Au sommet du Croagh Patrick

Les lecteurs du quotidien Présent, qui tient bon le cap et continue le combat au service de la presse alternative malgré les difficultés économiques (pour soutenir c’est ici) connaissent forcément Alain Sanders, écrivain et journaliste français.

Ce qu’ils ne savent peut être pas, c’est qu’il s’agit d’un amoureux de l’Irlande, île chérie de nombreux Bretons notamment, à qui il a consacré un ouvrage, évoqué récemment sur Breizh Info : Bal(l)ades irlandaises, petit guide sentimental à l’Eire libre, véritable déclaration d’amour pour la verte Erin, qui vous donnera forcément envie de franchir le pas si vous n’êtes jamais allé là-bas. Vous y reviendrez avec vos rêves, vos découvertes, votre propre histoire.

Mais en attendant, c’est la relation d’Alain Sanders avec l’Irlande qui nous intéresse, et c’est pourquoi nous l’avons interrogé.

Breizh-info.com : De quand date votre rencontre avec l’Irlande ? Et votre coup de foudre ?

Alain Sanders : Au moins du XVIIe siècle… Du côté paternel, nous sommes originaires de Cork. Beaucoup d’Irlandais jacobites, après 1691, voulurent fuir les exactions de Cromwell et de ses troupes. L’histoire irlandaise se souvient de l’envol de cette diaspora, notamment vers la France, sous le nom de “Flight of the Wild Geese”. Une partie de ces « oies sauvages » s’établirent dans l’ouest, notamment en Bretagne. Les miens ont fait souche dans la région de Dinard et sur la frontière normando-bretonne, à Saint-Hilaire-du-Harcouët. L’Irlande, c’est ma maison. Quand je débarque à l’aéroport de Cork, je n’arrive pas en Irlande, j’y reviens… Je parle de Cork, mais c’est l’Irlande toute entière qui est mon « coup de foudre ». On ne parle pas de l’Irlande « comme ça », « en passant », comme on parlerait d’un autre pays… On en parle avec respect et infiniment d’amour.

Breizh-info.com : Quels sont les événements dans l’histoire de ce pays qui vous ont le plus passionné ?

Alain Sanders : C’est l’intégralité de l’histoire de l’Irlande qui me passionne. Avec, bien sûr, des moments incontournables. L’arrivée des Anglo-Normands (et leurs archers gallois) au XIIe siècle. Certains vont devenir plus Irlandais que les Irlandais. Vous savez sans doute que ces noms qui sonnent furieusement irlandais aujourd’hui, comme Fitzgerald, Fitzpatrick, Fitzgilbert, etc., sont des noms de Normands : fils de Gérald, fils de Patrick, fils de Gilbert, etc. Même phénomène avec les archers gallois, d’où des noms réputés irlandais comme Walsh ou Wogan, et pourtant… Plus après, je suis admiratif du combat de Wolfe Tone et de ce qui va avec, ce que les Irlandais ont appelé « L’année des Français » (quand nous débarquâmes pour aider nos frères irlandais en 1798 et que nous fîmes courir les Habits rouges jusqu’à Dublin), de l’héroïsme des héros du soulèvement de Pâques 1916, du courage de Michael Collins, The Big Fellow, des raclées infligées aux Black and Tans, de la résilience de l’IRA en toutes saisons, etc.

Breizh-info.com : Vous n’évoquez pas (ou très peu) la question politique dans votre livre. Est-ce volontaire ?

Alain Sanders : Le sous-titre de mon livre, Ba(l)lades irlandaises, est : « Petit guide sentimental à l’Eire libre ». Si vous le lisez bien, vous verrez qu’il est hérissé de faits politiques et d’allusions du même calibre. Mais je ne voulais pas faire un livre politique de plus sur l’Irlande, il y en déjà et quelques-uns d’excellents. En plus, en ce qui concerne la politique actuelle de l’Irlande, je me garderai bien de ramener ma science. Les donneurs de leçons ne sont pas de ma paroisse.

Breizh-info.com : Vous ne parlez qu’assez peu de l’Ulster aussi. Méconnu de vos voyages là-bas ?

