Traite arabo-musulmane en Afrique de l’Ouest : au Sénégal, l’autre mémoire de l’esclavage reste dans l’ombre

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À Gorée, au Sénégal, les visiteurs repartent avec en tête l’Atlantique, les navires négriers européens, les départs sans retour vers les Amériques.

Ce récit est vrai, mais il est incomplet. Car en Afrique de l’Ouest, la mémoire de l’esclavage ne se réduit pas à la seule traite atlantique. Bien avant elle, et bien après son essor, des circuits transsahariens et orientaux ont drainé des captifs vers l’Afrique du Nord, le Proche-Orient et l’océan Indien. Au Sénégal, cette histoire existe dans les travaux des chercheurs, dans certains débats savants, dans des souvenirs familiaux parfois diffus. Mais elle reste peu visible dans les circuits touristiques et souvent plus délicate à aborder que la responsabilité européenne.

Sur l’île de Gorée, tout ramène presque naturellement à la traite atlantique. Le lieu est devenu un symbole mondial, un espace de pèlerinage mémoriel, porté par l’État sénégalais, l’UNESCO et des décennies de tourisme de mémoire. Des chercheurs ont d’ailleurs montré que Gorée fonctionne aujourd’hui comme un puissant lieu d’émotions, où histoire, mémoire officielle et mise en scène patrimoniale se superposent. Ils soulignent aussi qu’au Sénégal, la controverse sur la Maison des Esclaves a provoqué des réactions passionnées, précisément parce qu’elle touche à un récit national et international devenu central.

Mais ce cadrage a eu un effet secondaire : il a relégué au second plan d’autres réalités esclavagistes pourtant anciennes. L’historien sénégalais Ibrahima Thioub, professeur à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar et fondateur du Centre africain de recherches sur les traites et l’esclavage, rappelle que l’Afrique de l’Ouest a connu plusieurs formes de mise en servitude, qu’il faut distinguer sans les opposer artificiellement : esclavage domestique, traite transsaharienne, traite atlantique et traite de l’océan Indien. Dans ses travaux, il insiste sur la nécessité de sortir d’une lecture uniquement victimaire ou uniquement atlantique de cette histoire.

Le point de départ est simple : la traite orientale n’est ni une invention polémique récente, ni un sujet marginal. Elle s’inscrit dans une très longue durée, à partir des premiers siècles de l’expansion musulmane, et s’appuie sur des routes caravanières reliant l’Afrique subsaharienne au Maghreb et au Proche-Orient. Les historiens ne s’accordent pas tous sur les chiffres exacts, mais nombre d’entre eux considèrent que les déportations vers le nord et l’est furent massives, sur plus d’un millénaire. Le sujet reste cependant plus difficile à documenter que la traite atlantique, faute d’archives aussi abondantes et sérielles que celles du commerce triangulaire. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles cette histoire reste moins connue du grand public.

Dans l’espace sénégambien, cette traite a pesé lourd. Des États africains, des chefs locaux, des marchands sahariens et des réseaux islamisés ont participé à ces circuits. Des captifs étaient pris lors de guerres, de razzias, de dettes ou de raids organisés depuis l’intérieur. Une partie était utilisée sur place ; une autre était dirigée vers le nord. Cette réalité dérange parce qu’elle brouille le confort d’un récit binaire opposant uniquement l’Europe prédatrice à une Afrique entièrement passive. Sur ce point, plusieurs chercheurs sénégalais rappellent que les élites africaines ont aussi été des acteurs de la traite. L’Afrique a connu l’esclavage et les traites avant l’arrivée des Occidentaux, et les élites africaines ont participé au commerce négrier.

C’est là que le sujet devient sensible. Car au Sénégal comme ailleurs, la mémoire n’obéit pas toujours à la seule logique historique. Elle suit aussi des lignes politiques, morales, identitaires. La traite atlantique a produit un imaginaire mondial, soutenu par les grandes diasporas noires des Amériques, par les politiques de repentance occidentales et par un important travail mémoriel international. La traite transsaharienne, elle, n’a pas eu la même postérité symbolique. Elle renvoie à des espaces aujourd’hui arabes ou musulmans, parfois perçus comme plus proches culturellement ou religieusement par une partie des sociétés ouest-africaines. Elle dérange aussi parce qu’elle oblige à interroger des hiérarchies raciales, des silences religieux et des continuités sociales plus anciennes.

