À l’occasion du 52ᵉ anniversaire de la Révolution des Œillets du 25 avril 1974, qui mit fin à l’Estado Novo portugais, le politologue et historien britannique Tom Gerard Gallagher a accordé un long entretien au site The European Conservative. Universitaire à Manchester puis à Bradford, spécialiste des nationalismes et des transitions post-communistes, auteur d’une biographie intitulée Salazar: The Dictator Who Refused to Die et d’un ouvrage plus récent sur le Portugal de 1890 à 1975, Gallagher livre une lecture iconoclaste, exigeante et souvent inattendue d’un homme d’État qui dirigea le Portugal de 1932 à 1968.
Salazar n’était pas un fasciste
Le premier point que défend l’historien britannique relève d’une distinction conceptuelle qu’il juge fondamentale. Pour Gallagher, ranger Salazar dans la même case que Mussolini, Franco ou Hitler relève de l’erreur catégorielle. L’Estado Novo, explique-t-il, fut une tentative de dépolitisation de la société, à l’opposé exact de la mobilisation totalitaire et permanente des régimes véritablement fascistes.
Salazar, professeur d’économie à l’université de Coimbra avant d’accéder au pouvoir, n’avait ni le tempérament ni l’inclination à imposer un régime de contrôle illimité. Il ne s’entoura pas de personnalités ruthlessement portées sur la violence, ni de profiteurs prêts à confisquer les biens d’autrui. Le système judiciaire portugais ne fut généralement pas perçu comme un instrument du régime, sauf en période de crise aiguë. La PIDE, la fameuse police politique, était certes répressive, mais Gallagher rappelle qu’elle recrutait dans la police et l’armée plutôt que dans un noyau idéologique fanatique. Plus saisissant encore : la PIDE eut connaissance du complot militaire de 1974 mais ne reçut aucun ordre d’agir. L’Estado Novo, en fin de course, n’avait tout simplement plus de cœur idéologique pour se défendre.
Plus provocant encore, Gallagher avance que Salazar n’aurait pu durer trente-six ans s’il avait été le totalitaire que ses adversaires décrivent. Dans une Europe largement libérale-démocrate pendant l’essentiel de son règne, il serait resté un paria isolé. Or, ce ne fut pas le cas.
Pourquoi Salazar dérange toujours autant la gauche portugaise
Gallagher avance une analyse acerbe pour expliquer la persistance de la diabolisation salazariste dans le débat public portugais. Soixante ans après sa mort, le dictateur reste un personnage embarrassant pour des forces politiques qui ont besoin de structurer la vie politique autour d’une croisade entre le bien et le mal. Cette focalisation sur les guerres culturelles permet à la gauche, selon l’historien, de détourner l’attention de son propre bilan lorsqu’elle exerce le pouvoir.
Salazar, à l’inverse, voulait être jugé sur sa performance gouvernementale. Sa frugalité personnelle bien connue, son absence d’appétit pour la richesse et le pouvoir, lui rendent encore aujourd’hui un service paradoxal : ses adversaires ne peuvent le présenter comme un kleptocrate. Il faut donc le diaboliser à grand renfort de symboles. Depuis 1975, l’éducation nationale et les médias subventionnés par l’État portugais maintiennent vivante une rhétorique antifasciste perpétuelle, qui relègue dans l’ombre les éléments d’une vision conservatrice du Portugal – patrimoine, religion, culture, famille, attachement à la terre et à la mer – que Salazar avait précisément placée au cœur de son projet national.
Un Portugal aux indicateurs proches de l’Afrique en 1930
Pour comprendre Salazar, Gallagher rappelle l’état réel du Portugal à la veille de son arrivée au pouvoir. En 1930, près de 90 % de la population vivant hors des grands centres urbains était illettrée. Le taux d’analphabétisme chez les enfants de 10 à 14 ans atteignait 58 %. La mortalité infantile dépassait 140 pour mille. Le pays était au bord de l’effondrement financier, ce qui aurait entraîné la perte des colonies. Les indicateurs sociaux étaient parmi les pires d’Europe.
À l’arrivée des années 1960, l’image avait radicalement changé. Le taux d’analphabétisme des 10-14 ans était tombé à 3 %. La mortalité infantile avait été divisée par près de trois (55 pour mille en 1970). Le pays connut, durant cette décennie, une croissance annuelle du PIB approchant les 7 %. L’historien économique Nuno Palma, dans The Causes of Portuguese Backwardness, considère cette période comme « une grande discontinuité » dans l’histoire portugaise – la première phase de croissance accélérée que le pays ait jamais connue.
Comble de l’ironie, c’est précisément cette élévation rapide du niveau de vie qui, à partir des années 1960, généra une jeunesse sceptique – particulièrement dans les familles de fonctionnaires et de bureaucrates – séduite par les utopies gauchistes et la transgression des normes sociales. Une dynamique que tout observateur des sociétés occidentales contemporaines pourra méditer.
