Pour montrer une image de la « société multiculturelle apaisée », c’est raté. Le squat de la rue Bréa a échappé tant à l’extrême-gauche qui l’a installé en mars dernier dans une ancienne maison de retraite vide dans un quartier bourgeois, tout près de la place Graslin, qu’à la Préfecture qui tente d’en reprendre le contrôle. Dans une promiscuité terrible – plus de 500 personnes y logent pour 130 places théoriques – bagarres, vols et tensions entre ethnies pourrissent la vie de l’ex-squat devenu centre d’hébergement semi-officiel, ainsi que le quartier.

nantes_squat

Le plan de la Préfecture est simple : recenser et dispatcher, dans tous les Pays de Loire s’il le faut. Ce lundi, il ne reste officiellement que « 501 hommes adultes », et plus de mineurs – s’il y en a jamais eu – ni de familles, la dernière étant partie à la fin de la semaine dernière. Ce week-end, ils ne doivent être plus que 440 – 31 des 61 départs seront logés sur Nantes Métropole avec l’association Une famille un toit. Et 120 fin août. Pour faciliter le tri, les (nombreux) demandeurs d’asile en procédure Dublin – qui doivent être éloignés dans un autre pays de l’UE et peuvent être logés en PRAHDA – ne sont pas acceptés.

Cependant, la réalité est plus nuancée que la vision optimiste de la Préfecture. Le tri engendre de fortes tensions. « Vendredi, quand ils ont commencé à recenser et à faire les cartes nominatives pour qu’on puisse entrer dans le squat [nom, prénom, date de naissance et photo sont demandés et portés sur la carte] il y a eu une bagarre, car tout le monde voulait en avoir », explique un habitant du squat, originaire de Guinée et âgé de 26 ans. « Ils en ont distribué 400 et il a fallu arrêter là », confirme un vigile. La distribution a continué ensuite. Lundi, ils étaient « 515 sur la grande liste, tous majeurs et célibataires, principalement de Guinée, Tchad, Soudan et du Maghreb ». Et même « près de 600 » selon d’autres habitants, « car tout le monde n’a pas été recensé encore ».

« C’est plus que dégueulasse »

La promiscuité n’arrange rien : les chambres sont couvertes de matelas, où dorment en plein jour les squatteurs. Pas de papiers, pas de travail. « Ils dorment, discutent, parlent au téléphone », explique un vigile. Discutent à voix haute dans la rue Sibylle, devant le squat où ils ont installé un canapé à l’aplomb des murs de l’immeuble en face. Mangent aussi, mais peu. « Des associations nous donnent des produits qu’on réchauffe nous-mêmes », confie un Soudanais, « mais en ce moment n’y a pas ou peu de dons, c’est dur ».

Un Malien nous explique qu’il y a « un groupe de volontaires qui utilise la cuisine pour faire des repas avec les dons qu’on reçoit des associations, et après on porte les repas dans les chambres ». Mais ils ne sont pas toujours bien reçus : « il y a le Ramadan, c’est dur pour ceux qui jeûnent tandis que d’autres mangent, et ils sont tendus, surtout s’il fait chaud », relève un vigile. Un des volontaires du groupe cuisine précise qu’il y a aussi « des fous. Ils nous jettent l’assiette à la tête alors qu’on se casse le c… pour eux ».

Une tente est dressée en plein milieu du hall. Des déchets s’accumulent. « Je suis rentré dedans, c’est dégueulasse. Tout est à refaire », explique un vigile. « Dire qu’en mars c’était tout propre, il n’y avait qu’à repeindre avant de faire entrer les jeunes [la mairie voulait faire un foyer de jeunes travailleurs], c’était nickel et aux normes », s’interroge un riverain. Un CRS qui y est entré abonde : « tout est HS, deux mois sans aucune règle, rien d’étonnant. C’est plus que dégueulasse. ».

