Je traversais Rennes en voiture lorsque mon regard s’est arrêté, presque machinalement, sur un terrain de rugby. Mon fils y joua quelques saisons, du temps où il était encore apprenti rugbyman, avec cette gaucherie enthousiaste des adolescents qui découvrent qu’un ballon ovale possède une volonté propre et que les épaules des garçons d’en face sont souvent plus dures qu’on ne l’avait imaginé.
Le stade a glissé derrière moi. J’avais lu, quelques heures auparavant, à la gare de Rennes, un article de La Nación. Pour quelqu’un né à Buenos Aires, La Nación n’est jamais tout à fait un journal étranger. Il garde quelque chose du bruit matinal des kiosques porteños, de ces interminables discussions argentines où le droit, la politique et le football finissent toujours par se mêler. Ce matin-là, pourtant, il était question de rugby et d’une assez sombre histoire dont deux Français viennent peut-être enfin de sortir.
Le 3 septembre, la Cour suprême de la province de Mendoza a confirmé le non-lieu dont bénéficiaient Hugo Auradou et Oscar Jegou. Les deux internationaux français avaient été accusés, en juillet 2024, de viol aggravé par une Argentine de 39 ans, rencontrée au cours d’une soirée suivant la victoire du XV de France contre les Pumas. Les joueurs n’ont jamais nié les rapports sexuels. Ils ont toujours affirmé qu’ils avaient été consentis. La femme soutenait exactement le contraire et décrivait des violences considérables.
L’affaire prit aussitôt des proportions internationales. Les deux Français furent arrêtés, privés de liberté pendant près d’un mois, puis placés en résidence surveillée. Leurs noms et leurs visages firent le tour du monde avant même qu’un juge eût pu démêler l’écheveau. Ils furent ensuite autorisés à regagner la France en septembre 2024.
L’instruction, elle, continua.
En décembre 2024, une juge de Mendoza prononça un premier non-lieu. En février 2025, celui-ci fut confirmé en appel. La partie civile se pourvut encore devant la plus haute juridiction de la province. C’est ce recours que trois magistrats viennent de rejeter à l’unanimité. Pour un lecteur français, il faut rappeler que l’Argentine est un État fédéral : la Cour suprême de Mendoza est le sommet de la justice provinciale, sans être pour autant la Cour suprême de la Nation, qui siège à Buenos Aires.
Les motifs du jugement sont autrement intéressants que la sèche formule « faute de preuves ». Selon la Cour, les éléments recueillis ont contredit l’hypothèse de l’accusation. Le récit de la plaignante comportait des « contradictions », des « incohérences » et un « manque de spontanéité ». Les expertises médicales ont conclu que les lésions constatées étaient peu importantes et non spécifiques, sans permettre de les attribuer à des violences sexuelles ou à une strangulation. Les rapports psychologiques n’ont pas davantage reconnu au récit les critères de crédibilité et de validité attendus et ont relevé des modifications pouvant résulter d’influences extérieures. Aucun des témoins ayant vu la plaignante avant, pendant ou immédiatement après les faits n’a apporté d’élément corroborant l’agression décrite.
Il existait encore les images de vidéosurveillance, les messages échangés et cet enregistrement devenu fameux dans lequel la femme racontait à une amie avoir apprécié sa nuit. Elle soutient que d’autres messages disent le contraire. La justice n’a donc pas isolé un détail miraculeux qui aurait soudainement fait s’écrouler l’accusation ; elle a confronté l’ensemble des pièces et conclu que la version accusatoire ne résistait pas à cet examen.
L’avocat argentin des Français, Rafael Cúneo Libarona, va plus loin que les magistrats. Il affirme désormais que tout était faux et annonce que la plaignante et son avocate devront répondre de leurs mensonges. C’est la parole d’un avocat victorieux, non encore une décision judiciaire condamnant quiconque pour dénonciation calomnieuse. La distinction n’est pas vétilleuse. Elle est même au cœur de toute cette affaire : une affirmation n’est pas une preuve, qu’elle émane de l’accusation ou de la défense.
Le dossier n’est d’ailleurs pas absolument clos. L’avocate de la plaignante a annoncé son intention de tenter un recours extraordinaire devant la Cour suprême de la Nation. La voie provinciale, en revanche, est épuisée. Après un premier non-lieu, sa confirmation en appel et maintenant le rejet unanime du pourvoi par la Cour suprême de Mendoza, il faudrait une singulière révolution judiciaire pour ramener les deux joueurs devant un procès. (L’Équipe)
Cette histoire devrait nous rappeler une vérité d’une affligeante banalité, devenue presque séditieuse à énoncer : les femmes sont des êtres humains.