L’intellectuel sénégalais Tidiane N’Diaye a joué un rôle important dans cette mise en lumière, en popularisant l’idée d’une occultation de la traite arabo-musulmane. Dans un entretien accordé au Monde, il défendait la thèse selon laquelle cette traite a laissé très peu de descendants au regard du nombre de déportés, notamment en raison de la castration d’une partie des captifs masculins. Sa lecture est connue, discutée, parfois contestée dans ses formulations ou ses extrapolations, mais elle a eu le mérite d’imposer le sujet dans le débat public francophone.

Au Sénégal, cette question n’est pas absente. Elle affleure dans les cercles universitaires, dans certaines discussions familiales, dans les récits sur les royaumes anciens, dans les recherches sur l’esclavage domestique. Elle apparaît aussi dans les programmes scolaires, même si la place accordée aux différentes traites varie selon les périodes et les approches. Une étude d’Ibrahima Seck sur les manuels de l’enseignement secondaire sénégalais montre bien que l’esclavage et les traites font l’objet d’un traitement historiographique, pédagogique et politique, avec ses accentuations, ses oublis et ses choix de narration.

En clair, le silence n’est pas absolu. Mais il existe un déséquilibre net. Le visiteur qui débarque à Gorée entendra beaucoup parler des navires européens, très peu des caravanes transsahariennes. Il apprendra les horreurs du départ vers les Amériques, moins souvent le rôle des marchés nord-africains, des intermédiaires sahéliens ou des réseaux marchands orientaux. Or les deux histoires se croisent. Elles ne s’annulent pas ; elles se complètent.

Il faut aussi rappeler qu’au Sénégal, l’esclavage ne fut pas seulement un phénomène imposé de l’extérieur. Il existait des formes locales de servitude, enracinées dans les structures sociales précoloniales. Des travaux sur la Sénégambie montrent que la condition servile était intégrée à certaines hiérarchies politiques et économiques, notamment dans les royaumes wolof. Autrement dit, parler de la traite arabo-musulmane sans parler de l’esclavage interne africain reviendrait encore à simplifier. Là aussi, la vérité historique est plus rude que les slogans.

C’est peut-être cela, au fond, qui explique la gêne persistante autour du sujet. Reconnaître la traite orientale, c’est rappeler que l’Afrique noire a été prise dans plusieurs systèmes de prédation à la fois. C’est dire que l’Europe n’a pas eu le monopole du crime. C’est aussi admettre que des acteurs africains ont participé à la capture, à la vente et à l’exploitation d’autres Africains. Et c’est enfin rouvrir un dossier embarrassant pour tous ceux qui préfèrent les récits moraux simples aux histoires complexes.

Le Sénégal n’a rien à gagner à entretenir cette demi-cécité. Bien au contraire. Une mémoire adulte de l’esclavage devrait tenir ensemble les trois dimensions du drame : les traites internes africaines, la traite atlantique et la traite arabo-musulmane. Sans hiérarchie idéologique. Sans effacement sélectif. Sans instrumentalisation.

À Gorée, l’émotion reste légitime. Mais l’histoire, elle, exige davantage que l’émotion. Elle demande de regarder le passé dans toute son étendue, y compris lorsqu’il dérange les alliances mémorielles les plus commodes. C’est à ce prix seulement que l’Afrique de l’Ouest pourra transmettre à ses enfants une histoire complète, et non un récit amputé.

Sur place, YV

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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Une réponse à “Traite arabo-musulmane en Afrique de l’Ouest : au Sénégal, l’autre mémoire de l’esclavage reste dans l’ombre”

  1. c.i.a. dit :

    Les hypocrites « bien-pensants « occultent une des plus grande horreur de l`humanité, uniquement parce qu`elle ne cadre pas, avec leurs délires idéologiques.
    Alors que même un simple d`esprit, sais que l`Islam est l`enfer sur terre, les musulmans nous le prouvent à tous les jours, avec leurs « Paix,Amour et Tolérance « de leur Charia!?

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