Alors que les élections européennes se profilent à l’horizon, les militants de Lutte ouvrière se préparent à une nouvelle élection. Bien que cela ne change nullement leur quotidien, Lutte ouvrière étant sans doute un des seuls partis politiques dont les militants occupent le terrain au quotidien, partout en France, en manifestation, sur les marchés, dans les usines.

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Cette année encore, c’est Nathalie Arthaud, porte-parole de Lutte Ouvrière depuis 2008 (qui avait succédé à Arlette Laguiller), qui sera tête de liste. Avec pour objectif de réaliser un meilleur score qu’à la présidentielle de 2012 (0,65% des voix) ou de 2017 (0,65%) mais surtout , de porter haut la voix des « travailleurs et des travailleuses ».

Nous l’avons interrogé, alors que deux réunions publiques se profilent, le 29 mars à Rennes et le 5 avril à Saint-Brieuc. Entretien avec une femme engagée, et déterminée.

Breizh-info.com : Tout d’abord, pourriez vous vous présenter à nos lecteurs qui ne vous connaitraient pas ?

Nathalie Arthaud : Je suis enseignante d’économie et de gestion au lycée Le Corbusier à Aubervilliers en Seine-Saint-Denis, une banlieue ouvrière de la région parisienne. Je suis originaire de la Drôme où mes parents tenaient un petit garage.

Je suis devenue communiste alors que j’étais lycéenne. Et j’ai rejoint Lutte ouvrière, organisation dans laquelle je milite depuis cette époque. J’ai été candidate à la présidentielle à deux reprises pour faire entendre le camp des travailleurs.

Breizh-info.com : Une fois de plus, Lutte Ouvrière se lance dans la campagne des élections européennes. Comment parvenez vous à être toujours présent, malgré les difficultés économiques certaines rencontrées par les petits partis ?

Nathalie Arthaud : Nous sommes une organisation ouvrière qui a peu de moyens. C’est une évidence. Mais en même temps, nous sommes une organisation militante et nous nous donnons les possibilités de mener notre politique. Des milliers de travailleurs soutiennent notre combat et nos perspectives. C’est grâce à eux et à leur rayonnement que nous collectons l’argent nécessaire pour nous présenter. Ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières.

Breizh-info.com : Quelles seront les revendications principales de Lutte ouvrière sur ces élections ? 

Nathalie Arthaud : Après avoir trompé les travailleurs pendant des dizaines d’années avec l’alternance gauche-droite, les Macron, Le Pen, Mélenchon et d’autres encore veulent maintenant diviser le monde ouvrier avec une nouvelle alternance : les pro-Union européenne d’un côté, qui jouent aux prétendus progressistes, avec Macron en tête d’affiche, et de l’autre, tous ceux qui mettent tous les problèmes des travailleurs et des couches populaires sur le compte de l’Union européenne. Pour eux, tout est la faute de l’Union européenne.

Les travailleurs n’ont pas à se laisser piéger par ce faux choix. Ils doivent au contraire exprimer leurs intérêts d’exploités. Le capitalisme est en crise. Les travailleurs, les chômeurs, les retraités, les travailleurs handicapés… doivent faire entendre les revendications qui sont nécessaires à leur survie. Les travailleurs ne demandent pas la lune, ils veulent un emploi, un salaire décent, un logement digne, de quoi faire vivre leur famille et éduquer leurs enfants.

Cela signifie un emploi pour tous. On ne résorbera pas le chômage sans répartir le travail entre tous. Les salaires doivent être massivement augmenter et indexés sur les prix.

Ces mesures de bon sens ne tomberont pas du ciel. Elles devront être imposées par une lutte sociale massive au cours de laquelle les travailleurs devront, pour ne pas subir le chantage patronal, contrôler l’argent des grandes entreprises. C’est là qu’est le vrai pouvoir, celui du capital. Les travailleurs peuvent réaliser ce contrôle justement parce qu’ils sont à la base de tout ce qui se fait, dans les usines et dans les banques.

Ces revendications nécessitent de prendre sur les profits capitalistes et de remettre en cause la domination du grand capital sur l’économie et sur toute la société, c’est-à-dire l’exproprier. Il n’y a pas de compromis possible dans cette période de crise où la concurrence entre capitalistes et la pression à la compétitivité sont plus fortes que jamais.