Cela signifie qu’elles peuvent être admirables ou médiocres, courageuses ou lâches, généreuses ou intéressées, véridiques ou menteuses. Certaines sont des victimes. D’autres peuvent être des prédatrices. La perversité, la manipulation, la vengeance et le mensonge n’ont jamais constitué un monopole masculin. Le rappeler n’ôte rien, absolument rien, à la nécessité de poursuivre les violeurs et de protéger les femmes réellement agressées. C’est même le contraire : lorsque toute accusation est réputée vraie par principe, la découverte d’un mensonge finit par jeter le soupçon sur celles qui disent vrai.
Auradou et Jegou, eux, n’ont peut-être pas été criminels ; la justice argentine vient pour la troisième fois de refuser de les considérer comme tels. Ils ont assurément été imprudents.
Il faut avoir vingt ans, beaucoup de muscles et assez peu de plomb dans la cervelle pour imaginer qu’une soirée copieusement arrosée, après un match international, suivie d’une aventure sexuelle avec une inconnue dans une chambre d’hôtel, constitue nécessairement le commencement d’un agréable souvenir de tournée. Les Anciens auraient parlé de légèreté. Nos grands-mères auraient employé des mots plus sévères. Aucun code pénal ne sanctionne cependant la sottise, et c’est fort heureux : les prisons seraient pleines avant vêpres.
La sottise n’est pas le viol.
C’est précisément cette frontière que certaines évolutions contemporaines tendent à brouiller. Une partie du discours féministe est passée, presque sans crier gare, de l’exigence légitime d’écouter les femmes à l’injonction de les croire. « On vous croit » est devenu un mot d’ordre. Or écouter appartient à la civilisation ; croire appartient à la foi. La justice, elle, doit vérifier.
Une plaignante doit pouvoir parler sans être humiliée, suspectée par principe ou traitée comme une dévergondée parce qu’elle est montée dans une chambre d’hôtel. Un homme accusé doit pouvoir répondre sans que sa dénégation soit considérée, par nature, comme une nouvelle manifestation de la violence masculine. Entre les deux se trouvent les faits, les témoins, les expertises, les messages, les contradictions et cette vieille chose un peu poussiéreuse que nos sociétés paraissent parfois trouver encombrante : la présomption d’innocence.
Auradou et Jegou possédaient quelques atouts dont ne dispose pas le commun des mortels. Ils avaient leurs familles, leurs clubs, des avocats français et argentins de premier ordre et, derrière eux, une Fédération française de rugby qui avait choisi une ligne raisonnable : écouter la plaignante, rappeler la présomption d’innocence et faire confiance à la justice argentine. La FFR avait matériellement aidé les familles et les clubs à organiser leur défense. (Fédération Française de Rugby)
Que devient, dans une affaire analogue, l’étudiant sans argent, l’apprenti, le petit employé, le garçon de vingt-deux ans dont le père ne connaît aucun avocat et dont l’employeur découvre un beau matin le nom jeté sur les réseaux sociaux ?
Celui-là ne possède ni cellule de crise ni attaché de presse. Son patron peut s’effrayer. Ses camarades s’écartent. Une recherche sur Internet conservera parfois pendant vingt ans l’accusation tandis que le non-lieu, rendu deux ans plus tard dans l’indifférence, reposera à la vingt-septième page d’un moteur de recherche. L’honneur a toujours été fragile ; il est désormais indexé par Google.
C’est ici que l’affaire de Mendoza rejoint un malaise français beaucoup plus vaste.
Patrick Bruel en fournit ces jours-ci une illustration, quoique son dossier judiciaire soit très différent et qu’il serait malhonnête de confondre les deux affaires. Le chanteur est mis en examen dans quatre procédures pour des accusations graves ; il conteste les faits et la justice n’a pas encore tranché sur sa culpabilité. Nul ne sait donc aujourd’hui ce qu’un procès établira.
La société, elle, a déjà commencé à juger.
Des militantes de NousToutes ont perturbé ses représentations théâtrales en scandant notamment « Pas de scène pour les agresseurs, pas de public pour les violeurs ». Une représentation fut annulée. Plusieurs élus réclamèrent ensuite sa déprogrammation. Le 1er septembre, Patrick Bruel a finalement renoncé aux trente-cinq concerts de sa tournée d’automne. Des professionnels évaluent le préjudice de la production à plusieurs centaines de milliers, voire plusieurs millions d’euros. (ladepeche.fr)
Peut-être Patrick Bruel sera-t-il un jour reconnu coupable. Peut-être ne le sera-t-il pas. Ce n’est précisément pas à moi de le décider. Le fait remarquable est ailleurs : dans notre société, la sanction économique, professionnelle et symbolique peut désormais précéder de plusieurs années le jugement.
La présomption d’innocence devient alors une ravissante formule inscrite au fronton du palais de justice tandis que, sur la place publique, chacun apporte déjà son fagot.
