Au bar des Brisants, The Times déployé devant moi comme une voile mal ferlée, je regardais par-dessus le journal les bateaux rentrer lentement au port. La mer était bleue, d’un bleu breton inhabituel pour un mois de septembre, et l’on entendait dans la salle le tintement des tasses, le froissement des journaux, quelques paroles échangées à mi-voix. Le titre anglais avait cette roideur tranquille que l’Empire britannique conserva longtemps jusque dans ses jours de doute : « L’Argentine n’est pas capable de faire la guerre », déclarait Wes Streeting, ministre de la Défense, répondant à Javier Milei qui venait d’assurer, depuis Buenos Aires, que son pays finirait par « prévaloir » dans le vieux différend des Malouines.
Sur le fond, le ministre britannique ne disait rien d’inexact. L’Argentine de 2026 n’a pas les moyens de reprendre l’archipel par la force. Elle sort à peine d’une longue déshérence militaire, conséquence de décennies durant lesquelles ses gouvernements de gauche successifs laissèrent se déliter l’outil de défense avec cette insouciance particulière aux nations qui s’imaginent que l’Histoire est désormais en vacances. Ses nouveaux F-16 constituent le commencement d’une restauration, non une aviation capable de soutenir une campagne aéronavale dans l’Atlantique Sud. La marine manque de bâtiments, de moyens amphibies, de sous-marins opérationnels et surtout de cette logistique invisible sans laquelle les beaux uniformes et les proclamations martiales ne sont que théâtre.
Les officiers argentins sérieux le savent mieux que personne. L’année 1982 a laissé dans leurs écoles et leurs familles suffisamment de morts, de fautes et de souvenirs amers pour que les plus sensés d’entre eux se méfient des rodomontades. La guerre, cette grande démystificatrice, enseigne assez vite la différence entre le courage et la puissance.
La réponse britannique n’en demeure pas moins curieusement courte de vue. La question n’est pas de savoir si Buenos Aires pourrait débarquer demain matin à Port Stanley, Puerto Argentino pour les Argentins. Elle ne le peut pas. La véritable question est de savoir ce que seront respectivement, dans dix ou quinze ans, une Argentine qui recommence à s’armer et un Royaume-Uni dont l’appareil militaire se rétrécit tandis que son protecteur d’outre-Atlantique fait désormais savoir qu’aucune fidélité ne saurait être tenue pour acquise à perpétuité.
C’est ici que Donald Trump entre dans l’histoire des Malouines, non point encore comme arbitre, moins encore comme ami de l’Argentine, mais comme celui qui vient de faire vaciller une certitude.
Trump retire le tapis sous les pieds de Londres
Donald Trump n’a pas reconnu la souveraineté argentine sur les îles. Il n’a pas davantage déclaré caduc le soutien américain au Royaume-Uni. L’homme procède rarement par proclamations doctrinales ; il préfère l’allusion, la menace voilée, le marchandage à ciel ouvert, cette façon très new-yorkaise de laisser entendre que tout peut être renégocié si le prix n’est plus convenable.
Or c’est précisément ce qu’il vient de faire. La position américaine sur le différend, jusqu’alors enveloppée d’une prudente neutralité juridique mais adossée, en dernière instance, à la vieille solidarité anglo-américaine, n’apparaît plus intangible. Washington a laissé entendre que son attitude pourrait être réexaminée si Londres ne répondait pas suffisamment aux attentes stratégiques des États-Unis.
En langage diplomatique, où l’on use souvent de trois pages pour dire peut-être, le changement est considérable. Il suffit qu’une alliance réputée indéfectible devienne conditionnelle pour qu’elle cesse déjà d’être ce qu’elle était.
En 1982, les États-Unis avaient d’abord tenté une médiation avant de choisir leur camp. Ronald Reagan, en dépit des sympathies que certains milieux américains entretenaient alors pour les régimes anticommunistes d’Amérique latine, n’avait pas hésité longtemps lorsqu’il fallut arbitrer entre Buenos Aires et Londres. Le Royaume-Uni reçut du renseignement, des matériels, une assistance logistique et, surtout, l’assurance que la grande puissance occidentale ne le laisserait pas seul dans l’Atlantique Sud.