Breizh-info.com : Les syndicats et partis, notamment dans votre camp à gauche, ne semblaient pas avoir pris la mesure, il y a trois mois, de l’ampleur de la contestation sociale concernant les Gilets jaunes. Quid désormais ? Comment percevez vous ce mouvement ?

Nathalie Arthaud :Le mouvement des Gilets jaunes a regroupé des gens d’origines sociales diverses, des travailleurs aux petits artisans et petits patrons. Dès le début, nous avons exprimé notre solidarité avec le mouvement des Gilets jaunes.

Nous avons milité également dans les entreprises pour que les travailleurs se lancent eux aussi collectivement dans la contestation, sur leur propre terrain, celui de leur lieu de travail, là où ils peuvent s’attaquer directement au grand patronat. Car c’est sur ce terrain que l’on peut réellement répondre à la question du pouvoir d’achat posée par le mouvement des Gilets jaunes. Pour les travailleurs, le problème du pouvoir d’achat, c’est celui de l’emploi et des salaires.

Si le mouvement des Gilets jaunes avait débordé sur les entreprises, si une vague de grève s’était répandue sur le pays, la contestation aurait pris une dimension infiniment plus menaçante pour le gouvernement et la classe capitaliste. Cela aurait mis les travailleurs dans une position de force considérable comme en mai 1968.

Ce n’est pas ce qui s’est passé. Le mouvement des Gilets jaunes a été très largement soutenu par l’écrasante majorité des travailleurs. Mais occuper un rond point est une chose, occuper une usine en est une autre.

Au moment où le mouvement avait le plus d’ampleur et où il avait une énorme sympathie dans la classe ouvrière, les directions des syndicats de travailleurs ont eu le pied sur le frein, allant à l’encontre de bien des militants syndicaux de base qui voyaient dans la mobilisation des Gilets jaunes une opportunité pour que les travailleurs se lancent dans la grève. Les directions syndicales craignent tout ce qui peut les déborder.

Même si plus de trois mois après le 17 novembre, le mouvement des Gilets jaunes n’a plus l’ampleur des débuts, la crise est là. Les raisons de la colère n’ont pas disparu. Nous allons vivre des explosions sociales. Et il faudra que les exploités parlent de leur propre voix. Les intérêts des travailleurs ne peuvent être défendus que par eux-mêmes. Ce n’est pas contradictoire avec les combats que mènent d’autres catégories sociales victimes de la crise. Si les travailleurs arrivaient à mettre sous leur contrôle collectif et transparent les banques et les grandes entreprises, ce serait aussi une très bonne chose pour tous les petits artisans, les petits paysans et les petits patrons.

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Nathalie Arthaud et Jean-Pierre Mercier, deuxième de liste, ouvrier chez PSA à Poissy dans les Yvelines

Breizh-info.com : Avez vous été étonnée de la répression, sans précédent, menée par le gouvernement ?

Nathalie Arthaud : Les Gilets jaunes ont pu se rendre compte du rôle répressif de l’appareil d’État. Dans les mouvements sociaux, la police et la gendarmerie se montrent sous leur vrai jour. Leur rôle principal n’est pas de faire respecter le code de la route mais d’être un organe de répression. Quand des travailleurs se battent contre la fermeture de leur usine, ils trouvent en face d’eux la police et la gendarmerie. Plus les mouvements sociaux prendront de l’ampleur, plus la répression prendra de l’ampleur.

Les travailleurs doivent se préparer à cette répression et s’organiser en conséquence. Pour ne pas se laisser matraquer et disperser quand ils luttent, ils devront organiser leurs propres services d’ordre, au niveau de leur entreprise. Cela n’a rien à voir avec les black blocks ou les casseurs, c’est une organisation collective des travailleurs, démocratique où les responsables sont élus par l’ensemble des grévistes.

Breizh-info.com : Lutte ouvrière s’est traditionnellement distingué d’autres organisations (France Insoumise, NPA…) par son refus de se lancer à corps perdu dans les grands combats sociétaux, qui souvent divisent les travailleurs. Ne pensez vous pas que la gauche s’égare en défendant, ici les « droits » des LGBT, là ceux des minorités, ethniques, sexuelles, religieuses…. ?

