Jusqu’à une période récente, l’harmonie sociale était considérée comme fondamentale à la réussite de l’État. Rome en avait même fait une déesse – Concordia – symbole de paix et d’unité entre les classes sociales. De nos jours, on a plutôt l’impression que c’est l’inverse qui est vrai : la dissension qui fait rage semble être savamment cultivée. En France, la fracture apparaît de nature civilisationnelle et se manifeste particulièrement dans le culte des morts avec, d’un côté des prénoms devenus symboles – Lola, Thomas, Élias – de l’autre, ceux qui dénoncent une « instrumentalisation des faits divers ». En Italie, c’est autour des politiques publiques du gouvernement de Giorgia Meloni et d’une justice très politisée que le corps social se divise. Les tensions augmentent partout et le schisme se renforce, laissant peu de place pour la nuance ou les terrains d’entente.
Pour y voir plus clair, nous avons interrogé le philosophe et journaliste italien Adriano Scianca, fin observateur des sociétés occidentales. Il est notamment l’auteur de Casapound, tout se réapproprier (Éditions Némésis), d’Ezra Pound et le sacré (Nouvelle Librairie), d’Europe versus Occident, La fin d’une ambiguïté (Nouvelle Librairie).
Breizh-Info : Depuis l’avènement de Donald Trump à la Maison Blanche, une certaine violence parcourt la société américaine. Plus récemment, les événements de Minneapolis semblent avoir accéléré cette réalité et creusé outre mesure le fossé entre les sensibilités politiques. De l’autre côté de l’Atlantique, nous sommes sommés de prendre parti, de choisir notre camp entre d’un côté, des manifestants pro-immigration pratiquant la désobéissance civile et, de l’autre, une police des frontières dont le travail est aussi nécessaire que brutal. Mais la réalité des États-Unis et celles des différents pays du Vieux Continent sont-elles comparables ?
Adriano Scianca : Je pense que ce qui s’est passé aux USA avec l’Ice doit être considéré comme une dynamique typiquement américaine. La violence endémique aux États-Unis, qu’il s’agisse de la criminalité ou des forces de l’ordre, est difficile à comprendre pour un Européen. De plus, la force étatique américaine se laisse emporter facilement. Dans les années 1990, il y avait l’ATF, le Bureau de l’Alcool, du Tabac, des Armes à feu et des Explosifs, qui était souvent utilisé contre des groupes religieux, séparatistes ou patriotes (c’est-à-dire contre des mondes généralement classables à droite). Les produits les plus célèbres de cette époque sont Ruby Ridge et Waco. L’Ice n’est pas du tout la « Gestapo de Trump », mais elle a déployé dans les rues de Minneapolis du personnel pris directement de la guerre aux narcos, sans expérience dans la gestion de l’ordre public, commettant de graves erreurs qui ont fait des victimes. Mais au final, le spectre de la guerre civile me semble avoir été plus évoqué par les observateurs européens que par les Américains, si bien que le gouverneur du Minnesota, Tim Walz, après avoir vivement protesté, a recommencé à collaborer aimablement avec Trump comme si de rien n’était.
Je serais tenté de dire qu’en Europe, la situation est différente. Mais il est vrai que les conséquences néfastes de l’immigration de masse augmentent considérablement le niveau de violence de la société, et surtout celui de la violence gratuite, destinée à humilier et à opprimer la victime. De plus, l’état d’urgence permanent dont se nourrit l’hystérie antifasciste conduit l’extrême gauche à la violence, comme en témoigne la mort tragique de Quentin Deranque. Si le fascisme est éternellement « aux portes » et s’il est « le mal absolu », n’importe quel moyen employé pour lui faire barrage est licite. Y compris le lynchage.
Breizh-Info : Il n’en reste que le clivage au sein des populations occidentales, que ce soit aux États-Unis, en Italie ou en France, est toujours plus profond, les antagonismes sont toujours plus exacerbés. Les sensibilités politiques apparaissent irréconciliables et totalement fermées aux dialogues. Comment l’expliquez-vous ?