Trump vient rappeler aux Britanniques qu’un précédent n’est pas un sacrement. Les alliances, dans son esprit, ne ressemblent guère à ces fidélités anciennes que l’on gravait jadis dans le marbre des chancelleries ; elles tiennent davantage du contrat commercial que l’on rouvre lorsque l’un des associés paraît ne plus fournir sa quote-part.
L’ouverture américaine est tombée à Buenos Aires comme une manne politique. Javier Milei l’a saisie avec cette célérité dont sont capables les hommes qui, ayant longtemps méprisé le symbole, en découvrent soudain l’usage. En quelques jours, la Casa Rosada a changé de décor : ministres alignés, drapeaux, discours solennel, sanctions annoncées contre les entreprises exploitant les ressources autour des îles, projet de base navale en Terre de Feu et réaffirmation sonore de la souveraineté argentine.
Il y avait là de la géopolitique. Il y avait aussi beaucoup de politique intérieure.
Deux légitimités et aucune évidence
J’ai déjà écrit, à plusieurs reprises, que l’affaire des Malouines supporte assez mal les certitudes définitives, qu’elles soient britanniques ou argentines. C’est précisément ce qui rend la querelle si durable : les deux États possèdent des arguments historiques sérieux, et aucun ne détient ce titre d’une pureté si éclatante qu’il permettrait de renvoyer l’autre à la fantaisie ou à l’imposture.
Les Français furent les premiers Européens à établir une présence durable dans l’archipel, au XVIIIe siècle, sous l’impulsion de Bougainville. Leur établissement passa ensuite sous souveraineté espagnole, tandis que les Britanniques s’étaient installés de leur côté sur une autre partie des îles. Les Espagnols les en chassèrent, Londres menaça, les Anglais revinrent, puis repartirent en 1774 en déclarant soigneusement que leur départ ne constituait nullement une renonciation à leurs droits.
L’Espagne administra ensuite l’archipel jusqu’au commencement du XIXe siècle. L’Argentine indépendante se considéra comme l’héritière de ces possessions espagnoles, y exerça une autorité effective et y établit une administration. En 1833, une force britannique chassa manu militari les autorités argentines et rétablit la domination de Londres.
Depuis cette époque, exception faite des quelques semaines de 1982, le Royaume-Uni administre les îles sans interruption.
L’argumentation britannique repose donc sur des prétentions anciennes, jamais formellement abandonnées, auxquelles s’ajoutent près de deux siècles d’administration continue. Buenos Aires répond par la succession des droits espagnols, son administration antérieure à 1833, l’éviction par la force et cette géographie que l’on ne saurait pourtant confondre avec un acte de propriété.
Je suis né à Buenos Aires et n’ai jamais éprouvé le besoin de transformer ma naissance en titre juridique. Les îles sont proches du continent argentin ; cela compte dans l’ordre des réalités géopolitiques. Cela ne suffit pas davantage que la proximité de Jersey avec la France à régler une question de souveraineté.
L’histoire, ici, refuse charitablement les slogans. Elle laisse à chacun sa part d’arguments, sa part de mauvaise foi et ses vieux papiers jaunis.
Le dernier argument britannique
Depuis quelques décennies, Londres tend d’ailleurs à réduire cette longue accumulation de titres et de précédents à un argument beaucoup plus simple : les habitants des îles veulent rester britanniques.
Le référendum de 2013 fut sans équivoque. Presque tous les votants se prononcèrent pour le maintien du statut de territoire britannique d’outre-mer. Trois électeurs seulement choisirent l’autre option. Même dans les républiques bananières les plus imaginatives, on n’ose plus guère afficher de pareils résultats.
Cette volonté existe et doit être prise au sérieux. Les habitants actuels des Malouines ne sont pas des figurants que deux chancelleries pourraient déplacer à leur guise sur un échiquier. Ils ont des maisons, des propriétés, des cimetières, une langue, des familles et cette chose plus difficile à quantifier que les diplomates appellent volontiers un mode de vie lorsqu’ils n’osent plus parler de patrie.
Aucun règlement honorable du différend ne pourrait donc se faire contre eux.