Nathalie Arthaud :Nous sommes solidaires de ceux qui se battent pour leurs droits lorsqu’il s’agit réellement de libertés nouvelles. Nous sommes pour la liberté de circulation et d’installation de tous les travailleurs et donc pour la liberté des migrants de s’installer où ils le souhaitent. Nous sommes solidaires des combats pour les droits des femmes, comme celui pour le droit de disposer de son corps et donc le droit à l’avortement.

Vous dites que ces sujets divisent les travailleurs. Mais cela ne tombe pas du ciel. Dans cette période de crise, des démagogues cherchent à obtenir une audience en faisant de la surenchère réactionnaire, en cherchant des boucs-émissaires à pointer du doigt comme les migrants, les femmes, les chômeurs… pour ne pas s’attaquer aux vrais responsables de la catastrophe économique : la classe capitaliste.

Les travailleurs qui se laissent entraîner sur ces terrains réactionnaires, en plus de jouer le rôle de marchepied à des politiciens bourgeois qui se moquent du sort des exploités, ils contribueront à renforcer des forces politiques profondément hostiles à la classe ouvrière. Les groupes intégristes qui militent contre le droit à l’avortement par exemple seront demain dans des milices d’extrême-droite fascisantes qui attaqueront les travailleurs en grèves.

Enfin, nous ne nous considérons pas comme « de gauche » mais comme des communistes révolutionnaires qui se placent du point de vue des intérêts généraux des travailleurs. Et c’est du point de vue de ces intérêts et de la lutte de classe que nous abordons tous ces problèmes que vous qualifiez de sociétaux.

Breizh-info.com : La question des migrants divise également les travailleurs, dont beaucoup, s’estimant trahis, ont déserté une certaine gauche accusée de privilégier désormais les migrants et les travailleurs étrangers au détriment des travailleurs français. Quel regard portez vous sur la crise des migrants, sur le refus croissant de l’immigration en Europe ? Sur la question démographique ?

Nathalie Arthaud :Comme je l’ai dit, nous sommes pour le droit de tous les travailleurs à pouvoir se déplacer et s’installer où ils le souhaitent.

La société capitaliste impose aux travailleurs de trouver un travail pour vivre. Des générations de travailleurs ont dû changer de ville, de région ou de pays pour cela.

Et c’est dans notre intérêt à nous, travailleurs d’ici, d’accueillir les migrants comme nos futurs frères de classe et frères de combat contre nos exploiteurs communs. Les démagogues qui cherchent à dresser les travailleurs d’ici contre ceux qui arrivent d’un autre pays cherchent à nous diviser.

Quand ils prétendent vouloir protéger les travailleurs d’ici, ils mentent. En Hongrie, le gouvernement dresse des barbelés pour empêcher les migrants de passer. Et dans son pays transformé en camps de travail, les lois sociales sont de plus en plus anti-ouvrières. Une loi a fait passer le nombre d’heures supplémentaires autorisées à 400 heures par an, payables par l’employeur sur 3 ans !

Et puis, l’ordre mondial capitaliste, l’impérialisme, c’est le pillage du monde par les grands groupes industriels et financiers des pays impérialistes. Les guerres qui éclatent sont le fruit des rivalités impérialistes autour de ce pillage. Nous, travailleurs vivant ici au sein de ces pays qui dominent le monde, n’avons pas à nous sentir solidaires des aventures guerrières de nos exploiteurs. Notre solidarité doit aller à ceux dont la vie a été détruite par ce pillage.

Breizh-info.com : Dernière question, plus légère : avez vous des nouvelles d’Arlette Laguillier ? Que devient-elle ?

Nathalie Arthaud : Arlette Laguiller a été la porte-parole de notre courant révolutionnaire pendant des dizaines d’années. Auprès de bien des gens, elle est le symbole de la fidélité à ses idées et du dévouement aux intérêts du camp des travailleurs. Combien de fois on a entendu dire : « elle n’a jamais retourné sa veste ! »

Aujourd’hui Arlette Laguiller n’est plus sur le devant de la scène mais elle est toujours une dirigeante de notre organisation et elle m’aide beaucoup. Nous partageons le même bureau dans nos locaux de région parisienne, ce qui me permet de la solliciter très souvent pour avoir son avis.

Propos recueillis par YV

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