Sur le plan du cinéma, Un monde meilleur (A Better Place) coche presque toutes les cases : mise en scène nerveuse mais lisible, photographie sobre qui colle aux visages, casting irréprochable (Maria Hofstätter, August Diehl, Steven Sowah) et un art du montage qui installe la tension sans céder au spectaculaire facile. Les huit épisodes tiennent le spectateur, et la question posée – peut-on remplacer la prison par un accompagnement social intensif ? – est suffisamment forte pour susciter discussions et contradictions. De ce point de vue, Canal+ a mis la main sur une série efficace et immersive.
Là où le bât blesse, c’est sur le regard – et donc sur le récit. Comme bien souvent, le petit monde du cinéma allemand (et, disons-le, une large partie du cinéma subventionné européen) reste inféodé au politiquement correct. Le débat – passionnant – sur le tout carcéral versus justice restaurative aurait pu être une vraie arène d’idées. Il est pollué par un dispositif moral déjà tranché :
- le gros méchant pas beau est un tueur d’extrême droite ;
- les « pas très gentils » sont ces citoyens inquiets qui demandent d’abord la sécurité des administrés, renvoyés au camp de la peur et de la fermeture ;
- les « héros » sont principalement les figures issues de la diversité (Africains, Turcs, personnages LGBTQ), qui portent la rédemption du dispositif.
Chacun jugera, mais cette distribution morale par quotas finit par affadir la matière politique. Ce n’est pas tant une question de représentation (légitime) que de caricature dramaturgique : la série prétend « complexifier » et, dans le même temps, arrange le réel pour que la thèse survive aux contre-exemples. On le sent à chaque moment où la chronique locale pourrait déraper : une bavure, une récidive lourde, une victime qui refuse la réconciliation – la mécanique narrative re-bascule vers la faute du « camp sécuritaire » ou la vindicte d’un talk-showeur populiste. Le conflit d’arguments s’efface devant un conflit de bons et de mauvais.
C’est regrettable, car l’utopie testée – fermer une prison et mettre tout le budget sur l’emploi, le logement, la thérapie, le suivi – mérite mieux qu’un prêche. Les épisodes les plus réussis sont précisément ceux qui s’autorisent l’ambiguïté: un maire pris entre idéalisme et ordre public ; une criminologue qui doute ; un ancien détenu sincère mais rattrapé par la tentation ; des familles qui oscillent entre pardon et colère. Là, la série respire et la réflexion avance. Quand la narration redevient militante, le souffle retombe.
On pourrait objecter que la fiction a le droit de choisir son camp. Certes. Mais si l’ambition est d’ouvrir un débat de société, alors il faut laisser la contradiction mordre. Or la série neutralise trop souvent les angles qui fâchent : coûts réels, taux de récidive par type d’infraction, différence entre délits et crimes violents, cadre juridique (peines plancher, aménagements, obligations de soins), place des victimes au-delà du tête-à-tête symbolique. Autant d’éléments que l’écriture effleure ou contourne pour préserver son cadre vertueux.
Reste l’essentiel pour le téléspectateur : ça se regarde très bien. Le tempo est tenu, l’architecture chorale fonctionne, et certaines scènes (cercle de parole, retour sur les lieux, face-à-face élus/habitants) accrochent durablement. On aimerait simplement que la même exigence formelle s’applique à la symétrie des points de vue. À force de balisage idéologique, la série ressemble à un exercice de style brillant mais prévisible – le contraire de ce que le sujet exige.
La série Un monde meilleur est à voir (sur Canal+), parce que le thème est majeur et la réalisation tenue, mais aussi parce que c’est un modèle de manipulation des masses par le cinéma. Mais pour un vrai débat sur la prison, on attendra un récit qui n’insulte pas l’intelligence du contradicteur, et qui ose traiter la sécurité des honnêtes gens autrement que comme un réflexe « réactionnaire ». Ici, bonne série, mauvais cadrage.
PS : à visionner en version originale (allemand donc) sous titrée français, car le doublage français est ridicule, catastrophique.
Illustration : DR
[cc] Article relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par ChatGPT.
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2 réponses à “« Un monde meilleur » (Canal+) : série solide, débat faussé et wokisé”
Merci pour ce retour tout à fait équilibré. Ceci dit je ne sais pas si j’aurais envie de voir cette série, surtout quand je sors d’audience 🙄
La réalité est têtue !
A en croire la présentation de cette série , elle aura forcément une excellente audience affichant tous les codes du politiquement correct.