Il aura fallu qu’un capitaine burkinabè le dise à la télévision nationale pour que le sujet remonte à la surface en France. Ibrahim Traoré, chef de la transition à Ouagadougou depuis le coup d’État de 2022, a évoqué publiquement « l’esclavagisme arabe » sur le continent africain. « On cherche à nous exterminer depuis longtemps », a-t-il lancé, avant de préciser : plus de mille ans de traite, un dernier marché aux esclaves fermé à Médine en 1962, des hommes castrés pour qu’ils n’aient pas de descendance.
Chacun de ces éléments est historiquement établi. Aucun n’est enseigné en France avec la même insistance que la traite atlantique.
Ce que dit l’histoire
La traite dite orientale — arabo-musulmane pour l’essentiel, mais pas uniquement — s’étend du VIIe au XXe siècle, avec un pic aux XVIIIe et XIXe. Soit une durée sans commune mesure avec le commerce triangulaire européen, concentré sur trois siècles.
Ses réservoirs humains sont multiples. L’Afrique subsaharienne d’abord, dont les captifs, désignés par le terme zanj, sont acheminés par les routes transsahariennes contrôlées par les Touaregs, ou par les ports de la côte orientale — Zanzibar, Mombasa, Quelimane — vers la péninsule Arabique et l’Asie du Sud. Mais aussi l’Europe : les pays slaves, dont le nom même a donné le mot « esclave » en plusieurs langues européennes, l’arabe désignant cette région comme bilād aṣ-ṣaqāliba, le « pays des esclaves ». Le Caucase, l’Anatolie, les Balkans, et les côtes méditerranéennes chrétiennes razziées pendant des siècles par les corsaires barbaresques.
Les ordres de grandeur donnent le vertige. Robert C. Davis estime qu’entre le début du XVIe et le milieu du XVIIIe siècle, les marchands de Tunis, Alger et Tripoli ont vendu entre un million et 1 250 000 esclaves non-musulmans — chiffre contesté par d’autres historiens comme David Earle, qui juge l’extrapolation hasardeuse, mais qui donne l’échelle. L’analyse des statistiques douanières ottomanes suggère que Constantinople aurait importé environ 2,5 millions d’esclaves originaires du pourtour de la mer Noire entre 1450 et 1700. Entre 1500 et 1650, le volume de la traite orientale dépasse largement celui de la traite atlantique.
Ce point mérite d’être posé nettement, car il est absent du récit dominant. Les corsaires barbaresques n’opéraient pas seulement au large de la Sicile ou de l’Espagne. Ils remontaient jusqu’aux côtes de France, d’Angleterre, d’Irlande, et sont allés chercher des captifs jusqu’en Islande — l’enlèvement de 1627 y a laissé une trace durable, jusque dans la littérature contemporaine.
Marins, pêcheurs, villageois côtiers : les victimes étaient les gens ordinaires du littoral. Des îles entières furent vidées de leurs habitants. En Corse comme en Crète, les populations abandonnèrent les côtes pour se réfugier dans les montagnes. Une géographie de peuplement modifiée par la peur du razzia, pendant des siècles.
Cette traite ne cesse qu’au XIXe siècle. Alger n’abolit qu’en 1816, sous la contrainte d’un bombardement naval, et les derniers captifs européens ne sont libérés qu’en 1830. La Tunisie suit en 1846.
La castration systématique des captifs mâles, évoquée par Traoré, est documentée. Elle explique un fait démographique frappant : contrairement aux Amériques, où la descendance des déportés africains constitue aujourd’hui des populations entières, l’aire de la traite orientale ne compte que des groupes résiduels — Haratin du Maghreb, Akhdam du Yémen, Siddis d’Inde, Afro-Turcs, Afro-Iraniens. Des millions de personnes déportées, et si peu de descendants. La démographie dit ce que les archives ne disent pas.
Autre trait spécifique : le statut religieux commande tout. La traite des « infidèles » n’est pas prohibée, celle des coreligionnaires l’est. La conversion à l’islam permettait de hâter l’affranchissement — mécanisme sans équivalent dans le monde atlantique, où le baptême ne libérait personne. C’est une différence structurelle, souvent présentée comme une clémence, qui fut d’abord un puissant instrument d’islamisation.
Pourquoi ce silence
Le déséquilibre est mesurable : moins d’études, moins d’ouvrages, moins de films, moins de polémiques que pour la traite atlantique.