Il n’en résulte pas que leur vote suffise à trancher la souveraineté. La population actuelle s’est formée sous administration britannique après 1833, et c’est justement la raison pour laquelle les Nations unies ont constamment traité la question comme un différend particulier entre deux États, en invitant Londres et Buenos Aires à négocier tout en tenant compte des intérêts des habitants.
La nuance n’est pas une vétille de légiste. Les habitants ont des droits incontestables ; leur présence ne transforme pas nécessairement, par rétroaction, la situation née en 1833 en titre britannique absolu.
Buenos Aires va plus loin et considère que cette population, issue d’une implantation postérieure à l’éviction argentine, ne saurait invoquer le principe d’autodétermination pour clore à elle seule le débat. Milei vient précisément de reprendre cette doctrine avec une fermeté qui contraste singulièrement avec ses propos des années précédentes.
Le contraste mérite qu’on s’y arrête, car il nous ramène de l’histoire aux embarras du présent.
Milei découvre soudain la patrie
Javier Milei ne fut jamais, jusqu’à ces dernières semaines, un chevalier particulièrement ardent de la cause malouine. Son admiration pour Margaret Thatcher est notoire et l’on se souvient qu’au cours de la campagne de 2023, Diana Mondino, qui devait devenir sa ministre des Affaires étrangères, s’était hasardée à évoquer la nécessité de respecter la volonté des insulaires. L’affaire provoqua en Argentine un de ces orages patriotiques où les nuances ont coutume de périr les premières.
Milei lui-même expliquait encore en 2025 qu’il souhaitait rendre l’Argentine si prospère que les habitants des îles finiraient un jour par préférer d’eux-mêmes la nationalité argentine. L’idée n’était d’ailleurs pas sotte. Elle avait seulement le tort, aux yeux des gardiens de l’orthodoxie malouine, de reconnaître implicitement aux insulaires un droit de choisir que la doctrine traditionnelle de Buenos Aires refuse et à juste titre.
Voilà qu’en septembre 2026 le même homme réunit tout son gouvernement sous les ors de la Casa Rosada, proclame que les Malouines constituent la « cause la plus sacrée des Argentins », dénonce l’occupation britannique et demande au pays de suspendre ses querelles derrière le drapeau.
La conversion serait presque édifiante si son calendrier n’était aussi accommodant.
Le président traverse en effet une mauvaise passe, et le mot est faible. L’année qui précède l’élection présidentielle s’ouvre dans une atmosphère autrement moins triomphale que les premiers mois du mileïsme. Le gouvernement reste capable de présenter quelques succès macroéconomiques, au premier rang desquels la baisse de l’inflation, mais la vie quotidienne des Argentins ne se laisse pas toujours séduire par les graphiques de ministère.
L’endettement des ménages, la morosité économique, les inquiétudes sur l’emploi et la fatigue sociale ont commencé à ronger le capital politique du président. À cette déception matérielle se sont ajoutées plusieurs controverses qui atteignent son entourage, sa sœur Karina et certains des hommes les plus proches du pouvoir. La presse argentine décrit désormais une présidence contrainte de livrer bataille chiffre contre chiffre, récit contre récit, pour empêcher que le désenchantement ne s’installe durablement.
La politique a horreur du vide et les sondages encore davantage. À un an de l’élection, Victoria Villarruel, ancienne alliée devenue rivale, occupe précisément un terrain que Milei avait longtemps abandonné : celui des forces armées, de la mémoire nationale et des Malouines. Elle lui reproche depuis longtemps sa tiédeur et peut opposer à son libertarisme économique une sensibilité nationale et militaire qui rencontre encore de profonds échos dans la société argentine.
Il fallait donc changer de conversation.
Les Malouines offrent à Milei ce que peu d’autres sujets peuvent lui offrir : une cause assez ancienne pour dépasser les partis, assez douloureuse pour toucher les familles et assez consensuelle pour rendre l’opposition difficile. Les ministres furent convoqués, le décor soigneusement préparé, les mots pesés. Quelques minutes avant la diffusion présidentielle, les responsables gouvernementaux publièrent simultanément sur leurs réseaux sociaux le mot d’ordre rituel : « Las Malvinas son argentinas ».
