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Le n°203 de L’Afrique Réelle, la lettre mensuelle de l’africaniste Bernard Lugan, est paru pour novembre 2026. La revue en est à sa 17e année. Ce numéro de 28 pages est construit autour de 2 dossiers. Le premier porte sur l’Algérie, son embellie pétrolière fragile et son virage stratégique au Sahel. Le second traite de l’Éthiopie, où la guerre a repris sur 3 fronts. S’y ajoutent un long entretien autour de la nouvelle édition d’Afrique, l’histoire à l’endroit et une relecture d’Ébène, le livre africain du reporter polonais Ryszard Kapuściński.
Le veto russe, récompense du ralliement algérien
L’éditorial part d’un vote du Conseil de sécurité de l’ONU, le vendredi 30 octobre 2026. Ce jour-là, selon Bernard Lugan, la Russie a opposé son veto à un projet américain qui faisait du plan d’autonomie marocain la seule base de négociation sur le Sahara occidental. Un an plus tôt, le 31 octobre 2025, Moscou s’était abstenue lors du vote de la résolution 2797 sur le même sujet, laissant Alger isolée.
L’auteur explique ce revirement par un rapport de force. Jusque-là, l’Algérie soutenait les rébellions touareg du nord du Sahel, alors que la Russie appuie les juntes militaires de Bamako et de Niamey. Moscou aurait fait pression en 2 temps. Elle a d’abord fermé à l’Algérie la porte des BRICS, Sergueï Lavrov invoquant la nécessaire « convergence de vues » des membres. Elle s’est ensuite abstenue à l’ONU en 2025. Alger aurait compris le message, abandonné les Touareg et volé au secours du régime nigérien. Le veto du 30 octobre serait la récompense. Bernard Lugan rappelle qu’il annonçait cette évolution dans son numéro d’août, et il oppose cette diplomatie de puissance aux « émois moraux » qui tiennent lieu, selon lui, de ligne politique au Quai d’Orsay.
Algérie : une embellie des hydrocarbures sous conditions
Le premier dossier examine le redressement de la production algérienne en 2026. Le gaz avait reculé en 2025 : 101,84 milliards de m³ produits contre 104,49 milliards en 2024, et des exportations tombées de 49,29 à 45,7 milliards de m³. Les ventes de GNL avaient chuté de 18 %, à 9,54 millions de tonnes. La revue l’attribue à la maintenance lourde des complexes vieillissants d’Arzew et de Skikda, à la forte hausse de la consommation intérieure (le gaz produit 99 % de l’électricité du pays) et au manque de capacités de liquéfaction. Les réserves, elles, ne sont pas en cause. Elles atteignent 2 300 milliards de m³, soit 2,13 % des réserves mondiales.
Entre 50 et 60 milliards de dollars d’investissements ont inversé la tendance. La production pétrolière est remontée à 982 000 barils/jour en mai 2026, son plus haut niveau depuis 2023, puis à 995 000 en juillet. Le gaz a progressé de plus de 4,2 % au 1er semestre, avec 54,01 milliards de m³. Les réserves pétrolières prouvées, de 12,2 milliards de barils, placent l’Algérie au 3e rang africain. Bernard Lugan juge le gaz de schiste peu réaliste dans un pays en déficit hydrique permanent.
L’embellie a ses limites. Les grands champs d’Hassi R’Mel, d’Hassi Messaoud et d’In Amenas déclinent naturellement, et toute l’économie reste suspendue aux cours mondiaux. Le pari du solaire est réel : la 1re tranche du programme renouvelable fonctionne depuis juillet 2026 et devrait économiser 6 à 8 milliards de m³ de gaz par an, autant de volumes à exporter. Des projets d’ammoniac vert et d’hydrogène sont aussi menés par Sonatrach et Sonelgaz, et une interconnexion électrique sous-marine de 1 000 à 2 000 MW vers l’Europe est en préparation.
Le diagnostic sévère du FMI
Le rapport du FMI publié le 21 septembre 2026 est beaucoup plus pessimiste. Il relève un déficit budgétaire grave, une dette publique en forte hausse et des recettes hors hydrocarbures inférieures à 11 % du PIB. Les subventions et transferts sociaux ont atteint 46,3 milliards de dollars en 2025, soit 34,1 % d’un budget de 135,7 milliards. La revue les présente comme le prix quasi intouchable de la paix sociale. La défense absorbe 25 milliards de dollars, près de 20 % du budget, contre 9,1 milliards en 2022. C’est le premier budget militaire du continent. Au total, près de 55 % des dépenses de l’État passent dans ces 2 postes.