Depuis la fin de la semaine dernière, l’association France Horizon a engagé des vigiles pour sécuriser le centre et mis en place des badges nominatifs pour les résidents : ceux qui ne les ont pas ne peuvent pas entrer. Pas plus que les militants associatifs d’extrême-gauche, toujours présents. Depuis dimanche, ce sont des CRS qui se relaient – un camion derrière, l’autre devant – « pour sécuriser les abords et rassurer les riverains », nous confie l’un d’eux. De temps à autre, la police en tenue vient faire un tour aussi.

Idriss, Guinéen : « Les Maghrébins volent et ne font que des embrouilles »

Car la présence des forces de l’ordre est indispensable. Des bagarres éclatent régulièrement, notamment à l’heure des repas, mais aussi pour cause de tensions inter-ethniques. Et des incendies. Ainsi, dimanche vers 15h, un premier feu est allumé par « un gars qui s’est fait voler son téléphone », dans les étages, nous explique un habitant. Rapidement éteint, il est suivi par un autre feu dans le parking : « c’est un Algérien qui aurait mis le feu aux poubelles, après qu’il ait dit avoir perdu son téléphone », dénonce un habitant.

Nombre d’embrouilles sont liés aux téléphones – et pas de vulgaires appareils à clapets, mais de beaux smartphones, souvent de marque. « Le parking, c’est le secteur des Algériens, pas un Black ne rentre », confie un vigile. « Ils se sont installés là, ils discutent, fument du chichon, ils sont entre eux ». Avec eux, il y a des Tunisiens – mais on en trouve aussi dans les étages, et ils se séparent strictement des Noirs d’Afrique de l’Ouest ou des Soudanais.

Idriss, qui vient de Guinée et a 24 ans, est plus tranchant : « les Soudanais, ça va. Le pire, ce sont les Maghrébins, ils n’arrêtent pas de voler et ne font que des embrouilles ». Il habitait déjà à Censive à l’Université – occupée fin novembre par l’extrême-gauche avec le château du Tertre pour y loger des clandestins – et se souvient « déjà des mêmes embrouilles. On avait même viré en janvier un Algérien qui avait volé un téléphone à une étudiante dans le tram, vers 23 h, et l’avait ramené dans le squat tranquille – manque de chance il avait été vu par plusieurs des étudiants qui nous aidaient ».

Eux, « ils ne demandent pas l’asile et volent des téls ou vendent de la drogue pour vivre », explique un autre habitant du squat, en anglais – il est originaire du Soudan. En bref, ils sont clandestins et n’ont rien à faire sur le territoire français. Lundi vers 13 heures, une bagarre éclate dans l’escalier entre « une quinzaine de Soudanais et neuf-dix Algériens », selon un témoin, « pour une histoire de téléphone volé ». Deux blessés pris en charge par les pompiers. Le soir, rebelote. Couteaux contre barres de fer, encore des Soudanais contre des Maghrébins : quatre blessés, pompiers et police de retour.

« Les militants associatifs attisent les tensions pour mettre un maximum de bordel »

Tout près d’un Noir qui vitupère contre les vigiles en l’appelant à « contrôler les Arabes, et pas que les Noirs », une militante d’extrême-gauche est visiblement mal à l’aise. Des tensions raciales entre Noirs et Arabes, ça ne rentre pas dans sa grille idéologique. Elle préfère accuser… la police : « c’est parce que il y a tous ces flics, tous ces vigiles que c’est tendu ».

Les vigiles ont une autre idée : « depuis qu’il y a les badges, ils ne peuvent plus rentrer, mais ils restent dehors et disent n’importe quoi aux migrants, et comme ceux-ci sont en situation précaire, ils gobent tout. Du genre n’allez pas ici, vous allez vous faire virer, résistez à la police etc. Ils attisent les tensions. ». Pourquoi ? « Pour mettre un maximum de bordel, et pour des raisons politiques ».

