Discrètement mais sûrement, les côtes bretonnes consolident leur position de pôle mondial dans l’exploitation des algues marines. Les laminaires brunes recueillies par les goémoniers du Finistère alimentent une filière industrielle en pleine expansion, qui fournit en alginate les industries agroalimentaires, cosmétiques et pharmaceutiques de la planète entière. Et plus encore : à l’heure où les industriels cherchent fiévreusement des alternatives à la pétrochimie, cette molécule extraite de nos algues bretonnes apparaît comme l’une des solutions les plus prometteuses pour le siècle qui s’ouvre.
Une filière historique enracinée dans le Léon
L’exploitation des algues marines en Bretagne ne date pas d’hier. Dès le néolithique, les populations littorales ramassaient le goémon échoué pour l’utiliser comme combustible et comme fertilisant. Au cours des siècles suivants, les côtes bretonnes ont développé une véritable culture goémonière, particulièrement intense dans le Finistère Nord, entre la baie de Morlaix et la rade de Brest. La région du Léon a longtemps fait figure de capitale française de l’activité, structurée autour de l’extraction de l’iode à partir des cendres d’algues calcinées au XIXᵉ siècle.
Aujourd’hui, la France exploite chaque année environ 71 000 tonnes d’algues, dont la quasi-totalité provient des eaux bretonnes. Le Finistère concentre l’essentiel de cette production, qui plaçe la France au deuxième rang européen et au dixième rang mondial. Pour saisir l’ampleur de la richesse biologique de la zone : la baie de Roscoff abrite à elle seule environ 600 espèces de macroalgues marines, soit la biodiversité algale la plus dense d’Europe. Sur les 12 000 espèces décrites à ce jour à l’échelle mondiale, près de 700 cohabitent dans les eaux bretonnes – soit 3 % de la diversité planétaire concentrée sur 2 730 kilomètres de littoral.
Les goémoniers, gardiens d’un métier en voie de raréfaction
Le métier de goémonier reste néanmoins fragile. Les pêcheurs spécialisés dans la collecte des algues marines ne sont plus qu’une trentaine en Bretagne, dont une poignée à Roscoff. La transmission père-fils, qui caractérisait historiquement cette profession, ne fonctionne plus vraiment : les jeunes générations préfèrent d’autres métiers moins exigeants, et les anciens goémoniers, parvenus à la retraite, peinent à raccrocher tant la passion du large reste tenace.
Le travail est physique et dépend étroitement de paramètres incontrôlables. Les bateaux partent au large équipés de peignes métalliques – le fameux peigne norvégien, lourd de 300 kilogrammes, qui drague les fonds – ou plus récemment du scoubidou, un crochet en acier suspendu à un bras hydraulique qui s’enroule autour des laminaires pour les arracher en douceur. Cette dernière technique, plus respectueuse des fonds marins, tend désormais à se généraliser sous la pression réglementaire et environnementale.
L’organisation du calendrier annuel des goémoniers est strictement encadrée. De mai à octobre, ils ciblent prioritairement la Laminaria digitata, reconnaissable à son stipe fin et flexible, qui s’épanouit jusqu’à sept mètres de profondeur. À l’automne et en hiver, place à la Laminaria hyperborea, dotée d’un stipe plus épais et plus rugueux, qui descend jusqu’à 35 mètres de fond.
L’alginate, la molécule magique extraite des laminaires
Au cœur de toute cette activité industrielle se trouve une molécule fascinante : l’alginate. Ce polysaccharide complexe, qui représente plus de 30 % de la matière sèche des algues brunes, constitue une véritable enfilade de sucres simples – les scientifiques parlent joliment d’un collier de perles composé de deux types de petits maillons. L’un confère à la molécule des propriétés épaississantes et de la flexibilité, tandis que l’autre apporte un caractère gélifiant et de la rigidité.
Les industriels recherchent particulièrement les variétés riches en propriétés gélifiantes, qui ouvrent un éventail considérable d’applications. La molécule possède en effet la capacité unique de former des gels solides en présence de calcium, ce que les biologistes décrivent par l’image d’une « boîte à œufs » : les colliers d’alginate dessinent les alvéoles, et le calcium, piégé dans les sinuosités, joue le rôle des œufs. Cette propriété structurante permet aux algues elles-mêmes de résister aux courants marins, et offre aux industriels un outil aux applications multiples.
