a adossé des objectifs chiffrés à l’IA, avec un calendrier, à la demande d’un Parlement qui réclamait 20 % de productivité grâce à elle.
Les bons élèves réforment, les autres éteignent des incendies
Les Pays-Bas ne sont pas seuls. Le Royaume-Uni demande à ses ministères de réduire leurs coûts de fonctionnement de 15 % d’ici la fin de la décennie, en comptant largement sur l’IA, et déploie depuis 2025 une suite d’outils baptisée Humphrey. Partout, le même mouvement : l’IA quitte le laboratoire pour entrer dans la programmation budgétaire.
Le paradoxe est cruel. Les Pays-Bas affichent un déficit de 1,8 % du PIB, l’un des plus faibles de l’Union. La France prévoit 5,4 % en 2026, une dette à 121,7 % en 2027, et cherche 54 milliards d’euros. Ceux qui ont le moins besoin d’économies sont ceux qui se donnent les moyens d’en faire.
Ce n’est pas un hasard. Un pays qui tient ses comptes, forme bien ses citoyens et garde ses gouvernements peut se poser la vraie question : comment se démultiplier avec l’IA ? Un pays qui adopte son budget au 49.3 en février et vit sous la menace permanente de la censure passe son temps à éteindre des incendies. Quand le sujet structurant arrive, il n’y a plus personne pour s’en saisir. En France, on parle de tout, sauf de ça.
Pourtant, les preuves existent. En juillet, un rapport conjoint de l’IGF, de l’IGA et de l’IGAS constatait des gains réels mais rarement convertis en économies, et relevait que près de 40 % des agents utilisent l’IA sans cadre. Selon la Cour des comptes, France Travail a dégagé 205 équivalents temps plein de gains directs grâce à son programme d’IA. Entre 2023 et 2025, la direction interministérielle du numérique n’a engagé que 8,7 millions d’euros sur l’IA. On mesure, on constate, on ne décide pas.
Un chiffre pour la France
Alors osons un chiffre. Selon ces mêmes inspections, plus de 700 000 agents publics exercent des métiers fortement exposés à l’IA. Fixons-nous l’objectif de 10 % de ces postes d’ici 2035, soit 70 000 emplois, uniquement par départs non remplacés, hors enseignants, soignants, policiers, gendarmes et militaires. Moins de 8 000 postes par an, quand les ministères voient partir plus de 40 000 agents à la retraite chaque année. Au coût moyen d’un agent, autour de 55 000 euros, l’économie approcherait 4 milliards par an. Le montant néerlandais, pour un pays près de quatre fois plus peuplé.
Ce chiffre n’a de sens qu’avec la méthode néerlandaise : simplifier avant d’automatiser, supprimer ce qui ne sert plus, puis mesurer. Pas seulement les économies, mais aussi les délais de traitement et la qualité du service rendu. L’exact inverse de la RGPP qui ne remplaçait qu’un départ sur deux sans savoir où le travail pouvait réellement être absorbé.
Le seul plan sans risque
Il y aura des ratés. Les Néerlandais sont bien placés pour le savoir : le scandale des allocations familiales, où un algorithme a accusé à tort quelque 26 000 familles de fraude, a fait tomber un gouvernement en 2021. L’TA produira d’autres erreurs, c’est une évidence. Il faudra des garde-fous, une supervision humaine, et accepter d’investir avant d’économiser.
Mais renversons la question. Le seul plan sans aucun risque est celui qui ne prévoit rien. Ne rien tester, ne rien changer, attendre que la contrainte budgétaire tranche à notre place : voilà la vraie prise de risque. Et son coût, lui, est certain.
Les Pays-Bas ne sont pas sûrs d’atteindre leur objectif en 2035. Au moins, ils en ont un. Nous, nous n’en sommes pas là. Loin de là.
Martin Pavanello
Ce dernier est président de Mister IA, cabinet de conseil et de formation en intelligence artificielle, qui distribue notamment les licences ChatGPT, Claude et Copilot.