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Comment rompre la monotonie d’un confinement qui s’éternise ? En lisant les « Chroniques d’une fin du monde sans importance » de Xavier Eman (dans la revue Eléments) et en suivant son personnage arpenter son kilomètre de macadam quotidien sous haute (et aérienne) surveillance policière.
Aujourd’hui, Michel était content, il pouvait sortir de sa cellule pour aller en promenade.
Profitant d’un beau rayon de soleil de printemps, il quitta donc son studio en fin de matinée, muni de la précieuse « attestation de déplacement dérogatoire » l’autorisant à une heure de marche dans un périmètre n’excédant pas un kilomètre autour de son domicile.
Michel habitait au 6e étage d’un petit immeuble proche de la porte d’Orléans. Tous les parcs étant fermés, le moindre square solidement cadenassé, il envisagea de se rendre au cimetière voisin – le marbre le changerait un peu du béton… – mais celui-ci était également interdit à tout être humain non décédé. Il se résigna donc à marcher le long des rails du tramway, en contemplant les deux petites bandes de gazon qui les encadraient.
À l’exception des files de zombies masqués prolongeant les entrées des supermarchés, le quartier était presque désert, les dangereux joggers multicolores ayant été impitoyablement éradiqués depuis le début de la semaine à grands coups de contraventions à 200 euros. Le calme des lieux aurait pu être apaisant et même agréable s’il n’était pas régulièrement déchiré par les hululements sinistres des sirènes d’ambulances et de camions de pompiers.
Surveillance au sol
Michel commençait presque à regretter son enfermement lorsqu’il fut stoppé net par une interpellation comminatoire. Se retournant avec surprise, il aperçut les trois uniformes bleus d’une patrouille de police qui venait à lui.
– Bonjour Monsieur, contrôle des papiers et de l’attestation… déclara celui qui semblait être le plus gradé si on en croyait à la fois sa mâle assurance et le généreux embonpoint déformant son uniforme trop étroit.
« Les voici… » s’exécuta Michel.
À la consultation des documents, le policier sembla mécontent…
– Il y a un problème Monsieur l’agent ? s’inquiéta Michel, qui se voyait déjà délesté de 200 euros, lui qui était au chômage technique depuis deux mois, payé 85 % de son maigre salaire d’employé d’assurance.
– Votre heure de sortie… là… elle n’est pas très lisible … ce ne serait pas un moyen de gratter un peu de temps de balade ça ? interrogea le fonctionnaire en lançant un regard noir et inquisiteur.
Michel lui aurait bien alors demandé s’il faisait preuve d’autant de zèle sourcilleux à la Courneuve ou à Grigny, mais y renonça, tout simplement par peur. En effet, depuis qu’il avait participé à quelques manifestations des Gilets jaunes, dès qu’il croisait des membres de forces de l’ordre, il craignait de se faire tabasser… Il se contenta donc de plaider la bonne foi et d’exciper d’une écriture maladroite depuis la plus tendre enfance…
Magnanime, le policier finit par lui rendre ses papiers, non sans lui avoir conseillé de taper à l’ordinateur son attestation la prochaine fois, car « tous ses collègues n’étaient pas aussi arrangeants que lui ». Ça promettait… Il fallait bien reconnaître qu’on peinait de plus en plus à se souvenir que la police « républicaine », à l’origine, était faite, du moins en principe, pour être au service de la population et assurer sa sécurité et non pour lui pourrir la vie au quotidien et lui exploser la tête à coups de LBD à la moindre contestation sociale…
Surveillance par les airs
Un peu honteux de sa servilité face aux trois miliciens du gouvernement, Michel continua sa balade, les poings serrés et un petit goût amer au fond de la gorge… Bien la peine d’être un « honnête citoyen », de payer ses impôts et de voter « contre la bête immonde », pour être traité de la sorte, pour devoir vivre ainsi… Tout ça pour ça… Il fut cependant rapidement tiré de ses réflexions par une nouvelle interpellation l’enjoignant à rebrousser chemin… Il était pourtant seul, personne autour de lui, pas un quidam, pas une âme qui vive… L’ordre fut alors répété, à un niveau sonore plus élevé. Aussi incroyable que cela paraisse, la voix semblait venir des cieux, tomber directement des rares nuages parsemant le ciel…
– Vous avez dépassé votre périmètre d’autorisation de circulation, veuillez immédiatement faire demi-tour ! lui enjoignait la voix céleste.
Que se passait-il ? Dieu était-il devenu auxiliaire de police ?
Plissant les yeux qu’il avait levés vers l’azur, Michel finit par apercevoir la source de cette sommation. C’était une sorte d’immonde araignée volante qui déployait ses pattes noires à quelques mètres au-dessus de sa tête… Un drone ! Michel était éberlué, interdit, figé dans l’incompréhension, dans l’effroi même, et il fallut une nouvelle vocifération du maton électronique pour lui faire reprendre conscience et le décider à rentrer chez lui d’un pas rapide bien qu’accablé. Trop c’était trop ! Il n’avait pas voté en faveur de la « Liberté en marche » pour en arriver là !
Rentré au studio, Michel était bien décidé à dénoncer avec véhémence sur Facebook ce qui venait de lui arriver, mais au moment de lancer l’application, il se souvint que son compte était suspendu pour deux mois suite à la publication d’un texte citant A. S., un essayiste exilé en Suisse. Pour compenser sa frustration, il se servit un généreux verre de whisky qu’il avala à grandes lampées. Au second verre, il commença à retrouver sa sérénité et à remettre les choses en perspective. Après tout, ce n’était qu’une pénible parenthèse, un sacrifice nécessaire… Et surtout, c’était pour notre bien, pour notre santé, pour sauver des vies ! Le gouvernement l’affirmait, le répétait tous les jours. Pourquoi ne pas le croire ? Comment ne pas le croire ? Pourquoi et comment ne pas croire ces gouvernants qui n’ont jamais été pris en flagrant délit de mensonge et qui ont toujours œuvré corps et âme uniquement et exclusivement pour le bien de tous et l’intérêt général ? Il faudrait être bien tordu et bien « complotiste » pour voir dans la suspension de la totalité des libertés publiques et privées, autre chose qu’une impérieuse nécessité sanitaire…
Michel était à nouveau calme, presque serein. Ce n’était finalement qu’un mauvais moment à passer, il fallait serrer les dents… Bientôt, on pourra retourner au boulot, allégés, certes, de quelques jours de congés, de quelques primes et de divers droits, mais c’est bien normal pour relancer l’économie… Bientôt, on pourra reprendre le métro, à heures fixes obligatoires pour éviter la cohue, et manger des sandwichs Sodebo à la pause de midi puisque les restaurants, eux, resteront fermés… Bientôt, on pourra promener son chien plus de deux fois par jour sans se faire insulter et dénoncer par les voisins… Bientôt, on aura tous des masques et on pourra les porter en permanence dans la rue et tous les lieux publics… Bientôt, on pourra retourner voir mourir nos anciens dans la misère des Ephad… Bientôt, on pourra voter pour le second tour des municipales… Bientôt la vraie vie recommencera !
Xavier Eman
Photo : DR
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