Rien n’était laissé au hasard. Le stratège Santiago Caputo, qui connaît assez bien les lois de la scène politique, a compris ce que tous les gouvernements savent depuis que les nations existent : lorsqu’une administration s’enlise dans les prix, les salaires, les retraites et les soupçons, le drapeau possède l’admirable faculté de hausser la conversation. Cela ne signifie pas que la cause soit fausse. Cela signifie simplement qu’elle tombe à pic.
La droite nationaliste ne s’en laisse pas conter
La critique la plus intéressante ne vient d’ailleurs pas seulement des péronistes, de la gauche ou des éditorialistes hostiles au président. Une partie de la droite nationaliste, souverainiste et militaire argentine se montre plus sévère encore, précisément parce qu’elle considère la question des Malouines comme trop grave pour devenir un accessoire de communication.
Les milieux regroupés autour de CEIBO en fournissent un exemple particulièrement vigoureux. Leur réquisitoire est écrit à la manière argentine, avec cette profusion de majuscules, d’accusations de trahison et de références à la Patrie qui ferait paraître nos polémistes français d’une retenue toute helvétique. Le fond de la critique mérite néanmoins attention.
Ces nationalistes ne reprochent pas à Milei son regain de fermeté. Ils lui reprochent d’avoir attendu près de trois ans pour la découvrir.
Une large part de l’arsenal juridique aujourd’hui présenté comme la réponse de l’État argentin aux exploitations pétrolières autour des îles existe déjà depuis les lois votées en 2011 et 2013. Ces textes permettent de sanctionner les entreprises qui participent, sans autorisation de Buenos Aires, à l’exploitation des ressources dans les zones revendiquées par l’Argentine.
Dès lors, demandent ses détracteurs de droite, pourquoi avoir laissé ces instruments dormir pendant si longtemps ? Pourquoi dénoncer aujourd’hui dans des termes apocalyptiques ce que l’on tolérait hier dans une relative indifférence ?
Le cas du projet pétrolier Sea Lion est particulièrement fâcheux pour le gouvernement. Milei l’érige désormais en urgence nationale, tandis que ses adversaires lui rappellent que ce projet ne surgit pas du néant et que son administration disposait déjà de moyens juridiques pour le combattre. La contradiction n’abolit pas la nécessité d’agir. Elle diminue seulement l’éclat de la conversion.
Le Chili, angle mort du grand discours
Les mêmes critiques adressent au président un autre reproche qui touche à l’une des réalités les plus anciennes de l’Atlantique austral : les relations entre les Malouines et le Chili.
Au moment même où Milei élevait la voix contre Londres, un projet de liaison maritime régulière entre Punta Arenas et les îles était annoncé. Vu depuis le sud chilien, rien de mystérieux : les habitants de Magallanes font du commerce avec ceux qu’ils peuvent atteindre et l’archipel constitue un marché naturel pour leurs produits alimentaires, leurs matériaux, leurs pièces détachées et leur énergie.
Vu depuis Buenos Aires, l’image est moins innocente. Toute liaison régulière entre les îles et le continent sud-américain diminue leur isolement, renforce leur viabilité économique et, par conséquent, consolide le statu quo britannique.
Or Milei se trouvait précisément au Chili lorsque cette affaire prenait corps.
Ses critiques nationalistes ne manquent donc pas de relever la différence entre la grandiloquence réservée à la télévision argentine et la discrétion observée devant les voisins chiliens. Il est vrai que les relations entre Buenos Aires et Santiago ont déjà assez souffert, depuis deux siècles, des indignations patriotiques improvisées pour que la prudence soit une vertu.
Il n’en reste pas moins cette légère incongruité : le verbe se fait martial à la Casa Rosada, tandis qu’il retrouve soudain des manières de diplomate dès qu’il franchit les Andes.
Et Washington ?
Le grief le plus sérieux de cette droite souverainiste concerne pourtant les États-Unis. Milei présente son entente avec Trump comme un formidable avantage stratégique pour l’Argentine. À court terme, l’analyse est difficile à contester : si Washington commence à douter de Londres, Buenos Aires aurait bien tort de ne pas exploiter la brèche.