L’alginate se retrouve aujourd’hui dans une foule de produits du quotidien : pâtes dentifrices, yaourts, crèmes glacées, confitures, masques de beauté, médicaments anti-reflux, pansements cicatrisants, capsules de café biodégradables, ou encore impressions textiles – l’application industrielle la plus volumineuse à l’échelle mondiale.
L’usine de Landerneau, fleuron méconnu de l’industrie bretonne
Le cœur industriel breton de cette activité bat à La Forest-Landerneau, dans le Finistère, où l’usine du groupe allemand JRS Marine Products transforme chaque jour environ 400 tonnes d’algues fraîches livrées par les goémoniers locaux. Le site, racheté en 2018 au chimiste américain DuPont de Nemours, produit annuellement entre 1 600 et 1 800 tonnes d’alginate, dont près de 90 % sont exportées dans le monde entier. Le groupe JRS s’est par la suite renforcé en Bretagne avec l’acquisition, quelques années plus tard, d’un second site à Lannilis, anciennement exploité par l’entreprise française Algaia.
Le procédé d’extraction, particulièrement complexe, mobilise une chaîne de transformations physico-chimiques étalées sur 36 heures environ. Les algues sont d’abord triées : pour la Laminaria hyperborea, on sépare le stipe – riche en propriétés gélifiantes – des lames, plus utiles pour les applications épaississantes. La biomasse est ensuite broyée puis plongée successivement dans des bains acides et alcalins qui décrochent progressivement la molécule d’alginate de la matrice cellulaire. Au sortir du processus, on obtient une mousse épaisse et cotonneuse qui est pressée, essorée, séchée puis broyée jusqu’à atteindre la finesse de la semoule, avant d’être conditionnée pour expédition.
Pour 2026, l’alginate produit à Landerneau servira notamment de principe actif dans une nouvelle solution anti-reflux destinée à la pharmacie internationale.
La pétrochimie en ligne de mire
C’est sans doute là que se joue le plus grand potentiel d’avenir pour la filière algale bretonne. Sous la pression réglementaire et écologique grandissante, les industriels du monde entier cherchent désespérément à substituer leurs additifs pétrochimiques par des alternatives biosourcées et biodégradables. L’alginate s’impose progressivement comme l’une des candidates les plus crédibles à cette substitution massive.
Le cas du « coating » des emballages alimentaires illustre bien cette dynamique. Depuis quelques années, les fabricants utilisent des composés fluorés – les fameux PFAS, désormais qualifiés de « polluants éternels » et progressivement interdits dans plusieurs juridictions – pour rendre étanches aux graisses les papiers de hamburgers ou de friterie. L’alginate breton commence à remplacer ces composés problématiques, offrant une alternative naturelle, biodégradable et tout aussi performante.
À Londres, la start-up Notpla développe ainsi des emballages alimentaires comestibles à base d’alginate – y compris ces fameuses bulles d’eau translucides que l’on peut ingurgiter d’un trait. En Suisse, le groupe Migros a lancé des capsules de café entièrement biodégradables baptisées CoffeeB, débarrassées de l’aluminium et du plastique habituels. Les applications imaginables sont presque infinies, depuis la cosmétique jusqu’à l’impression 3D d’organes humains, en passant par les pansements hémostatiques de nouvelle génération.
Conscient des enjeux environnementaux, l’industriel de Landerneau investit chaque année environ un million d’euros dans l’amélioration de son empreinte écologique. Depuis 2017, sa consommation d’eau a chuté de 35 %, passant de plus de 3 000 à 1 700 mètres cubes par jour – une performance qui lui a permis d’échapper aux restrictions préfectorales lors des récents épisodes de sécheresse. La consommation de gaz a parallèlement baissé de 30 % grâce à l’installation d’un groupe froid permettant la récupération de calories sur les échangeurs thermiques.
Côté circuits courts, l’usine de Landerneau a également mis en place un partenariat fertile avec le monde agricole local. Chaque jour, 40 tonnes d’un sous-produit cellulosique baptisé Algiflor sont récupérées sur les filtres du procédé industriel. Ce résidu, composé à 75 % d’eau et de cellulose, est valorisé par épandage chez les agriculteurs voisins comme fertilisant naturel – bouclant ainsi un cycle vertueux entre la mer et la terre bretonnes.