Alain Sanders : Pour tout vous dire, je ne suis allé qu’une fois en Irlande occupée, et encore était-ce clandestinement (mais ça c’est une autre histoire), en 1974. Je n’irai dans la province d’Ulster que lorsqu’elle sera réunie à l’Irlande libre : “A Nation Once Again” comme dit la chanson. La question n’est d’ailleurs déjà plus de savoir si l’Ulster regagnera ses pénates, mais quand…

Breizh-info.com : Que diriez-vous de Pierre Joannon qui a préfacé vos Ba(l)ades irlandaises ?

Alain Sanders : Pierre Joannon est un ami, même si nous ne voyons pas aussi souvent que je le souhaiterais. C’est l’ami que l’on retrouve quand on a passé « le rideau de pluie » comme dans Le taxi mauve de Michel Déon, autre amoureux de l’Irlande, seigneur du presbytère de Tynagh et admirateur du grand Yeats (le titre d’un des livres de Déon sur l’Irlande, Cavalier, passe ton chemin !, est un vers de Yeats).

Pierre Joannon est une mémoire de l’Irlande et à quelques égards son mémorialiste. Wikipédia parle désormais de lui comme d’ un « diplomate franco-irlandais ». Impensable de parler de l’Irlande sans avoir lu son Michael Collins, son Il était une fois Dublin et son maître-livre, Histoire de l’Irlande.

Breizh-info.com : Parlez-nous également de votre pièce de théâtre, Pembroke ou la mort un jour ?

Alain Sanders : Richard de Pembroke (1130-1176), dit aussi « Richard Strongbow », est un personnage historique issu la puissante famille cambro-normande de Clare, et de Godefroi d’Eu (un des fils illégitimes de Richard Sans-Peur. C’est lui qui initia, au XIIe siècle, la conquête de l’Irlande. En 1168, Dermot (en gaélique Diarmuid) MacMurrough, roi de Leinster, chassé de son royaume, fit imprudemment appel au roi d’Angleterre, Henri II, pour l’aider à le récupérer. Pembroke fut désigné pour cette mission. Avec cette promesse de Dermot MacMurrough : « Si tu m’aides à retrouver mon royaume, tu auras ma fille, Aoife, et tu me succéderas sur le trône de Leinster ». C’est ce qui se passa. Ce que les Anglais n’avaient pas prévu, c’est que Pembroke, ses descendants et ses soldats épousèrent non seulement les mœurs des Irlandais, mais devinrent de véritables patriotes irlandais, désormais mobilisés pour bouter les Godons hors d’Irlande… J’ai eu envie – en prenant certaines libertés historiques – de raconter la destinée de cet homme et, au-delà du personnage, de passer un moment avec ces Irlandais dont tous les chants sont tristes et toutes les guerres joyeuses…

Breizh-info.com : Si vous deviez retenir un comté, ce serait lequel ? Une bière irlandaise ? Une chanson ? Une ballade à ne pas rater ? Un lieu où se rendre ?

Alain Sanders : Un comté ? Difficile… Peut-être le Donegal, parce que j’y ai de grands souvenirs. Une bière ? Trois si vous permettez : la Murphy’s (brassée à Cork), la Beamish (très prisée à Cork), et une belle rousse (pourtant brassée à Belfast), la Caffrey’s. Vous ne demandez rien sur le whiskey, mais je vous indique quand même mes favoris : le Paddy et le Powers (de John Power). Question chansons, il y en aurait trop (je vous recommande une radio sur laquelle je suis branché 24 heures sur 24 : « Absolute Irish »), mais quand même : Whiskey in the Jar, Cry of the Celts, White, Orange and Green, A Nation Once Again, Irish Lullaby, Gentleman Soldier, Wild Rover, Dirty Old Town, Tri-colored Ribbon, Wrap the Green Flag ’round Me Boys, The Dying Rebel, etc. Pour le reste, les ballades obligées, les lieux où se rendre, les adresses pour les happy few, je vais tout simplement vous renvoyer à mon livre, bien sûr… Slainte !

Propos recueillis par YV

Crédit photo : breizh-info.com
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