Les réserves de change, de 51 milliards de dollars en 2025, tomberaient à 46,5 milliards fin 2026 puis à 19,8 milliards en 2031 selon le FMI. En 2025, l’Algérie a importé pour près de 49 milliards de dollars et exporté pour 44,26 milliards, dont 95 % d’hydrocarbures et dérivés. La revue souligne aussi l’interdiction des importations de produits français décidée par Alger. Elles représentaient un peu plus de 7 % des achats algériens, contre plus de 10 % en 2018, et les médicaments jugés stratégiques ne sont pas concernés.
Le gazoduc transsaharien, clé du virage au Niger
Le 2e volet du dossier algérien relie le gaz à la nouvelle politique sahélienne d’Alger. Après la tentative de coup d’État manquée des 28 et 29 août 2026 au Niger, l’Algérie y a envoyé 4 chasseurs Su-30, un avion de transport Il-76, un ravitailleur Il-78 et plusieurs hélicoptères. Selon Bernard Lugan, c’est sa première intervention militaire extérieure officielle depuis l’indépendance de 1962, en rupture avec la doctrine de non-projection de son armée.
Le motif est le gazoduc transsaharien Nigeria-Algérie, long de 4 128 km, dont le Niger est le maillon obligé. Alger a lancé les travaux de son tronçon en juin 2026. Le projet permettrait d’exporter 30 milliards de m³ supplémentaires vers une Union européenne qui s’est privée du gaz russe et dont l’Algérie ne couvre aujourd’hui qu’à peine 14 % des besoins. Elle deviendrait alors le premier fournisseur gazier de l’Europe et pourrait peser sur la question du Sahara occidental. Moscou aurait fait comprendre à Alger que ce projet resterait un mirage sans paix au Mali et au Niger. Le 10 juillet, au lendemain de la victoire russo-malienne d’Anéfis, Alger et Bamako ont rétabli leurs ambassadeurs et rouvert leurs espaces aériens.
Le Maroc sert d’aiguillon. Le 19 juillet 2026, à Freetown, la CEDEAO a approuvé le gazoduc atlantique Nigeria-Maroc et l’Initiative Atlantique, qui doit désenclaver le Sahel par des routes menant au port de Dakhla. En juin, les travaux de ce port étaient avancés à 60 %. Reste la question touareg. Si Alger les sacrifie, prévient l’auteur, elle risque d’en perdre le contrôle. Ils pourraient se tourner vers le maréchal Haftar en Libye, lui-même très dépendant de Moscou.
Éthiopie : la Constitution ethno-fédérale à bout de souffle
Le 2e dossier est consacré à l’Éthiopie, État millénaire de 140 millions d’habitants christianisé dès le IVe siècle. Le Parti de la Prospérité d’Abiy Ahmed a remporté 438 sièges sur 501 aux législatives du 1er juin 2026. Mais aucun vote n’a pu se tenir au Tigré, et l’État ne contrôle qu’en partie les régions Amhara et Oromo, où agissent les milices Fano et l’Armée de libération oromo. Dans la région somali, l’ancien Ogaden, 2 mouvements sécessionnistes opèrent depuis la Somalie : le Front national de libération de l’Ogaden et le mouvement islamiste Al-Ittihad Al-Islam.
L’économie, elle, progressait vite. Avant la reprise de la guerre, le FMI prévoyait environ 9 % de croissance pour 2026, et les réserves de change dépassaient 5 milliards de dollars en mai. Le choc pétrolier et la fermeture du détroit d’Ormuz, liés à la guerre américano-iranienne, ont toutefois alourdi la facture énergétique et le prix des engrais.
Bernard Lugan revient sur la Constitution de 1994. En 1991, à la chute du régime marxiste de Mengistu, l’Éthiopie a failli se réduire à son réduit montagneux abyssin face à 5 revendications séparatistes. Le texte a construit l’État autour de 5 grandes ethnies et de régions taillées sur une base ethnique, avec un droit à la sécession inscrit à l’article 39. Il a garanti la survie du pays pendant 20 ans. Aujourd’hui, ses frontières ethniques alimentent les conflits territoriaux entre Tigré, Amhara et Oromia. En 2026, la Conférence nationale de dialogue propose de supprimer le droit de sécession, de passer à un régime présidentiel avec un mandat de 6 ans renouvelable 1 fois, et de remplacer les régions ethniques par des régions géographiques. Ces réformes sont perçues comme une recentralisation autoritaire.
3 guerres et une coalition de 7 mouvements
Fin septembre 2026, la guerre a repris au Tigré, en Afar et en Amhara. 7 groupes se sont regroupés dans une Alliance des Forces populaires éthiopiennes pour la survie : les Fano amhara, l’Armée de libération oromo, le FPLT tigréen, le Front de l’Ogaden, le front afar Uguugumo et 2 mouvements du Benishangul-Gumuz. Bernard Lugan parle d’une « alliance contre-nature ». Les Fano ont combattu le FPLT aux côtés de l’armée fédérale entre 2020 et 2022, et leur hostilité commune à Abiy Ahmed ne règle aucun des différends territoriaux qui les opposent.