Les souverainistes argentins posent cependant une question qui a le mérite de l’incommodité : peut-on prétendre recouvrer sa pleine indépendance dans l’Atlantique Sud en plaçant une part croissante de sa stratégie militaire sous l’ombrelle américaine ?
Le projet de base navale intégrée à Ushuaia nourrit cette suspicion. Il avait déjà été question de coopération avec les États-Unis lorsque la commandante du Southern Command, Laura Richardson, s’était rendue en Terre de Feu en 2024. Les plus ombrageux parlent désormais d’une remise des clefs de l’Antarctique à Washington.
La formule est excessive, comme le sont souvent les formules politiques. Elle n’est pas dépourvue de logique.
Les États-Unis demeurent le grand allié militaire du Royaume-Uni. Ils l’étaient en 1982 et rien ne garantit qu’un changement d’humeur de Donald Trump deviendra doctrine américaine pour les vingt prochaines années. Les présidents passent, les administrations se succèdent, les intérêts demeurent avec une obstination que les amitiés personnelles connaissent rarement.
Toute la stratégie de Milei repose donc sur un pari : que le monde soit réellement entré dans une époque où l’Amérique considère l’Argentine comme plus utile, dans cette partie du globe, que la vieille fidélité britannique.
C’est possible. Ce n’est pas encore acquis.
Le Royaume-Uni n’est plus celui de Thatcher
De l’autre côté de l’océan, Londres fait bonne contenance. Le ministre britannique de la Défense assure que les îles peuvent être défendues et, aujourd’hui, il a raison. Les Britanniques disposent sur place d’une garnison, d’avions de combat, de systèmes de défense et d’une présence navale suffisante pour rendre toute aventure argentine proprement insensée.
Seulement, ce n’est pas l’état présent de la garnison qui mérite examen. C’est celui de la puissance britannique.
Le Royaume-Uni de 1982 pouvait envoyer à douze mille kilomètres de ses côtes une armada composée de deux porte-avions, de destroyers, de frégates, de sous-marins nucléaires, de bâtiments amphibies et d’une foule de navires auxiliaires et marchands. L’expédition fut improvisée, dangereuse et parfois fort près du désastre. Plusieurs bâtiments britanniques furent coulés et quelques bombes argentines qui n’explosèrent point épargnèrent peut-être à Londres des journées encore plus sombres.
L’Angleterre gagna cependant parce qu’elle avait des navires, des hommes, une industrie militaire, des alliés et surtout une volonté politique que Margaret Thatcher n’avait aucune intention de tempérer.
La Royal Navy de 2026 reste une marine de premier rang par certaines de ses capacités : porte-avions, sous-marins nucléaires, aviation embarquée. Elle a perdu, en revanche, cette profondeur qui permet de subir des pertes, de tenir plusieurs théâtres simultanément et d’improviser une expédition lointaine sans mettre à nu le reste du dispositif.
Les bâtiments d’escorte sont peu nombreux, les périodes d’entretien longues et la disponibilité réelle toujours inférieure aux inventaires que l’on imprime pour le Parlement. Ce phénomène n’est d’ailleurs pas propre aux Britanniques ; toutes les vieilles puissances européennes ont pris l’habitude de compter dans leurs forces des matériels qui passent davantage de temps dans les arsenaux que sur les mers.
La droite britannique elle-même le reconnaît. Kemi Badenoch accuse le gouvernement travailliste d’avoir envoyé un signal de faiblesse au monde, notamment avec l’affaire des îles Chagos. Sa formule mérite d’être retenue : « Les pays respectent la force, non la faiblesse. » Voilà une phrase que n’aurait désavouée aucun ministre de la reine Victoria.
Elle touche surtout au fond du problème : un territoire appartient longtemps à celui qui possède à la fois la volonté de le conserver et les moyens de cette volonté. Quand l’une de ces deux choses commence à manquer, les titres anciens sortent des archives et les voisins redécouvrent subitement leurs cartes.
La leçon de 1982
Il serait pourtant sot de conclure que l’heure d’une revanche argentine approche. La guerre de 1982 fut une catastrophe militaire précédée d’une faute politique, et le courage incontestable des combattants argentins ne saurait transformer cette faute en clairvoyance.