Il serait naïf de croire que ce climat demeure sans conséquence sur les relations entre hommes et femmes. Les jeunes femmes ont leurs peurs, et certaines sont terriblement fondées. Les jeunes hommes commencent aussi à avoir les leurs. Ces craintes ne sont pas symétriques et ne procèdent pas nécessairement des mêmes dangers ; elles peuvent néanmoins coexister.
On parle beaucoup, depuis quelques années, de la solitude masculine, des garçons qui ne rencontrent plus personne, des relations amoureuses devenues rares, des jeunes gens qui préfèrent le monde sans péril des écrans au hasard d’une rencontre. Les causes en sont nombreuses : applications, pornographie, effondrement des sociabilités anciennes, difficulté matérielle à s’établir, prolongation de l’adolescence. Il serait cependant imprudent d’écarter un facteur supplémentaire : la conviction croissante que la relation amoureuse ou sexuelle peut devenir un terrain juridiquement miné.
Un baiser accepté aujourd’hui peut-il être décrit autrement dans vingt ans ? Une nuit dont deux personnes gardent des souvenirs différents devient-elle une infraction ? Comment prouver, deux décennies plus tard, un assentiment donné dans une chambre où il n’y avait que deux personnes ?
Ces questions sont inconfortables précisément parce qu’elles n’ont pas de réponse facile. Certaines victimes mettent des années à trouver la force de parler ; ce retard ne rend pas leur récit faux. Le temps, en revanche, détruit les preuves, brouille les souvenirs et rend la défense plus difficile. Une civilisation juridique digne de ce nom doit être capable de tenir ces deux vérités ensemble sans sacrifier l’une à l’autre.
Nous étions naguère assez habiles pour appeler cela la prudence.
Ce qui me déplaît dans une certaine morale contemporaine n’est donc pas qu’elle exige des hommes davantage de retenue ou qu’elle rappelle l’importance du consentement. Elle a raison sur ce point. Ce qui m’inquiète est cette étrange idée que le sexe de l’accusateur fournirait déjà une indication sur la vérité de son récit. La femme serait réputée sincère parce que femme ; l’homme réputé suspect parce qu’homme. Il ne s’agit plus alors de justice, mais d’une théologie rudimentaire, avec ses élus et ses damnés.
Les conséquences humaines peuvent être désastreuses. La vieille conversation entre les sexes était déjà une affaire compliquée. Il fallait se plaire, se comprendre, se tromper parfois, faire sa cour, essuyer un refus, deviner une avance, reculer lorsqu’elle n’était pas souhaitée. Toute une grammaire du badinage, parfois imparfaite, souvent équivoque, permettait néanmoins aux hommes et aux femmes de se rencontrer sans huissier derrière le rideau.
Nous risquons de remplacer cette délicate incertitude par la méfiance réciproque.
Les femmes verront dans les hommes des agresseurs possibles. Les hommes verront dans les femmes des accusatrices possibles. Chacun se retirera dans son pré carré en se félicitant d’être enfin en sécurité. Nous aurons peut-être perfectionné les procédures et perdu quelque chose de beaucoup plus ancien : le goût de nous rencontrer.
Le terrain de rugby de Rennes avait depuis longtemps disparu dans mon rétroviseur lorsque j’ai songé que ce sport, après tout, enseigne une règle assez saine. On peut y plaquer brutalement, commettre une faute, recevoir un carton et même être expulsé. Encore faut-il que l’arbitre ait vu l’action, consulte au besoin les images et décide d’après ce qui s’est passé, non d’après les hurlements de la tribune.
La justice devrait conserver cette vertu.
Mendoza ne prouve pas que les femmes mentent. Mendoza ne prouve pas davantage que les hommes accusés seraient généralement innocents. Cette affaire établit quelque chose de beaucoup plus modeste et, par les temps qui courent, presque réconfortant : une accusation peut être fausse, fragile ou impossible à établir, et la parole d’une femme n’acquiert pas par son sexe le privilège de devenir une preuve.
Après deux années de procédure, trois degrés de juridiction provinciale et quelques semaines de privation de liberté, Hugo Auradou et Oscar Jegou voient enfin la lumière au bout du couloir. Il demeure encore une porte judiciaire que leur accusatrice veut tenter d’ouvrir à Buenos Aires.
Je leur souhaite surtout d’avoir appris quelque chose de Mendoza. À vingt ans, on croit volontiers être invulnérable parce qu’on pèse cent kilos et que l’on sait arrêter un troisième ligne lancé au galop. Ils viennent de découvrir qu’il existe des coups contre lesquels les épaules ne servent absolument à rien.
Balbino Katz
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— chroniqueur des vents et des marées —
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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