La défense de l’empire face à la naïveté américaine
Gallagher consacre un long développement à la diplomatie salazarienne, et notamment à l’affrontement avec les administrations américaines successives au sujet des colonies portugaises – l’Angola, le Mozambique, la Guinée-Bissau, Goa. La fameuse boutade de George Ball, sous-secrétaire d’État de Kennedy, selon laquelle le Portugal semblait gouverné par un triumvirat composé de Vasco de Gama, du prince Henri le Navigateur et de Salazar, est balayée par l’historien comme une caricature naïve révélatrice surtout du « regard paroissial » de la classe dirigeante américaine d’alors.
L’historien rappelle que les États-Unis, persuadés de l’universalité bienfaisante de la décolonisation, ont parié sur des figures comme Nasser, ouvrant largement la voie à l’instabilité moyen-orientale et à la pénétration soviétique. Au Portugal, ils trouvèrent en la personne de Franco Nogueira, ministre des Affaires étrangères, un adversaire à leur taille qui leur opposa une analyse qui s’est avérée prophétique : derrière le discours anti-colonial se cachait simplement une nouvelle forme de politique de puissance.
L’analyse rétrospective donne raison à Salazar et Nogueira. Le Mozambique post-portugais figurait en 2013 au 185ᵉ rang sur 186 dans l’Indice de développement humain de l’ONU. L’Angola sombra dans une guerre civile sanglante de plusieurs décennies. Les sociétés multiraciales et pluralistes que Lisbonne s’efforçait de bâtir, en particulier en Angola, ne survécurent pas au départ des Portugais. Salazar avait compris que la décolonisation brutale prônée par Washington et l’ONU n’était pas un progrès humanitaire mais une catastrophe annoncée.
À propos de la crise de Suez de 1956, où l’administration Eisenhower torpilla l’intervention franco-britannique, Salazar écrivit en privé qu’il s’agissait du « cas le plus criant de l’incapacité occidentale à conduire les affaires du monde » dont il avait été témoin. Une « honte et un désastre. » Le ministre Marcelo Mathias confia à l’ambassadeur américain que Washington avait été largement responsable des revers de l’Occident depuis la guerre, qualifiant les États-Unis de « nation sans histoire » qui « avance aveuglément, mue tantôt par l’idéalisme puritain, tantôt par l’égoïsme mercantile. »
Une foi catholique discrète mais structurante
Catholique fervent, Salazar voyait dans la religion la pierre angulaire de la civilisation. Pourtant, là encore, Gallagher souligne sa modération. Lors du Concordat de 1940 avec le Vatican, il négocia âprement et refusa de faire du catholicisme une religion d’État, comme c’était le cas dans l’Espagne franquiste. La religion devait demeurer subordonnée à la nation – non pas par hostilité spirituelle, mais par souci d’éviter les schismes dans un pays qui avait connu, depuis le XIXᵉ siècle, des guerres permanentes entre cléricaux et laïcs.
Gallagher relève une intuition de Salazar qui s’est tragiquement vérifiée : ses craintes que les hommes d’Église, ne voulant pas être laissés à l’écart des grandes initiatives humanitaires onusiennes, ne dérivent vers de très mauvaises compagnies. Le marxisme chrétien des années 1960, et l’engagement d’anciens catholiques dans les ailes les plus radicales de la révolution de 1974-1975, donnèrent rétrospectivement raison au dictateur. Salazar aurait souscrit, selon Gallagher, à l’observation de Soljenitsyne en 1983 : « Au cœur du système marxiste-léniniste, la haine de Dieu est le principal moteur, plus fondamental que toutes leurs prétentions politiques et économiques. »
Une figure inspirante en pleine décomposition de l’Occident moderne
L’entretien prend une tournure particulièrement frappante lorsque Rafael Pinto Borges, du think tank conservateur Nova Portugalidade qui a mené l’interview, interroge Gallagher sur le contraste entre Salazar et la classe politique occidentale contemporaine. La question, formulée crûment, vaut d’être citée : la statesmanship salazarienne ne tranche-t-elle pas avec ce « petit âge sombre » incarné par les Trudeau, Kallas, von der Leyen, Scholz ?
Gallagher partage l’analyse. Les politiciens contemporains, observe-t-il, manquent cruellement d’expérience réelle de la vie. Recrutés en nombre disproportionné dans les milieux académiques, journalistiques, des relations publiques et de l’activisme politique permanent, ils n’ont quasiment plus aucun lien avec le monde productif – ferme, atelier, caserne, entreprise. Ce vide expérientiel les rend incapables de déployer autorité et sang-froid dans les crises soudaines qui se multiplient. Ils dépendent de l’État pour leur statut et leurs revenus, ce qui les coupe de la société qu’ils prétendent représenter.