Adriano Scianca : Quand je regarde des comédies italiennes des années 1950 et 1960, cela me frappe beaucoup de voir le fasciste représenté comme un personnage peut-être un peu ridicule ou hypocrite, mais au fond inoffensif, et tacitement accepté par tous comme faisant partie du paysage anthropologique italien. Et nous parlons de films tournés quelques années seulement après une guerre civile sanglante. Aujourd’hui, 80 ans plus tard, cette représentation serait impossible. C’est comme si la violence et l’intolérance augmentaient à mesure que l’on s’éloignait de ces faits. Et pour une raison précise : l’antifascisme viscéral, paranoïaque, est la seule source de légitimité du pouvoir. Il doit donc être alimenté en permanence, sinon le château de cartes s’effondre.
En outre, la polarisation ne touche plus aujourd’hui seulement les interprétations du monde, mais notre propre sens de la réalité. Nous ne sommes plus en désaccord seulement sur la manière d’améliorer la réalité, mais sur la réalité elle-même : pour certains d’entre nous, il se passe des choses dans le monde qui, pour d’autres, ne se produisent pas. Le négationnisme quant à la substitution de population en cours est à cet égard éloquent : on peut tenter de réfuter avec des données objectives ceux qui considèrent que l’immigration de masse est une chance pour l’Europe, mais comment trouver la moindre base pour une confrontation dialectique avec ceux qui nient simplement le phénomène ?
Breizh-Info : Pensez-vous que cette polarisation soit artificiellement alimentée, ou peut-elle être vue comme une libéralisation de la parole, le contre-coup naturel après des années de domination culturelle et médiatique de la gauche, comme si la droite, après des années de mutisme s’assumait enfin ?
Adriano Scianca : Je pense que nous assistons à une phase de réorganisation des classes dirigeantes occidentales, qui comporte une (relative) marginalisation de certaines instances de gauche, comme les extrémismes woke ou les radicalismes antifas. Les dynamiques déclenchées par la crise de Gaza ont accéléré tout cela. Et cela ouvre certainement des espaces plus importants à droite.
Mais attention : il pourrait s’agir d’un cadeau empoisonné. La droite qui s’impose est celle à la Tommy Robinson, la droite conçue par Steve Bannon sur l’île d’Epstein, un monstre occidentaliste et anti-européen. Dans cette phase, il faut être fort pour parvenir à se glisser dans les espaces qui s’ouvrent, mais sans porter le costume que nos ennemis ont confectionné pour nous.
Breizh-Info : À la suite du saccage de la ville de Turin par des antifas, le gouvernement de Giorgia Meloni a été accusé « d’instrumentaliser » les faits pour instaurer un décret sécuritaire. Comme aux États-Unis, on retrouve ceux qui ne tolèrent plus le laxisme judiciaire et ceux qui crient au retour du fascisme des années 30. Les deux camps sont gonflés à bloc par le ton employé par les médias et les responsables politiques. Certains évoquent même un retour des années de plomb… Ne devrait-on pas, plutôt, atténuer ces tons et chercher à apaiser les sensibilités ? Est-ce, selon vous, possible ?
Adriano Scianca : Le retour du fascisme n’est bien sûr qu’un fantasme agité de manière rhétorique. Rien de tel ne se produit en Italie. Les nouvelles mesures mises en place par le gouvernement Meloni ne conduisent à aucun bouleversement de la démocratie libérale, même s’il est vrai que des mesures peuvent avoir une incidence importante sur l’efficacité politique des mouvements radicaux : cela vaut pour l’extrême gauche qui joue à l’insurrection, mais cela pourrait aussi valoir pour les mouvements identitaires.
Je ne crois pas non plus au retour des années de plomb. Par rapport aux années 70, tout a changé en Italie : la composition sociale et culturelle de la société, son rapport à la violence et au conflit, la droite et la gauche ont changé. Un seul élément est resté le même : l’infamie de la classe journalistico-intellectuelle, composée d’hommes d’âge moyen qui n’ont jamais pris la moitié d’un risque dans leur vie, mais qui prennent plaisir à enflammer les esprits et à envoyer des jeunes au massacre. Or, cet unique élément ne peut suffire à reproposer les années de plomb.
Quant à la nécessité d’apaiser les esprits, je crois que ce qu’il faut, c’est la responsabilité. La confrontation des idées doit pouvoir être libre et vivace, quant au conflit social, il ne peut pas non plus être totalement réprimé. Mais chacun doit prendre ses responsabilités. L’extrême gauche, avec ses protecteurs dans les médias et dans les institutions en semble malheureusement incapable et raisonne toujours selon un double standard : elle prône le recours à la bagarre quand elle est l’agresseuse, mais elle soutient l’État de droit quand elle est agressée. Elle voudrait faire la révolution avec le soutien des institutions et combattre des ennemis qui ont les mains attachées derrière le dos. Et cette façon de penser devient dangereuse.