Deux explications sont généralement avancées. La rareté des sources d’abord — pas de recensement systématique en Afrique médiévale, des archives musulmanes tardives et partiales, là où la traite atlantique a laissé des registres douaniers et commerciaux abondants. Et la susceptibilité de certains États musulmans, pour lesquels évoquer leur passé négrier reviendrait à vouloir relativiser la traite transatlantique. Sans oublier l’immigration massive en Europe, qui fait que des dirigeants européens xénophiles s’interdisent toute remise en cause de certains dogmes quasi religieux, par antiracisme.
C’est le mécanisme qui fonctionne en France : impossible d’aborder la traite arabo-musulmane sans être aussitôt soupçonné de chercher à dédouaner l’Europe. Le résultat est qu’on ne l’aborde pas.
Il faut y ajouter ce que cette explication contourne. Aucun État arabe n’a jamais présenté d’excuses pour sept siècles de commerce d’êtres humains. Aucune loi mémorielle, aucune commémoration, aucun manuel scolaire français ne l’exige. La Mauritanie n’a aboli l’esclavage qu’en 1981, et le décret d’application n’a jamais été publié — parce qu’il entrerait en contradiction avec les textes de la religion d’État.
Quelques travaux existent, ceux de Tidiane N’Diaye ou d’Ibrahima Thioub. Ils n’ont jamais reçu l’écho de leurs équivalents sur la traite atlantique.
Une déclaration qui a un contexte, et qui reste vraie
Il serait naïf de prendre la sortie de Traoré pour un pur exercice d’histoire. Elle s’inscrit dans une séquence politique dense.
Le président burkinabè annonce vouloir rapatrier les étudiants inscrits en filières de charia dans les universités arabes — environ un millier en Arabie saoudite selon ses chiffres — sous menace de déchéance de nationalité, en s’interrogeant publiquement sur l’usage qu’ils comptent faire de ce droit islamique et dans quel pays. Parallèlement, l’imam sunnite Mohamed Issaque Kindo a été interpellé à son domicile après avoir critiqué un projet de loi restreignant les prières dans l’espace public. La Grande Mosquée Ahl al-Sunna a été fermée, et des informations non confirmées font état de centaines de fidèles interpellés, dont quatre-vingts envoyés au front comme volontaires pour la défense de la patrie. Fin juin, Ouagadougou recevait en grande pompe l’ambassadeur d’Israël.
Le Burkina Faso perd du terrain face aux groupes djihadistes depuis des mois. Kamel Daoud, dans Le Point, lit la déclaration comme une manœuvre visant à affaiblir la montée de l’islam radical. C’est vraisemblable. Les réactions ne se sont pas fait attendre : un imam mauritanien, dans Quds al Arabi, accuse Traoré de détourner l’attention de ses difficultés intérieures et l’invite à distinguer histoire arabe et conflits politiques contemporains ; le cheikh Ould al Zeïn Ould al Imam dénonce de « graves distorsions ».
On notera la nature de la réponse : non pas une réfutation des faits, mais une contestation de la légitimité à les énoncer. C’est exactement le procédé qui a maintenu le sujet sous cloche en Occident.
Ce que cette affaire nous dit
Que l’instrumentalisation politique existe n’annule pas la véracité historique. Une junte peut se servir d’un fait vrai — cela reste un fait vrai. Et la question à laquelle la France doit répondre n’est pas celle des motivations de Traoré, mais celle-ci : pourquoi faut-il attendre qu’un militaire sahélien parle pour que le sujet soit audible ?
Nos programmes scolaires consacrent des chapitres entiers au commerce triangulaire. C’est légitime. Ils sont muets sur mille trois cents ans de traite orientale, sur les Slaves vendus par les marchands italiens, sur les côtes européennes razziées jusqu’en Islande, sur les eunuques de Verdun exportés vers l’Adriatique, sur les milliers de Bretons, Normands, Provençaux et Corses qui ont fini leur vie enchaînés à une rame ou dans une carrière nord-africaine.
Ce n’est pas un oubli. C’est un choix, opéré au nom d’une hiérarchie des mémoires qui décide quels crimes doivent être expiés et lesquels peuvent être tus. Traoré vient de rappeler que cette hiérarchie ne tient pas devant les faits.
Photo : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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