Le FPLT a rejeté en mai 2026 l’administration provisoire prévue par l’accord de Pretoria du 2 novembre 2022, qui avait mis fin à une guerre de 600 000 morts estimés. L’Afar est un front décisif : la région est traversée par l’axe routier qui relie Addis-Abeba à Djibouti, poumon commercial du pays. L’inconnue reste l’Érythrée. Alliée d’Abiy Ahmed en 2020, elle s’est brouillée avec lui, notamment depuis qu’il a reconnu en février 2026 le massacre d’Axoum en en rejetant la faute sur les troupes érythréennes.
Un dernier article remonte au XVIe siècle et à l’arrivée des Oromo, aujourd’hui 40 % de la population. Il revient sur le djihad de l’émir de Harar Ahmed Gragne, l’intervention portugaise de Christophe de Gama et la victoire éthiopio-portugaise du 21 février 1543. Les pasteurs oromo ont ensuite colonisé un royaume épuisé, jusqu’à conquérir le tiers de l’Éthiopie actuelle. Une carte de la double expansion des Luo et des Oromo accompagne le texte.
Afrique, l’histoire à l’endroit : 30 ans après
Le cœur culturel du numéro est un long entretien de Bernard Lugan sur la nouvelle version d’Afrique, l’histoire à l’endroit, publiée aux éditions Ellipses. Elle reprend le titre d’un livre de 1996, mais l’auteur dit avoir tout refait, car 3 décennies de recherches ont, selon lui, fait voler en éclats les dogmes du « politiquement correct africain ». Il parle de « paramnésie », une déformation de la mémoire collective, dont l’île de Gorée serait le cas d’école. Elle a longtemps été présentée comme le cœur de la traite alors qu’elle n’y aurait pas joué ce rôle.
Les 17 chapitres sont répartis en 5 parties. Ils abordent le climat africain, qui se réchauffe selon l’auteur depuis 5 000 ans, avec un Sahel aujourd’hui en phase humide après les 4 grandes sécheresses du XXe siècle. Ils discutent la théorie « Out of Africa », défendent l’ancienneté des ethnies contre l’idée qu’elles seraient des créations coloniales, et décrivent la traite atlantique comme un commerce entre acheteurs européens et vendeurs africains. Les traites arabo-musulmanes y sont présentées comme un tabou, et l’auteur cite à l’appui la loi Taubira de 2001. Le livre défend aussi la thèse de l’Empire comme « boulet économique » de la France, dans la lignée de Jacques Marseille et de Daniel Lefeuvre, et rappelle qu’en 1939 l’AOF, l’AEF et Madagascar comptaient à peine 100 000 colons pour plus de 55 millions d’habitants.
Bernard Lugan s’appuie sur les travaux génétiques de l’équipe de Verena Schuenemann (université de Tübingen et Institut Max-Planck de Leipzig) pour réfuter la thèse de Cheikh Anta Diop sur une Égypte ancienne « nègre ». Il qualifie l’afrocentrisme de « thérapie mémorielle ». La dernière partie aborde le 17 octobre 1961, le génocide des Tutsi du Rwanda, l’arabisation des Berbères, la question de savoir si la France a créé l’Algérie, et les guerres du Sahel. Pour l’auteur, ces dernières relèvent davantage de vieux conflits ethno-territoriaux que du seul djihadisme. Le livre est vendu 34 €.
Relire Kapuściński
Le numéro se termine par une relecture d’Ébène (1998), fruit de plusieurs décennies de reportages de Ryszard Kapuściński au Ghana, au Nigeria, en Éthiopie, en Angola ou au Rwanda. Bernard Lugan en salue la valeur littéraire et documentaire, malgré le « tropisme résolument anticolonial » de l’auteur. Il en publie 2 extraits. Le 1er porte sur la primauté du groupe sur l’individu dans les sociétés africaines. Le 2nd porte sur l’opposition séculaire entre Touareg nomades et cultivateurs sédentaires du Sahel. En note, Bernard Lugan corrige l’emploi du terme « Bantous », qui désigne selon lui un ensemble linguistique, inadapté aux peuples sahéliens.
Comment se procurer la revue
L’Afrique Réelle est diffusée uniquement par abonnement et par internet, sur le site bernard-lugan.com. L’abonnement 2027 coûte 60 € pour 12 numéros, la formule 2026-2027 75 € pour 24 numéros, et la collection complète des 216 numéros parus de 2010 à 2027 est proposée à 200 €. Les livres de l’auteur se commandent par chèque à l’adresse : Bernard Lugan, BP 32, 03160 Bourbon-l’Archambault ou par Internet, ici
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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