Invasion Maroc > Espagne. « Fils de pute » : à Ceuta comme à Madrid, Pedro Sánchez conspué

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Vendredi matin, avant l’arrivée de Pedro Sánchez à Ceuta, la police nationale et la police locale ont ratissé le centre-ville pour en évacuer les clandestins encore présents, puis bouclé les rues que devait emprunter la marche de protestation. Le décor a été nettoyé avant le passage du chef du gouvernement.

Ça n’a pas suffi.

Sifflets, huées, insultes. « Fils de pute », « traître », « vous nous avez vendus », « vous avez ruiné la restauration », « vous avez laissé la frontière sans protection ». Quelques centaines de personnes, la tension avec les policiers, des députés Vox qui encouragent. Le président du gouvernement espagnol est reparti avec la bande-son de son bilan.

La veille, jeudi 30, place des Rois, face à la Délégation du gouvernement, un rassemblement s’était formé spontanément par les réseaux sociaux, avant de se transformer en marche improvisée dans le centre. « Viva España », « je suis espagnol », « gouvernement démission ». Des altercations, des groupes de clandestins pris en chasse, des jets de pierres.

Ce sont ces images-là qui comptent. Pas les communiqués.

Une ville abandonnée qui s’est défendue seule

Il faut mesurer ce que les habitants de Ceuta ont vécu en quarante-huit heures.

Une ville de 83 600 habitants qui voit débarquer, selon le ministère espagnol de l’Intérieur, quelque 60 000 personnes. Soit 70 % de sa population. Le président de la ville autonome, Juan Jesús Vivas, a donné l’équivalent à l’échelle nationale : trente-quatre millions d’entrées en Espagne en une journée.

Face à cela, ce jour-là : une quarantaine de gardes civils et une quinzaine de policiers nationaux en service, selon les syndicats professionnels espagnols. Une flotte du service maritime dont plusieurs unités présentent des voies d’eau. Trois à quatre fois moins d’effectifs qu’il n’en aurait fallu, selon les mêmes sources.

Le centre d’accueil, prévu pour 512 places, débordait de tous côtés. Les gens dormaient dans les parcs. Les commerces ont fermé. Les bars ont fermé. Le pain a manqué. Et les fêtes patronales de la Vierge d’Afrique, prévues du 1er au 8 août, ont été purement et simplement annulées.

Voilà ce que les habitants ont payé. Une saison estivale détruite, une ville à l’arrêt, des familles enfermées chez elles.

Maintenant, la question que personne à Madrid ne veut entendre : pourquoi la quasi-totalité des entrants est-elle repartie ?

L’accord de rapatriement annoncé entre Madrid et Rabat y a sa part, ainsi que le passage des forces de l’ordre et de l’armée dans les quartiers pour notifier aux intéressés qu’ils devaient franchir la frontière en sens inverse.

Mais l’agence EFE place sur le même plan un second motif, et celui-là ne doit rien à l’État : à Ceuta, tout était fermé. Commerces, grandes surfaces, bars, rideaux baissés dans toute la ville. Rien à manger, rien à boire, nulle part où dormir. Les témoignages recueillis au retour disent tous la même chose — le froid, la faim, et cette formule d’une jeune femme rentrant à Castillejos : elle n’avait rien trouvé.

Aucune circulaire n’a ordonné cette fermeture. C’est une ville qui a décidé, seule, de ne pas nourrir ceux qui venaient de forcer sa porte. Et c’est ce refus, autant que les accords diplomatiques, qui a vidé Ceuta en vingt-quatre heures.

L’unanimité locale, y compris à gauche

Ce qui rend la position de Madrid intenable, c’est qu’il n’y a pas eu de fracture politique à Ceuta.

L’Assemblée de la ville autonome a censuré l’attitude passive du gouvernement central — tous partis confondus, socialistes locaux inclus. Vivas a qualifié la situation d’absolument insoutenable et la réponse de l’exécutif de tardive et insuffisante. Il réclame un commandement unique, des moyens massifs, l’appui de Frontex et une réforme de la loi sur les étrangers autorisant les refoulements maritimes.

Alberto Núñez Feijóo dénonce la faiblesse et l’improvisation, exige la déclaration de situation d’intérêt pour la sécurité nationale et la comparution de Sánchez devant le Congrès. Santiago Abascal parle d’invasion, met en cause l’effet d’appel produit par la politique de régularisations et réclame une série de démissions.

Sánchez, lui, refuse de déclarer l’urgence nationale — la loi ne le permettrait pas pour un flux migratoire — désigne les mafias de passeurs comme responsables, remercie Rabat pour sa coopération, et appelle les dirigeants européens à ne pas se diviser.

Les Ceutíes ont traduit eux-mêmes, place des Rois. Inutile de paraphraser.

Ce qui reste, et qui ne repartira pas

Reste le vrai sujet, celui que la spectaculaire séquence des retours va faire oublier en trois jours.