Sur la pandémie de Covid-19, Gallagher se livre à une projection éclairante : il est probable, selon lui, que Salazar aurait réagi de manière radicalement différente. Le dictateur portugais ne croyait pas qu’il fallût soustraire les citoyens aux rigueurs ordinaires de l’existence. Il n’aurait probablement pas adhéré au « safetyism » ambiant, ni à des confinements de durée indéterminée. Et il aurait sans doute été choqué par les tonalités hectorantes et abrasives utilisées par Macron, Starmer ou Draghi à l’égard des opposants à l’extension démesurée du contrôle étatique.
Un Salazar qui résonne avec le moment populiste
Pour Gallagher, l’intérêt récurrent que suscite Salazar – y compris dans des milieux nord-américains – tient à plusieurs traits qui font cruellement défaut aux dirigeants contemporains : un patriotisme paternaliste prêt à consacrer sa vie à la cause nationale, le courage personnel, la lucidité face à la « pourriture morale » occidentale, le scepticisme précoce envers la mondialisation, le refus de soumettre les intérêts nationaux aux impératifs d’une « justice internationale » fabriquée par les puissances dominantes.
L’historien admet sans détour qu’il est désormais difficile de tracer une ligne de partage aussi nette qu’autrefois entre le système autocratique salazarien et celui des démocraties européennes contemporaines. Trop d’entre elles ont violé des éléments fondamentaux de la liberté pendant la pandémie et après, oubliant l’avertissement de Thomas Jefferson : « Il n’y a aucune justification à priver les individus de leur liberté sous couvert de sécurité publique. »
Gallagher reconnaît néanmoins une faiblesse durable du salazarisme : son absence de préparation de la succession. Contrairement à Franco, qui désigna Juan Carlos pour préserver la stabilité espagnole, ou de Gaulle dont la Vᵉ République a survécu, Salazar laissa son régime mourir sans héritier solide. Lorsque Caetano fut renversé en avril 1974, personne ne prit les armes pour défendre l’Estado Novo. Une révolution en partie sans coup de feu, mais qui ouvrit la voie à des années de chaos politique et économique avant que le Portugal ne retrouve un semblant de stabilité.
Un héritage qui mérite mieux que les anathèmes
L’analyse de Gallagher, sans complaisance ni idéalisation, invite à dépasser les caricatures. Salazar fut un homme d’État qui sortit son pays d’un état proche de la faillite, qui le préserva des deux guerres mondiales, qui présida à un décollage économique réel et qui défendit lucidement les intérêts portugais face aux nouvelles puissances dominantes. Il fut aussi un dirigeant autoritaire, qui pratiqua la censure et fit usage d’une police politique. Tout cela est vrai en même temps.
Pour les peuples européens en quête de modèles politiques alternatifs au libéralisme déliquescent contemporain, redécouvrir Salazar – l’homme, le système, l’œuvre – sans tomber dans la nostalgie ni dans l’anathème, constitue un exercice salutaire. Comme le souligne Gallagher en conclusion, à une époque où les dirigeants occidentaux sont souvent décrits comme « diminutifs, incultes, infantiles et profondément peu impressionnants », la stature historique d’un homme comme Salazar – avec ses ombres et ses lumières – impose le respect. Ne serait-ce que pour cette raison, la lecture attentive de son histoire mérite d’échapper aux gardiens de l’orthodoxie antifasciste perpétuelle.
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3 réponses à “Portugal. À l’occasion des 52 ans de la Révolution des Œillets, l’historien Tom Gallagher réhabilite la figure controversée d’Antonio de Oliveira Salazar”
« ruthlessment » ? Et ça se prétend de droite ?
Souvent l « Histoire » est écrite avec une approche et une vision politique partisanes.Voir tous ce que l’on a pu écrire à propos de Staline ou de Mao quand on sait maintenant ce qu’ils furent réellement à savoir des dictateurs sanguinaires.
« particulièrement dans les familles de fonctionnaires et de bureaucrates » logique puisque le principe même du dévouement est en contradiction absolue avec les règles auxquelles sont soumis les fonctionnaires et les bureaucrates. Or les tâches annexes aux activités essentielles à la vie économique que sont celles qui sont exercées dans les « fermes, ateliers, casernes, ou entreprises » si elles ne sont pas exercées avec un dévouement confinant à l’absolu, et donc pour lequel les seules règles sont la fidélité, l’honneur et l’abnégation, deviennent des outils arbitraires, coercitifs et finalement despotiques. Aussi, les enfants des personnes qui exercent ces tâches dans un cadre « de gouvernance moderne » c’est à dire comme des technocrates, ne peuvent que subir le déséquilibre de leurs parents dans l’intime de leur éducation (au vrai sens du terme) et donc être envahit du doute et du dégoût des structures qui ont fait de leurs parents ces zombies.