Une recherche scientifique de pointe à Roscoff
L’écosystème industriel breton s’appuie sur un environnement scientifique de premier rang. La Station biologique de Roscoff, qui a fêté son 150ᵉ anniversaire en 2022, regroupe plus de 200 scientifiques travaillant spécifiquement sur les algues. C’est là qu’a été séquencé pour la première fois, en 2010, le génome d’une algue brune – une avancée majeure pour la connaissance de ces organismes. Les chercheurs y explorent désormais des pistes prometteuses, notamment l’utilisation de bactéries marines productrices d’enzymes capables de découper précisément les molécules d’alginate.
Cette voie enzymatique pourrait à terme révolutionner les procédés industriels en remplaçant les bains chimiques actuels, gourmands en énergie et en solvants, par des processus enzymatiques opérant à température ambiante – une perspective particulièrement intéressante dans un contexte de transition écologique.
Une autre molécule moins connue mais très prometteuse, le fucane, fait également l’objet d’intenses recherches. Présent en moindre quantité dans les algues brunes, ce polysaccharide sulfaté présente une parenté chimique étonnante avec certaines molécules animales comme l’héparine, utilisée comme anticoagulant. Une start-up bretonne, AberActives, fondée en 2021 par trois chercheurs roscovites, vient de lever un million d’euros pour explorer les applications médicales et industrielles de ces composés biomimétiques.
L’algoculture, l’avenir de la filière ?
L’inquiétude monte cependant face à la raréfaction des ressources sauvages. Les forêts d’algues brunes régressent un peu partout dans le monde, sous l’effet du réchauffement climatique, des pollutions et de la pression de pêche. L’alginate devient ainsi progressivement une denrée rare sur le marché mondial. Pour répondre à cette tension, les regards se tournent désormais vers l’algoculture – la culture industrielle d’algues – qui ne représente aujourd’hui que 1 % de la production française.
Plusieurs entreprises bretonnes pionnières expérimentent ces nouvelles techniques, depuis la culture sur filières marines jusqu’aux bassins terrestres. Le challenge technique reste cependant de taille : les algues d’élevage produisent généralement un alginate de moindre qualité que les algues sauvages, qui accumulent leur précieuse molécule sur plusieurs années. Des chercheurs norvégiens travaillent toutefois sur des procédés enzymatiques permettant de modifier la qualité moléculaire des algues cultivées – une percée scientifique qui pourrait, à terme, redonner toute leur valeur aux laminaires d’élevage.
Une opportunité stratégique pour la Bretagne
Pour la Bretagne, l’enjeu dépasse largement la dimension industrielle locale. Avec ses 2 730 kilomètres de côtes, ses fonds rocheux exceptionnels, son fort marnage et sa biodiversité unique en Europe, la péninsule armoricaine dispose d’atouts naturels que peu de territoires peuvent revendiquer. L’écosystème scientifique de Roscoff, l’expertise industrielle de Landerneau et de Lannilis, le savoir-faire séculaire des goémoniers locaux : tous les éléments sont réunis pour faire de la Bretagne un acteur de premier plan dans la révolution biosourcée mondiale.
Dans un contexte où la souveraineté industrielle française et européenne devient un enjeu stratégique majeur, la valorisation des ressources naturelles régionales prend tout son sens. Les algues bretonnes ne sont plus seulement le décor pittoresque d’une carte postale littorale : elles constituent une ressource économique d’importance mondiale, un patrimoine naturel à préserver et un levier de transition écologique concret. Encore faut-il que les pouvoirs publics, les industriels et les chercheurs sachent saisir cette opportunité avec la lucidité et l’ambition qu’elle mérite.
Pour les Bretons, l’or vert qui dort dans les eaux côtières de leur péninsule représente sans doute l’un des plus beaux paris d’avenir. À condition que les goémoniers trouvent enfin une relève, que les algoculteurs parviennent à industrialiser leurs procédés, et que la recherche scientifique continue d’innover. Trois conditions exigeantes, certes – mais à la hauteur des enjeux civilisationnels qui se profilent.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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