La junte de Buenos Aires, à bout de souffle, crut qu’une reconquête territoriale lui rendrait la légitimité que la crise économique, la répression et le discrédit lui avaient ôtée. Le peuple descendit dans les rues, les drapeaux fleurirent, les foules applaudirent. Quelques semaines plus tard vinrent les listes de morts et les survivants transis des combats de l’hiver austral.
L’analogie avec Milei s’arrête évidemment très vite. L’Argentine est une démocratie, son président ne prépare aucune opération militaire et rien ne permet de penser le contraire.
Il subsiste pourtant une vieille leçon politique dont il serait imprudent de rire : lorsqu’un gouvernement argentin rencontre de sérieux embarras intérieurs, les Malouines possèdent une singulière aptitude à reparaître sur le devant de la scène.
En 1982, le drapeau devait sauver les généraux. En 2026, il peut aider à sauver quelques points dans les sondages. L’Histoire ne se répète pas ; elle se contente parfois de rimer avec un art consommé.
Une longue partie commence
La seule stratégie raisonnable pour l’Argentine est donc celle qui convient aux peuples capables d’attendre : le temps long.
Réarmer sans fanfaronnade, reconstruire une marine digne d’un pays disposant de milliers de kilomètres de côtes, refaire une aviation crédible, donner à Ushuaia les moyens d’être autre chose qu’un point spectaculaire sur les cartes, peupler et développer davantage la Patagonie australe, redevenir surtout une nation assez stable et assez prospère pour que sa puissance ne soit plus seulement un souvenir du commencement du siècle dernier.
L’Argentine aurait encore beaucoup à gagner à considérer les insulaires eux-mêmes autrement que comme une difficulté juridique. Il faudra bien, si un règlement survient un jour, leur offrir mieux que la perspective de passer sous une souveraineté qu’ils ne désirent pas. Une autonomie très large, des garanties internationales, le maintien de liens avec Londres, voire quelque formule de transition étalée sur plusieurs décennies seraient davantage conformes aux réalités humaines qu’un transfert de pavillon décidé entre diplomates.
Le temps pourrait alors travailler pour Buenos Aires davantage que toutes les proclamations.
Une Argentine prospère, militairement sérieuse, politiquement stable et capable d’offrir aux habitants des îles des garanties durables aurait infiniment plus de chances de modifier un jour le statu quo qu’une escadre lancée dans une nouvelle aventure.
Le droit compte. La volonté des habitants compte. Les titres historiques comptent. La puissance aussi, et l’on peut même dire, sans tomber dans le cynisme, qu’elle est ce qui permet souvent aux trois premiers de produire leurs effets.
Il y a encore peu d’années, pareille phrase aurait paru inconvenante dans les chancelleries occidentales. Donald Trump a cette vertu paradoxale de rendre aux relations internationales un vocabulaire que nos diplomates avaient relégué au grenier.
En refermant The Times, je regardais les chalutiers achever leur entrée au port. Nous autres qui vivons sur les côtes savons qu’une carte marine ne raconte jamais seulement les profondeurs, les récifs et les courants. Elle dit aussi qui tient les ports, qui garde les passes et qui pourra envoyer ses navires lorsque le vent fraîchira.
En 1982, Londres avait la volonté, les bâtiments et Washington. L’Argentine avait beaucoup de courage, une cause nationale et une junte qui avait confondu les deux avec une stratégie.
Quarante-quatre ans plus tard, Buenos Aires ne possède toujours pas les moyens de ses prétentions, mais elle recommence à y songer. Londres possède encore ceux de sa souveraineté, beaucoup moins ceux d’une grande puissance maritime. Washington, enfin, vient de rappeler qu’il n’existe plus de promesse éternelle dans un monde redevenu transactionnel.
Les îles, elles, n’ont pas bougé d’un pouce depuis Bougainville, Vernet ou l’amiral Woodward. Elles demeurent battues par les mêmes vents, couvertes des mêmes herbes rases, entourées de la même mer froide.
Autour d’elles, en revanche, la marée a commencé à tourner.
Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
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[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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