Breizh-Info : Vous évoquez souvent la dimension civilisationnelle du conflit politique contemporain. La bataille autour de la mémoire des victimes et du récit des faits divers est-elle devenue un champ stratégique de cette guerre culturelle ?
Adriano Scianca : De ce point de vue, la France semble malheureusement ouvrir la voie. Il y a une partie du pays qui garde en mémoire la petite Lola ou Thomas de Crépol, et une autre qui ne tient qu’à la mémoire de Nahel. Ces deux sentiments tracent des lignes qui ne se croisent pas. Lors des manifestations de l’extrême gauche ou des révoltes des banlieues, on voit souvent des monuments aux morts vandalisés. Ce n’est pas tant pour des raisons idéologiques (cancel culture) mais parce qu’une partie de la société ne ressent aucun lien avec ces morts. Le même mécanisme se produit aussi sur des terrains plus « pop » et moins politisés : aux funérailles de Johnny Hallyday ou d’Alain Delon, une seule partie de la société française est présente. Il y en a une autre qui vit de références totalement différentes, qui est détachée de tout sentiment commun avec ses compatriotes.
Cela est inévitable avec l’immigration de masse, y compris celle qui ne pose pas de problèmes. Il m’arrive souvent de m’entretenir avec des citoyens d’origine étrangère qui sont parfaitement intégrés, qui aiment cette nation et qui sont des personnes absolument respectables. Pourtant, en nous parlant, on se rend compte que pour eux l’Italie commence le jour de leur arrivée. Il y a aucune continuité culturelle : ils ne savent rien de ce qu’il y avait avant, que ce soit en termes de références « hautes », comme notre histoire la plus glorieuse, les héros qui ont construit cette nation, ou en termes plus « bas », comme les habitudes les plus banales. Et je parle de personnes qui, à leur manière, aiment l’Italie. Imaginez ce qui se passe avec les nouvelles générations, qui, ici comme en France, développent une hostilité explicite envers le pays qui les a accueillis, eux et leurs familles.
Breizh-Info : Enfin, existe-t-il encore un espace commun possible ? Ou bien sommes-nous entrés dans une phase où chaque camp construit son propre univers moral, médiatique et symbolique, au point de rendre toute réconciliation illusoire ?
Adriano Scianca : La polarisation de nos sociétés et les mécanismes du web risquent de créer de nombreuses « bulles » qui ne communiquent pas entre elles. Et en effet, je ne vois pas quel espace commun nous pourrions partager avec les milices antifascistes ou avec la racaille des banlieues. Mais il faut se rappeler que la société est composée pour la plupart de personnes normales, qui veulent vivre leur vie tranquillement et en sécurité, qui ne connaissent pas Evola ou Venner mais perçoivent instinctivement certains des dangers que ces auteurs dénonçaient. Il faut retrouver la capacité de parler à ce peuple majoritaire, même si cela nous met souvent en colère. L’espace commun doit être reconstruit pas à pas, en laissant dehors ceux qui nous détestent, ceux qui détestent cette civilisation, cette identité, en marginalisant les fanatiques de la haine, en les faisant apparaître pour ce qu’ils sont : des élitistes pleins de complexes et de rancœurs.
Propos recueillis par Audrey D’Aguanno
Photo d’illustration : DR
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Une réponse à “Entrevue avec Adriano Scianca : le monde occidental est-il au bord de la guerre civile ?”
Il est à craindre, que des crimes tel celui de Quentin, s’il se reproduisent, ne fasse déraper la France vers la guerre civile.
Ce seront de petites factions qui rendront cette violence, et vous connaissez tous l’histoire de la boule de neige.
Encore un ou deux Nahel, et les quartiers s’embraseront.
L’arrivée du RN au pouvoir, pourrait également être l’étincelle qui mettra le feu aux poudres, car les fascistes ne l’accepteront pas.
Bref, la France est une poudrière, et personne ne peut dire de quel côté ça démarrera, tant les possibilités sont nombreuses.