Une solution libérale pour les zadistes de Notre-Dame-des-Landes ? [tribune libre]

L’évacuation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes se heurtera fatalement à la résistance de personnes installées là sans droit ni titre, qui y ont bâti des logements et aménagé des terres agricoles. Les zadistes éprouvent à l’égard de ces installations un sentiment vieux comme l’humanité : le sentiment de propriété.

Leur cas n’a rien d’original : c’est celui de centaines de millions de personnes dans les pays en voie de développement. « Les habitants pauvres de ces pays, c’est-à-dire la majorité écrasante de la population, possèdent quelque chose », a noté l’économiste libéral Hernando de Soto dans un livre célèbre(1), « mais il leur manque un processus qui servirait à représenter ce quelque chose et à créer du capital. Ils ont des maisons mais pas de titre, des récoltes mais pas de bail, des entreprises mais pas d’inscription au registre du commerce. » Ils vivent, au fond, dans un système d’ultra-libéralisme, tempéré par des pouvoirs locaux acceptés individuellement (collectifs) ou imposés (mafias).

Ainsi fonctionnent aussi bien les favelas du Brésil que les ateliers clandestins du Pakistan. Ce sont des habitations et des entreprises mais, faute d’existence légale, elles ne sont pas cessibles en dehors d’un cercle étroit, pas assurables donc vulnérables aux événements, pas utilisables en garantie d’un crédit qui permettrait de les améliorer, pas imposables donc privées de services publics. Elles sont souvent à la merci du plus fort : la loi de la jungle est autrement plus dure que celle des États modernes. Elles représentent une valeur colossale à l’échelle mondiale, mais cette valeur est figée : elles sont, dit Hernando de Soto, du « capital mort ».

Le Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty est  complètement passé à côté de cette réalité économique. Et pour cause : Piketty s’est fondé sur les statistiques officielles. Pour elles, et donc pour la vision théorique de l’économiste socialiste, les biens des zadistes de Notre-Dame-des-Landes n’existent pas. Les pouvoirs publics sont sur la même ligne : puisque ces biens n’existent pas, on peut les détruire sans se poser de question. Or le fait est qu’ils existent dans la réalité, qu’ils sont productifs et que leur destruction serait un gâchis.

Une expérience observée par le monde entier

Pour donner vie au capital mort, Hernando de Soto préconise de constater son existence par des droits de propriété. Le droit des États modernes, relève-t-il, s’est construit en intégrant des relations extralégales préexistantes. Faire sortir des biens de la clandestinité n’est au fond qu’une session de rattrapage. Ces préconisations libérales de Hernando de Soto ont été appliquées, quoique pas de façon généralisée, dans son propre pays, le Pérou. Elles ont influencé aussi des actions ponctuelles dans plusieurs autres pays. Avec des résultats qui paraissent plutôt favorables : l’économie péruvienne est aujourd’hui la plus dynamique d’Amérique latine.

Dans un pays comme la France, étroitement ligoté par les droits formels existants et où « libéralisme » fait figure de gros mot, les thèses de Hernando de Soto sont quasiment un sacrilège. Elles le sont assurément pour ceux qui cherchent à intellectualiser le phénomène zadiste au nom de spéculations philosophiques. Mais la ZAD n’est pas un phénomène intellectuel : elle est faite de gens qui bossent les pieds dans la boue, qui savent les efforts réels que leur ont coûtés ces biens sans existence légale et qui sont prêts à les défendre. Sur des bases illégitimes, ils ont développé des sentiments légitimes. Ces sentiments et ces terres cultivées devraient être une richesse pour la société dans son ensemble : à quoi bon les ravager ?

Pour Emmanuel Macron et Édouard Philippe, qui affichent leur dédain des idéologies anciennes, Notre-Dame-des-Landes serait une occasion idéale de tenter une expérience libérale « façon de Soto » en conditions réelles, sur un périmètre bien identifié. Économistes, sociologues et juristes du monde entier la suivraient assurément avec attention. Notre-Dame-des-Landes deviendrait un laboratoire international, à défaut d’aéroport international. Mais une telle décision pourrait être encore plus difficile à prendre que celle de ne pas construire un aéroport.

Charles Rupiquet

(1) Hernando de Soto, The Mystery of Capital – Why Capitalism Triumphs in the West and Fails Everywhere Else, Bantam Press, 2000. En français : Le Mystère du capital, Flammarion, collection Champs, 2005.

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Crédit photo : favela des Plaisirs à Rio de Janeiro par dany13, [cc] via Flickr
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Une réponse

  1. Nous avons une société qui va mal, parce que l’État qui se croit fort est en fait devenu faible, et surtout injuste ! Les brèches, que celui-ci ouvre de toutes parts au nom d’une forme de libéralisme libertaire, tue le réel entreprenariat et casse les codes de ce qui faisait une société prospère et juste.
    On distribue de l’argent à des gens qui ne veulent pas travailler, sans aucune contrepartie. On change les règles bien installées comme dans l’artisanat et les transports, pour soi-disant favoriser l’installation de nouveaux entrepreneurs, lesquels profitent de passe-droit et d’allégements de charges, apportant moins d’argent dans les caisses et fragilisant les entreprises installées et prospèrent face à une concurrence déloyale : le Taxi face à Uber, l’hôtelier face à Airbnb, l’artisan face à l’auto-entrepreneur etc.
    Il faut des réglementations, des lois, et surtout que celles-ci ne changent pas tous les six mois !
    La multiplicité des passe-droits pour les uns par rapport aux autres finira par porter préjudice aux uns comme aux autres, c’est inéluctable !
    Quand les vaches à lait n’auront plus rien qui sortira de leurs pis, les vaux n’auront plus rien à téter !

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