D’ailleurs, la violence inter-ethnique, pas plus que la surpopulation, n’intéressent ces militants – ce n’est pas le sort des migrants qui les intéresse, mais leur capacité de nuisance, et leur bras de fer en cours avec les institutions pour les contraindre à un maximum de reculades. Que ce soit l’Université de Nantes ou la mairie socialiste, chaque reculade entraîne d’autres injonctions et attire encore plus de clandestins à Nantes.

Parmi les habitants de Bréa, « peu sont Nantais », relève ce policier. « Il y en a qui viennent de Calais, de Paris [porte de la Chapelle], ici c’est Palace pour eux », abonde un vigile. Pas tout à fait, nuance ce Soudanais : « Faut nous sortir d’ici et fermer ce bâtiment, y a trop de bordel, trop de monde. J’ai fait ma demande d’asile ici, après je retourne à Paris d’où je suis venu. Je suis à Nantes depuis deux mois et en France depuis six ans » ; il a actuellement 26 ans. Pour lui, « ce sont toujours les mêmes qui font le bordel, qui sortent les couteaux pour un oui ou pour un non, qui volent, qui se droguent. C’est dur ».

Un CRS : « C’est Calais en petit »

Ce CRS, Nantais d’origine, n’est pas étonné. « C’est Calais en petit. Là-bas, c’était une ville de 10.000 habitants en toile, avec des commerces, de la mafia, des flux d’argent… Clairement, à Nantes on est en train de perdre notre ville. Y a de la came partout, du bordel, des clandos, des autorités qui regardent ailleurs avec application. On est bien partis pour avoir une ville pourrie pendant des années par l’insécurité ».

La volonté politique est pour beaucoup responsable de la situation, selon lui : « Ce sont des gens dont d’autres ne veulent pas – par exemple, les Soudanais veulent aller en Angleterre, ce sont les autorités anglaises qui n’en veulent pas – et qu’on n’a pas la volonté de virer. Donc on tolère pour la paix sociale. Pas celle des riverains – ils n’en ont rien à foutre, mais celle des responsables, qui ne veulent pas courir le risque que les gens s’indignent et qui veulent faire leur petite carrière en paix ».

Quant aux riverains, ils prennent leur mal en patience. « La nuit de dimanche à lundi, on n’a pas pu dormir. Ceux qui n’avaient pas leur carte nominative n’ont pas pu rentrer après l’incendie, vers 21h 30, et sont restés dormir dans la rue, il y en avait des dizaines et y avait du bordel », expliquent des voisins. « Le jour, ils parlent fort, y a des bagarres, donc les sirènes, le bruit, le bordel, l’odeur du shit… ». Un autre voisin préfère s’abstraire : « jusqu’à ce week-end, ils étaient relativement discrets. Mais c’est sûr que ce n’est pas viable dans la durée, ce bâtiment doit être désengorgé et vidé ».

Selon nos informations, certains squatteurs – notamment Nord-africains – sont plus que défavorablement connus des forces de l’ordre. Qui se doutent que le squat leur sert de sanctuaire et de base arrière. « Mais c’est comme toujours, pour éviter les perquises ils disent être domiciliés au CCAS place Saint-Similien », confie un policier nantais. « Cette adresse, je l’entends cinq fois par jour ». Le nombre de vols à la tire dans les tramways, déjà important entre Commerce et Médiathèque sur la ligne 1, tend aussi à augmenter de Médiathèque à Chantiers Navals. Cette station de la ligne 1, on l’aperçoit depuis l’entrée du squat Bréa.

Habitant sur le quai de la Fosse, Maxime témoigne : « depuis qu’ils sont là, on a essayé de me voler mon vélo trois fois. Dont une fois dans la cour de l’immeuble. Dire qu’il y a quelques années, ça n’était pas la peine d’attacher son vélo dans Nantes ! On le laissait sous l’escalier en vrac. Maintenant je le monte systématiquement tous les soirs. On peut dire ce qu’on veut sur la ville où il fait bon vivre et l’Arbre aux Hérons, ce n’est pas rassurant ».

Louis Moulin

Crédit photo : Breizh-info.com
[cc] Breizh-info.com, 2018, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine