Délaissant rumeurs, généralités et clichés, Baudelaire, de Marie-Christine Natta est appelé à devenir la biographie de référence de l’un des plus grands poètes du XIXe siècle.

Enfant, Charles Baudelaire voulait être comédien. Cette fantaisie est très sérieuse : elle révèle toute l’importance que Baudelaire accorde à l’artifice, l’élément fondateur de son dandysme. Loin d’être une mode frivole ou juvénile, le dandysme représente pour lui une philosophie qu’il revendique et manifeste autant par sa vie que par son œuvre. Voilà, parmi d’autres thèmes, ce qu’apporte cette biographie novatrice de l’auteur des Fleurs du mal : bien des pans de la geste du poète romantique méritaient d’être à nouveau questionnés.
Nourrie de sources premières (les œuvres, la correspondance, les notes autobiographiques, les témoignages directs), Marie-Christine Natta ne se contente pas de réutiliser une matière déjà exploitée. Elle accorde une place nouvelle à l’entourage de Baudelaire et en particulier à son éditeur Poulet-Malassis. Elle montre la pluralité de son talent, celui du poète, du traducteur, du critique littéraire et du critique d’art. Elle n’oublie pas non plus – ce qui est moins connu – l’humour de Baudelaire. Ce faisant, elle met en évidence les contradictions déchirantes de celui qui n’est jamais bien là où il est, qui célèbre les vertus du travail et maudit sa fainéantise, qui rêve d’ordre et de luxe, mais mène une vie de « chien mouillé ». C’est de cette existence au cours paradoxal, magnifiquement restituée par la plume subtile et ciselée de Marie-Christine Natta, qu’est apparue, comme un miracle, l’œuvre essentielle d’un créateur qui ne se sent pas fait comme les autres hommes, mais dans lequel chacun se reconnaît.

Marie-Christine Natta est une spécialiste de la littérature du XIXe, et plus particulièrement du dandysme. Cette spécialité l’a conduite à s’intéresser à Barbey d’Aurevilly, sur lequel elle a fait sa thèse, puis à Eugène Delacroix et à Baudelaire, auxquels elle a respectivement consacré une biographie.

C’est à propos de cette biographie de Baudelaire, qui vient d’être éditée en format poche chez Tempus (Perrin) que nous l’avons interrogée.

baudelaire

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui explique la renommée actuelle de Charles Baudelaire ? Qu’est-ce qui a permis à son œuvre de traverser un siècle et demi ?

Marie-Christine Natta : Ce qui a permis à son œuvre de traverser le temps, c’est tout simplement le génie de Baudelaire. Les Fleurs du Mal sont une révolution dans la poésie française. Elles ont ouvert la voie à la poésie moderne, à Rimbaud, à Mallarmé et à leurs successeurs.

Breizh-info.com : On connaît justement essentiellement Les Fleurs du Mal. Ses autres œuvres méritent-elles d’être plus connues ?

Marie-Christine Natta : Certes oui ! Baudelaire, poète, est aussi un grand critique d’art. C’est d’ailleurs par la critique d’art qu’il a commencé sa carrière d’auteur. Son premier ouvrage publié est le Salon de 1845.

Ce qu’il faut retenir de sa critique d’art c’est la défense de Delacroix, qui a toujours été un artiste contesté et souvent détesté. Baudelaire est le seul de ses contemporains à l’avoir si bien compris.

L’autre apport important de Baudelaire dans ce domaine, c’est l’invention de la notion de modernité. Il n’a cessé de demander aux artistes de ne plus chercher la beauté seulement dans le passé, mais aussi dans le présent, dans la vie qui nous entoure, dans la mode, dans la rue, sur les champs de bataille, partout. C’est ce qui explique son enthousiasme pour Constantin Guys, un dessinateur-reporter qui travaillait pour un journal anglais. Son métier l’obligeait à aller vite, à saisir l’instant : un soldat sur son cheval pendant la guerre de Crimée, une élégante déambulant dans un parc, une prostituée dans une maison close.

Enfin autre fait nouveau, Baudelaire élargit la conception du beau. Contrairement à la plupart de ses contemporains, il pense que la beauté est universelle, qu’elle peut prendre des formes multiples, et qu’on peut la trouver au bout du monde. Un exemple : à l’Exposition universelle de 1855, sont présentées, pour la première fois à un vaste public, des objets chinois. Les critiques, déségréablement surpris, jugent ces objets laids et indignes d’une exposition aussi prestigieuse. Baudelaire, lui, au contraire est immédiatement attiré par cet art « étrange, bizarre, contourné dans sa forme, intense par sa couleur, et quelquefois délicat jusqu’à l’évanouissement ».

Breizh-info.com : « Vie dissolue », « vie plate et ennuyeuse », c’est ce que l’on peut lire parfois sur Baudelaire. Qu’en est-il réellement ?

Marie-Christine Natta :  « Vie dissolue » ? certainement pas. Baudelaire n’est nullement un fêtard qui s’enivre tous les soirs, ou un libertin qui va de femme en femme.

« Vie plate et ennuyeuse » ? certainement pas non plus, si l’on entend par là une vie routinière. La vie de Baudelaire n’est certes pas une vie d’aventures, une vie romanesque à la manière de Dumas. Sa grande aventure est intérieure, c’est son œuvre.

Sa vie est agitée mais désagréablement, par des difficultés financières chroniques dues à sa nature dépensière et à son incapacité à gérer ses affaires. À 21 ans, à sa majorité, il reçoit un confortable héritage paternel, dont il engloutit la moitié au bout de 18 mois. Sa famille décide de le mettre sous tutelle, et il le restera jusqu’à la fin de sa vie. Son budget est géré par un notaire, qui lui dispense une rente de 200 francs par mois, une somme peu élevée mais suffisante pour un jeune homme qui n’a pas de charge de famille. Ces 200 francs ne suffisant jamais, Baudelaire passe sa vie à demander des avances et à faire des dettes. Cette course à l’argent lui fait perdre beaucoup de temps et d’énergie. Il est étonnant de voir que Baudelaire est parvenu à créer une œuvre aussi admirable dans le chaos de sa vie matérielle.

Donc s’il fallait trouver deux adjectifs pour qualifier la vie de Baudelaire, ce serait chaotique et malheureuse. Chaotique, car il déménage constamment pour fuir les créanciers, mais pas seulement : il est incapable de se poser quelque part. Il a tenté de le faire en 1859 en allant vivre à Honfleur chez sa mère. Au bout de trois mois, il rentre dans ce qu’il appelle son enfer parisien. Il illustre ainsi son célèbre poème « Anywhere out of the world, N’importe où hors du monde ».

Vie malheureuse, car Baudelaire est fréquemment en proie à une mélancolie profonde, à une insatisfaction constante et à de graves crises morales qui ont pour effet d’altérer sa volonté. Il a beaucoup de mal à agir, à prendre des décision. Il ne cesse de maudire sa procrastination, le fait de remettre au lendemain ce qu’on peut faire le jour même.

Breizh-info.com : Baudelaire, révolutionnaire d’abord (pendant la révolution de 1848) puis réactionnaire jusqu’à la fin de sa vie. Pouvez-vous expliquer ce « parcours politique » – relatif ?

Marie-Christine Natta :  Sur le plan politique, Baudelaire n’est pas un militant, et n’a pas de convictions profondes.

Certes, il a pris un fusil et il est monté sur les barricades en 1848, mais c’était surtout par goût de l’action et de la violence, par « plaisir naturel de la démolition », comme il le dit lui-même.

Son feu révolutionnaire est vite retombé. Après 1848, deux lectures ont contribué à changer radicalement ses idées: c’est celle de Joseph de Maistre, un philosophe réactionnaire du XVIIIe siècle, et celle de l’écrivain américain Edgar Poe, rejeté par ses contemporains. Si Baudelaire a traduit Edgar Poe pendant 17 ans, c’est autant par intérêt pour son œuvre que par intérêt pour sa personne dans laquelle il se reconnaît.

Pour Baudelaire les États-Unis incarnent la démocratie, un régime politique qu’il déteste et qu’il qualifie de « dictature du nombre » car il empêche l’émergence des individualités brillantes, comme celle d’Edgar Poe.

Breizh-info.com : À une époque, la nôtre, où tout ce qui est jugé réactionnaire est vilipendé, même censuré, même censuré parfois à l’école, qu’enseigne-t-on encore aujourd’hui de lui ?

Marie-Christine Natta : Dans les manuels scolaires, on évoque en effet rarement les idées antidémocratiques de Baudelaire qu’il exprime surtout, de manière directe, dans ses notes personnelles, Fusées et Mon cœur mis à nu, dans sa correspondance et dans ses notices du Edgar Poe.

Si l’on met à part ces textes un peu particuliers, qui ne constituent pas la meilleure entrée dans l’œuvre de Baudelaire pour des adolescents, on leur fait étudier le reste, qui est l’essentiel, c’est-à-dire son œuvre poétique : Les Fleurs du Mal et Le Spleen de Paris (les Petits poèmes en prose), et comme je vous l’ai dit, sa critique d’art.

Breizh-info.com :  Comment situeriez-vous votre ouvrage dans la bibliographie de Baudelaire ?

Marie-Christine Natta : Mon livre est une biographie. Ce qui la distingue des précédentes, c’est le point de vue que j’ai adopté. J’ai voulu écrire une biographie intime, à hauteur d’homme, au plus près du poète. C’est pourquoi j’ai principalement utilisé les sources premières, c’est-à-dire sa correspondance, ses notes personnelles et des témoignages directs.

J’ai mis en relief certains personnages très importants, qu’on évoque souvent trop rapidement comme son éditeur Auguste Poulet-Malassis, un ami parfait, qui a constamment soutenu Baudelaire.

J’ai corrigé l’image très négative de son beau-père le général Aupick, qu’une tenace tradition scolaire et universitaire présente comme un homme brutal et stupide. Or il n’est ni l’un ni l’autre. Contrairement à ce que l’on dit souvent, Baudelaire n’a pas toujours entretenu de mauvaises relations avec lui. Ses lettres d’enfant et d’adolescent montrent qu’il l’aime, le respecte, ne conteste jamais son autorité, recherche sa compagnie et sollicite ses conseils. C’est après le baccalauréat, au moment où Baudelaire a décidé qu’il serait auteur, que leurs rapports se sont beaucoup dégradés.

Et enfin, j’ai insisté sur le dandysme de Baudelaire, qui est un élément essentiel de sa personnalité.

Baudelaire – Marie-Christine Natta – Perrin, collection Tempus – 16 €

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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