Dans un bistrot de Carmes, ville française imaginaire, une télévision braille qu’une épidémie apparue à l’autre bout du monde n’a « aucune chance » d’atteindre l’Europe. À quelques rues de là, Mathilde, 25 ans, styliste de formation reléguée au foyer, dessine des maquettes de scénographie dans un coin de son salon en attendant le retour d’Ange, son compagnon — joueur de poker, menteur, adultère et bourreau domestique. C’est sur ce double compte à rebours que s’ouvre Mathilde ou la violence du confinement (Vierwinden, 2026), premier roman de Joseph Schmittbiel, auteur et traducteur alsacien à qui l’on doit notamment la version française de Nos années françaises de Marie Hart.
Le titre annonce la thèse : le printemps 2020 y est raconté comme une violence d’État qui vient redoubler, et éclairer, une violence privée. Mathilde vit sous l’emprise d’un homme qui l’a isolée de sa famille, la géolocalise, la frappe et la viole ; le confinement l’enferme 8 semaines avec lui. Le roman tient les 2 fils sans jamais lâcher l’intrigue : d’un côté la mécanique intime de l’emprise — la sidération qui rend muette sous les coups, la honte qui empêche de parler même à la meilleure amie, cette « malle verrouillée au fond du grenier » que l’héroïne n’ose pas ouvrir — de l’autre la chronique minutieuse d’une époque : attestations dérogatoires remplies par 4 pour tromper les patrouilles, hélicoptères lancés contre des randonneurs, cercles tracés à la craie dans les cours d’école où des enfants masqués attendent, immobiles, la fin de la récréation.
Knock en toile de fond
L’échappée de Mathilde passe par le théâtre. Embauchée comme habilleuse-maquilleuse par une troupe amateur qui monte Knock ou le triomphe de la médecine — Jules Romains adapté à l’actualité, décor de boîtes de médicaments géantes — elle y rencontre Joe, maraîcher-comédien dont le t-shirt proclame que 98 % des scientifiques sont d’accord… avec celui qui les finance. La pièce de 1923 devient le miroir du roman : les bien portants sont des malades qui s’ignorent, et qui doivent passer à la caisse. Un 2e miroir s’y ajoute, la pièce écrite par Bibille, comédien au lourd passé, où un mari de la Renaissance profite d’une épidémie pour faire accuser sa femme de sorcellerie — et à laquelle Joe ajoute un mage vendant au seigneur un remède miracle dont ils se partagent les bénéfices. Le procédé du théâtre dans le théâtre porte la charge satirique du livre, complétée par la figure du docteur Jenseits, généraliste suspendu par l’Ordre des médecins pour avoir continué à soigner et prescrire, qui qualifie la gestion de la crise de « violence domestique à l’échelle mondiale ».
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La fuite, le sang, l’émancipation
La 2e moitié du roman bascule dans le drame. La fuite de Mathilde et de sa fille Julie, 8 ans, tourne court : Ange retrouve leur trace grâce au mouchard installé sur le téléphone de sa compagne, poignarde l’homme qu’il croit être l’amant et ramène mère et fille au domicile pour un déchaînement de coups auquel une jeune vendeuse de boulangerie, qui a eu le réflexe de photographier sa plaque, mettra fin en alertant la police. Suivent des chapitres saisissants écrits depuis la tête du bourreau — sa jalousie obsessionnelle, son autojustification, puis, au fond d’un cachot de prison, la première lueur de lucidité sur ce qui ne tourne pas rond en lui. Le roman refuse pourtant le manichéisme : ses personnages masculins violents ne sont pas des monstres d’un bloc mais des hommes face à la question de savoir s’ils peuvent changer, et à quel prix. Quant à Mathilde, sa libération ne s’achève pas dans les bras du gentil : elle choisit un appartement à elle, un travail, ses projets — une émancipation en règle, jusque dans le dernier symbole du livre, un ongle arraché qui repousse « bien ferme et bien droit ».
Écrit dans une langue vive, volontiers gouailleuse, nourrie de dialogues qui sentent le plateau de théâtre, ce roman est l’un des rares à ce jour à traiter frontalement, par la fiction, ce que le confinement a fait aux plus vulnérables — on se souvient que les signalements de violences conjugales avaient explosé au printemps 2020 — tout en posant la question que le débat public n’a jamais vraiment soldée : celle du consentement d’une société entière à sa propre mise sous tutelle.
Mathilde ou la violence du confinement, Joseph Schmittbiel, éditions Vierwinden (BoD), août 2026, 248 pages, ISBN 978-2-322-65190-0.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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