Parmi la foule figuraient plus de 1 500 mineurs non accompagnés, dont beaucoup d’enfants de sept à quatorze ans. Ceux-là, en droit espagnol, ne sont pas expulsables. Ils deviennent pupilles de la ville autonome, laquelle devra les héberger, les scolariser, les entretenir — avec des centres qui, avant même cette vague, fonctionnaient déjà très au-delà de leur capacité théorique. À dix-huit ans, la plupart obtiendront un titre de séjour et prendront le bateau pour la péninsule.

C’est exactement ce qui s’est produit après mai 2021, à une échelle six fois moindre. Ceuta se débat encore aujourd’hui avec les mineurs de cette vague-là. Le stock ne se résorbe jamais ; il se déverse, avec cinq ans de décalage, dans les banlieues de Madrid, de Barcelone, de Séville. Et pour une partie d’entre eux, ensuite, à Paris, à Marseille, à Bruxelles.

Ajoutons ceux qui n’ont pas fait demi-tour et ne sont pas comptabilisés, ceux qui déposeront une demande d’asile, ceux qui disparaîtront dans la nature en attendant leur transfert. Sur soixante mille entrées et quarante-huit mille départs, l’écart n’est pas un arrondi statistique : c’est une cohorte.

Ajoutons enfin les 130 personnes entrées le même jour à Melilla, dont une part importante de mineurs selon la déléguée du gouvernement. Personne n’en a parlé. C’est pourtant le signal que le dispositif ne concernait pas une seule enclave.

Voilà la véritable facture. Elle ne se lit pas dans les images de jeudi. Elle se lira dans cinq ou dix ans dans les rues d’Europe.

Madrid, rue Serrano

Vendredi soir, plusieurs centaines de personnes se sont massées devant l’ambassade du Maroc, au 179 de la rue Serrano à Madrid.  Les mots d’ordre, « Espagne chrétienne et non musulmane », « unité nationale ». Des banderoles réclamaient la remigration.

Le rassemblement avait été convoqué par l’organisation Núcleo Nacional sous un slogan qui résume assez bien l’état d’esprit d’une partie du pays : défendre l’Espagne, seul le peuple sauve le peuple. La Falange espagnole avait relayé l’appel. Le dispositif policier était considérable – ces mêmes forces de l’ordre qui auraient dû être à protéger notre frontière commune mais qui ont été mandatées par les autorités pour s’en prendre au peuple espagnol : hélicoptère en vol stationnaire, drone de surveillance, unités déployées autour de la légation marocaine.

L’organisation avait posé sa grille de lecture avant même de descendre dans la rue : face au gouvernement corrompu, face à l’invasion, face au remplacement. Le lendemain, elle annonçait une mobilisation à Ceuta même, à 18 heures, pour défendre la ville « face à la passivité du gouvernement ».

Et il ne s’agit pas d’un phénomène cantonné à un seul camp. Le Frente Obrero, organisation de gauche nationale, a convoqué son propre rassemblement devant la même ambassade pour le dimanche 2 août à 20 h 30, sous un mot d’ordre qui devrait faire réfléchir bien des syndicalistes français : défendons l’Espagne, ce sont les travailleurs qui paient les conséquences. Son manifeste dénonce une pression exercée par Rabat sur l’Espagne et réclame l’expulsion des clandestins.

Quand la gauche ouvrière et la droite radicale convergent devant la même ambassade à quarante-huit heures d’intervalle, ce n’est plus une question d’étiquettes. C’est un pays qui ne suit plus ses dirigeants.

Le précédent est posé

L’autre conséquence est stratégique.

Le mécanisme vient d’être testé grandeur nature, avec un rendement spectaculaire. Une rumeur en ligne, une décision de justice mal comprise ou trop bien comprise, un relâchement de quelques heures côté marocain, et la frontière extérieure de l’Union européenne cesse d’exister le temps d’une journée. Coût pour celui qui ouvre le robinet : nul. Effet obtenu : une crise diplomatique européenne, un gouvernement humilié, une ville dévastée.

En 2021, le même levier avait été actionné à hauteur de dix mille personnes. Dix mois plus tard, Madrid opérait son virage historique sur le Sahara occidental. Le chantage avait payé. Il vient de recommencer, six fois plus fort. Il recommencera.

Et cette fois, l’Europe a réagi en ordre dispersé. L’Italie a suspendu Schengen avec l’Espagne pour un mois. Le Danemark et la Finlande soutiennent une exclusion. Le Portugal renforce ses frontières sud. La France a quintuplé ses effectifs à la frontière pyrénéenne — 334 policiers et gendarmes supplémentaires, trois avions, des drones, des patrouilles dans les trains. Madrid, pendant ce temps, convoque l’ambassadeur d’Italie pour protester contre la « démagogie ».

Bruxelles, égale à elle-même, a fait savoir qu’aucun mouvement vers le continent n’avait été détecté et que les images étaient inacceptables.

Trente-quatre morts annoncés vendredi, un bilan qui a continué de s’alourdir depuis. Chacun en tirera ce qu’il voudra. Ce qui est certain, c’est que la question ne se réglera pas par des communiqués d’émotion, et que les habitants de Ceuta, eux, ne sont pas d’humeur à en recevoir.

Ils ont tenu leur ville pendant que leur gouvernement expliquait qu’il n’y avait pas d’urgence nationale. Ils s’en souviendront.

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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