Il y a un aveu que les amoureux du vélo se font désormais à voix basse, en fin de repas, quand la carafe est vide et que la pudeur a lâché : le Tour de France le plus intéressant de l’été n’est plus celui de juillet.
On peut discuter du niveau, du fond de peloton, de la profondeur des équipes — et on aura raison, les écarts existent. Mais on ne discutera pas de ceci : depuis quatre éditions, sur les routes du Tour de France Femmes, il se passe quelque chose que la Grande Boucle masculine a désappris. On attaque de loin. On se plante. On repart. On perd le maillot jaune sur un coup de sang plutôt que sur un tableur.
Cette édition démarre ce samedi 1er août à Lausanne. Neuf jours. On s’en régale d’avance.
Neuf étapes, mille cent soixante-quinze kilomètres, un géant
C’est le plus long Tour féminin jamais couru : neuf étapes pour 1 175 kilomètres, contre huit les années précédentes. Trois étapes de plaine, trois accidentées, un contre-la-montre individuel, une journée de haute montagne. Départ de Suisse, retour en France dès la troisième journée, puis le Jura, le Beaujolais, le Massif central, les Alpes, Nice.
Rappelons d’où vient cette course, parce que ce n’est pas une évidence. Des Tours féminins ont existé entre les années 1980 et 2000 sans jamais s’installer. ASO relance l’affaire en 2014 avec La Course, une classique d’un jour disputée dans l’ombre du Tour masculin. Huit éditions plus tard, en 2022, naît le Tour de France Femmes avec Zwift sous sa forme actuelle. Quatre lauréates au palmarès : Annemiek van Vleuten, Demi Vollering, Katarzyna Niewiadoma, Pauline Ferrand-Prévot. Les trois dernières sont au départ.
Personne n’a encore gagné deux fois. C’est le premier enjeu de la semaine.
Le second se dresse au bout de la septième étape, et il porte un nom qui suffit : Mont Ventoux. Quinze kilomètres sept cents à 8,8 % de moyenne. Les femmes ne l’ont jamais gravi en compétition. Après la Madeleine l’an dernier, ASO passe au calibre supérieur, et l’on sait ce que le Chauve fait aux jambes et aux réputations.
Le détail du menu
Samedi 1er août — Lausanne › Lausanne, 137 km. Une grande boucle vaudoise avec incursion fribourgeoise, 1 700 mètres de dénivelé, trois côtes de troisième catégorie et un final piégeux. La côte Saint-François ne fait que 2,6 kilomètres à 4,6 %, mais elle monte en escalier, avec un passage à 10 % à 1 300 mètres de la ligne et une portion à 6 % sur les 1 400 derniers mètres. Les hommes l’ont empruntée en 2022 : le peloton en était sorti en fil. Vent de nord-est à 13 km/h dans la montée, 29 degrés annoncés. Assez pour éliminer les vraies sprinteuses, pas assez pour les grimpeuses. Terrain de puncheuses.
Dimanche 2 août — Aigle › Genève, 149 km. Malgré les côtes répertoriées, l’affaire finira au sprint massif dans les rues genevoises.
Lundi 3 août — Genève › Poligny, 157 km. Le col de la Faucille écrémera sévèrement, mais la suite est trop roulante pour empêcher un regroupement partiel. Les pures sprinteuses ne reviendront pas ; les autres, si.
Mardi 4 août — Gevrey-Chambertin › Dijon, 21 km, contre-la-montre. Le retour du chrono individuel, avec une bosse de deux kilomètres qui fera la différence. C’est ici que le classement général prend sa première forme.
Mercredi 5 août — Mâcon › Belleville-en-Beaujolais, 140 km. Sur le papier, une étape de baroudeuses. En pratique, les écarts au général seront encore trop serrés pour que les leaders laissent filer.
Jeudi 6 août — Montbrison › Tournon-sur-Rhône, 153 km. Nerveuse, dynamique, taillée pour les offensives.
