Il y a des débats qui se règlent en une capture d’écran. Celui-ci s’est joué sur un symbole mathématique.
Nota Bene, la plus grosse chaîne d’histoire du YouTube francophone, a mis en ligne il y a quelques jours un épisode consacré à ce qu’on appelle la traite islamique ou traite orientale. Un sujet qu’il n’avait jamais abordé en une décennie d’existence, et qu’il n’a traité, dit-il lui-même, que parce que ses abonnés le lui demandaient massivement.
La vidéo a été démontée point par point par une vidéo-réponse dont l’auteur, Radio Maudin, sans ménagement, y voit un cas d’école de manipulation. Sur un point au moins, la démonstration est difficilement contestable — et elle mérite d’être expliquée, parce qu’elle en dit long sur la manière dont on traite ce sujet en France.
Le point de rupture
Nota Bene s’appuie, comme tout le monde, sur les travaux de l’historien canadien Ralph Austen, qui aboutit à une estimation de 17 millions de victimes pour les traites orientales sur environ 13 siècles, contre plus de 12 millions pour la traite atlantique en 4 siècles.
Le vidéaste souligne — à juste titre — qu’Austen assortit son chiffre d’une marge d’erreur considérable, de l’ordre de 25 %. Puis il en tire une conséquence chiffrée affichée à l’écran : les traites orientales auraient donc fait entre 12,75 et 17 millions de victimes. Soit, conclut-il, à peine plus que la traite atlantique, mais sur une durée trois fois plus longue.
Sauf que le symbole affiché à l’écran est celui de la marge « plus ou moins ». Et si l’on applique une marge de ± 25 % à 17 millions, la fourchette n’est pas 12,75-17. Elle est de 12,75 à 21,25 millions.
L’incertitude a été appliquée dans un seul sens : celui qui rapproche les deux traites. La borne haute, qui aurait porté l’estimation à plus de 21 millions, a purement et simplement disparu de l’écran.
L’auteur de la vidéo-réponse en tire la conclusion qui s’impose : soit c’est une erreur, et elle est stupéfiante pour une chaîne qui emploie des documentalistes, des monteurs et des relecteurs ; soit ce n’en est pas une. Et comme la vidéo est en ligne depuis plus d’une semaine, que des dizaines de commentaires l’ont signalée et qu’aucune correction n’est intervenue, la première hypothèse s’affaiblit d’heure en heure.
Là où Nota Bene a raison — et pourquoi cela aggrave son cas
Soyons honnêtes : plusieurs de ses arguments méthodologiques sont solides, et il faut le dire pour que la critique porte.
La question de la durée est réelle : 13 siècles contre 4, cela change l’intensité du phénomène, même si cela ne change rien au nombre de victimes. La question des archives l’est tout autant : les historiens disposent d’environ 35 000 expéditions documentées entre 1514 et 1866 pour la traite atlantique — registres, équipages, routes —, contre presque rien pour les caravanes sahariennes avant le XIXe siècle, ce qui contraint Austen à s’appuyer principalement sur des récits de voyageurs et des rapports diplomatiques européens.
Il cite également Paul Lovejoy, dont l’estimation pour la période 650-1600 oscille entre 3,5 et 10 millions — chiffre nettement plus bas qu’Austen, et qu’il aurait été de bonne guerre de mettre en regard.
Enfin, sa description des traites orientales n’est pas complaisante : il évoque les marches forcées sous le fouet des caravaniers, l’émasculation d’enfants pour fournir les eunuques des harems, les concubines exploitées sexuellement, les esclaves agricoles des oasis. Il rappelle que le sultan marocain Moulay Ismaïl a fait enrôler de force des Noirs libres de Fès au XVIIe siècle, et que le XIXe siècle a vu un regain de ces traites au moment même où l’Atlantique refluait.
C’est précisément ce qui rend l’affaire de la fourchette embarrassante. Un vidéaste ignorant serait excusable. Un vidéaste compétent qui connaît le dossier, qui en expose lui-même les zones grises, et dont le seul écart de rigueur tombe pile du côté qui arrange la démonstration — cela s’appelle autrement.
Le vice de forme du raisonnement
L’autre reproche, plus structurel, tient dans une phrase que Nota Bene prononce lui-même : cet épisode, admet-il, compare pour montrer qu’il est difficile de comparer.
L’aveu est savoureux et il est central. Toute la vidéo est bâtie sur une injonction — ne comparons pas, ce n’est pas une course à l’horreur — systématiquement enfreinte dès qu’une comparaison permet de conclure dans un sens précis. On ne compare pas les chiffres, mais on note que la traite atlantique fut plus intensive. On ne compare pas les systèmes, mais on souligne que les plantations américaines ont nourri le capitalisme quand les mondes musulmans se contentaient d’économies domestiques. On ne compare pas les motifs, mais on retient que la racialisation fut plus radicale du côté atlantique.