Vendredi 7 août — La Voulte-sur-Rhône › Mont Ventoux, 144 km. L’étape reine. Pas besoin d’en dire plus.
Samedi 8 août — Sisteron › Nice, 175 km. La plus longue. Pour les puncheuses et les rapides ; pas assez de relief pour renverser quoi que ce soit.
Dimanche 9 août — Nice › Nice, 99 km. Et voilà l’idée de génie. Quatre-vingt-dix-neuf kilomètres, quatre ascensions du Col d’Èze par deux versants différents, le dernier passage à 6 kilomètres à 7,7 % avant de plonger sur Nice. Une finale qui autorise le renversement le dernier jour. Comparez avec les Champs-Élysées et leurs vingt ans de processions.
Vollering, la revanche méthodique
Deux fois battue, deux fois au pied du mur. Demi Vollering arrive avec une saison qui frôle l’indécence : Tour des Flandres, Flèche wallonne, Liège-Bastogne-Liège, Giro Women. La Néerlandaise de la FDJ-Suez est plus forte que l’an passé, et le parcours lui tend les bras — le chrono de Dijon devrait lui offrir un matelas avant le Ventoux.
Elle dispose en plus d’une garde rapprochée à faire pâlir : Evita Muzic, quatrième du Tour 2024, Juliette Berthet, cinquième de la dernière Vuelta, et la jeune Célia Géry. Son directeur sportif Stephen Delcourt a annoncé la couleur sans finasser : mettre la pression sur Ferrand-Prévot et sur les autres à chaque kilomètre, dès le premier jour.
On aime cette franchise. On aime encore plus quand elle se traduit sur la route.
Ferrand-Prévot, ou l’art de disparaître avant de frapper
Face à elle, Pauline Ferrand-Prévot joue une partition qu’elle connaît. À 34 ans, la coureuse de la Visma-Lease a Bike a signé un printemps de bonne facture — deuxième du Ronde, troisième à Roubaix, septième de la Flèche — puis une Vuelta discrète où elle s’est effacée devant Marion Bunel.
C’est exactement le scénario de l’an dernier. Discrète en Espagne, invisible en montagne jusqu’au Tour, puis deux démonstrations alpines et le maillot jaune sur les épaules. Il n’y a donc aucune raison de s’inquiéter pour elle, sauf une : le chrono. Elle n’en a plus disputé en course depuis les championnats de France 2021. Vingt et un kilomètres à Dijon, cela peut coûter une minute — et une minute, sur le Ventoux, ça se reprend, mais il faut le faire.
Elle a par ailleurs confessé avoir travaillé ses qualités de grimpeuse au détriment de son punch. À prendre en compte dès samedi soir sur la côte Saint-François.
Blasi, la révélation qui n’en est plus une
Paula Blasi a 23 ans et un calendrier 2026 qui ressemble à une prise de pouvoir : victoire sur la Vuelta, puis le Tour de Catalogne, puis le Tour Féminin des Pyrénées. Grande favorite du maillot blanc, outsider franche pour le maillot jaune.
Une seule inconnue, et elle est de taille : son niveau sur un chrono long. Elle brillait sur les prologues l’an passé, moins sur la distance, et elle n’en a disputé aucun cette saison. Dijon sera un examen de vérité.
Chez UAE Team L’IMAD, elle avance flanquée d’Elisa Longo Borghini, 34 ans, dont le rapport au Tour tient de la malédiction — sixième en 2022, abandons en 2023 et 2025 — mais qui a gagné l’UAE Tour et pris la quatrième place du Giro. Stratégie à deux têtes, le luxe des équipes qui n’ont pas peur.