Le vidéaste critique relève également une asymétrie de traitement dans le récit lui-même : le détail et l’émotion pour la traversée de l’Atlantique — les corps entassés, les fers vérifiés, les crânes rasés —, les généralités pour la traversée du Sahara. Deux omissions sont particulièrement notables : la mortalité sur les pistes sahariennes, jamais chiffrée, et le fait que la majorité des garçons castrés pour devenir eunuques ne survivaient pas à l’opération.
Enfin, l’argument capitaliste se retourne assez cruellement contre celui qui l’emploie. Dire que l’esclavage américain a servi le développement industriel tandis que l’esclavage musulman servait le confort d’élites urbaines, c’est concéder que le premier a produit des effets économiques ayant fini par rendre la main-d’œuvre servile plus coûteuse que la machine — et donc caduque. Nota Bene le documente lui-même sans le voir : quand les États-Unis se mettent à cultiver leurs propres dattes en Californie et que le Japon industrialise la perle de culture, les esclaves des oasis et des pêcheries du Golfe sont congédiés, sans la moindre aide de leurs anciens maîtres.
Un tabou ? La réponse est dans l’histoire récente
Reste la question de fond : pourquoi ce sujet suscite-t-il une telle nervosité ?
Il suffit de regarder ce qui est arrivé à Olivier Pétré-Grenouilleau. En 2004, cet historien publie Les traites négrières, essai d’histoire globale, ouvrage couronné par le prix du Sénat. En 2005, à la suite d’un entretien de presse, il est violemment attaqué par des associations militantes et visé par une plainte, avant que celle-ci ne soit retirée sous la pression de centaines d’historiens. Son livre est aujourd’hui une référence universitaire incontestée. Vingt ans plus tard, on cite encore ses estimations. Le message envoyé à toute une génération de chercheurs, lui, n’a pas été oublié.
Il faut aussi rappeler que les auteurs les plus frontaux sur cette question ne sont pas européens. L’anthropologue franco-sénégalais Tidiane N’Diaye a publié en 2008 Le génocide voilé, consacré à la traite arabo-musulmane en Afrique. Un Africain écrivant sur la mise en esclavage des Africains par le monde arabo-musulman : voilà qui complique singulièrement l’accusation de racisme adressée à quiconque aborde le sujet.
Le livre-source, et ce qu’il annonce
Un dernier élément mérite l’attention, parce qu’il est passé inaperçu.
Nota Bene remercie en fin d’épisode l’historien qui l’a conseillé : M’hamed Oualdi, professeur à Sciences Po Paris, auteur de L’esclavage dans les mondes musulmans. Des premières traites aux traumatismes (Éditions Amsterdam, 2024). L’ouvrage est sérieux, écrit par un spécialiste reconnu du Maghreb moderne, et il apporte des choses — notamment sur la pluralité des traites, sur les pensées abolitionnistes musulmanes, et sur l’ambivalence des politiques abolitionnistes européennes.
Mais lisons sa présentation éditoriale. L’auteur y « remet en cause les historiographies cherchant à comparer cette forme d’esclavage à la traite atlantique dans le but de relativiser la gravité historique de cette dernière ».
L’objectif n’est donc pas dissimulé : il est imprimé sur la quatrième de couverture. Un lecteur pourtant favorable au livre écrivait d’ailleurs avoir redouté, à cette lecture, l’éternelle injonction à la culpabilisation. Quand la source principale d’une vidéo affiche d’emblée sa cible polémique, il ne faut pas s’étonner que la vidéo en épouse le cadrage — jusque dans le maniement des fourchettes statistiques.
Signalons au passage que le même ouvrage réfute explicitement l’idée que l’esclavage serait un tabou dans les sociétés musulmanes contemporaines. C’est un point de désaccord légitime, et il aurait mérité d’être discuté plutôt qu’importé tel quel.
Ce qui manque à tous ces débats
Une chose est absente de la vidéo de Nota Bene comme de celles d’Histoire crépue et de France Culture, qui ont traité le même sujet à quelques semaines d’intervalle : le présent.
L’esclavage n’a pas disparu. La Mauritanie ne l’a aboli qu’en 1981 et ne l’a criminalisé qu’en 2007, avec une application qui reste symbolique. Les marchés aux esclaves filmés en Libye en 2017 ont provoqué une indignation mondiale de quinze jours. Les descendants d’Africains subsahariens au Maghreb subissent une discrimination dont l’origine historique est directement documentée — les violences anti-Noirs en Tunisie depuis février 2023 en ont donné une illustration brutale, et Oualdi lui-même l’écrit.
Voilà l’angle mort. Trois vidéos consacrées à savoir si l’on a le droit de comparer deux traites achevées, et pas une ligne sur celle qui continue.
C’est peut-être là que la critique porte le plus loin : ce n’est pas l’exactitude du chiffre d’Austen qui intéresse les militants, c’est l’usage qu’on en fait aujourd’hui. Nota Bene le formule d’ailleurs sans s’en apercevoir en concluant qu’il faut se méfier des agendas idéologiques derrière ces comparaisons.
On ne saurait mieux dire venant d’un militant de gauche.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.