Ajoutons Anna van der Breggen, 36 ans et une seconde jeunesse assez sidérante (deuxième de la Vuelta, troisième du Giro), pour qui le chrono est un atout et le parcours une aubaine puisqu’il ne comporte qu’une seule arrivée au sommet. Marlen Reusser, championne du monde du contre-la-montre, vainqueure du Tour de Suisse, qui arrive enfin affûtée. Et Kasia Niewiadoma, lauréate 2024, dont le petit gabarit ne s’accommode pas des exercices solitaires et qui devra retrouver ses jambes de montagne.
Deux Bretonnes dans la Grande Boucle
Et puis il y a les nôtres, et elles ne sont pas là pour le folklore.
Cédrine Kerbaol, 25 ans, Brestoise, EF Education-Oatly. Huitième l’an dernier après avoir perdu sa place dans le top 5 le dernier jour — ce genre de détail qui vous tient éveillé jusqu’à l’été suivant. Sa saison a monté en régime : Vuelta ratée au général malgré une victoire d’étape, puis deuxième du Tour de Suisse, devant Niewiadoma. Aux championnats de France, elle échoue deux fois de justesse (troisième du chrono, deuxième en ligne), ce qui, à ce niveau, s’appelle une forme. Le chrono de Dijon est son terrain, elle a prouvé au col de la Madeleine (sixième) qu’une pente sévère ne l’effraie pas. Elle vise le podium. Ce n’est pas une formule.
Maeva Squiban, 24 ans, Brestoise elle aussi, UAE Team L’IMAD. La révélation de 2025 avec ses deux victoires en solitaire à Ambert et Chambéry — le genre d’exploit qui vous colle une étiquette et une attente. Sa saison 2026 a moins bien tourné : un bon début (succès au Trofeo Marratxi-Felanitx, deuxième du Tour de Valence), puis un abandon sur la Vuelta et une vingt-deuxième place en Suisse. Sa deuxième place surprise au chrono des championnats de France a rappelé qu’elle n’était pas partie. Elle arrive avec des points d’interrogation et un parcours qui multiplie les opportunités. On parie qu’elle animera.
Autour d’elles, la délégation tricolore ne manque pas d’arguments. Célia Géry, 20 ans, championne de France en titre, quatre victoires cette saison dont la Flèche brabançonne remportée au sprint devant vingt-six adversaires et une étape du Giro : elle sera à surveiller dès Lausanne. Juliette Berthet, lieutenante de luxe de Vollering en montagne, mais capable de basculer leader en cas de pépin, comme sa cinquième place à la Vuelta et sa troisième à l’Angliru l’ont montré. Marion Bunel, 21 ans, troisième de cette même Vuelta et quatrième au sommet de l’Angliru : l’avenir du cyclisme français par étapes, au service de PFP — sauf si la Visma décide de jouer ses deux cartes françaises pour semer la panique, tactique éprouvée chez les hommes en 2022.
Mention spéciale enfin à Célia Le Mouël, championne de France du chrono à La Tour-du-Pin, qui étrennera son maillot bleu-blanc-rouge à Dijon sous les couleurs de Ma Petite Entreprise, formation qui découvre le Tour — et à Clémence Latimier, 22 ans, quatrième du Tour Féminin des Pyrénées, grimpeuse longiligne qui se dit elle-même surprise de sa progression.
Ce que promet samedi
Pour l’ouverture, le pronostic tient en une question : la côte Saint-François sera-t-elle assez dure pour éliminer Lorena Wiebes ?
Si la SD Worx-Protime contrôle et lisse la montée, la sprinteuse néerlandaise passe et gagne. Si le rythme est infernal, elle explose et Lotte Kopecky hérite du plan B — sauf que la tactique d’équipe risque alors de se retourner contre les deux. C’est tout le sel de la journée.
Les autres l’ont compris. La Visma a intérêt à durcir dès le pied pour lancer Marianne Vos — 39 ans, vainqueure l’an dernier au sommet de la côte de Cadoudal à Plumelec, et candidate à un troisième maillot vert. La FDJ-Suez veut la bagarre pour libérer Célia Géry. Chez EF, la Suissesse Noemi Rüegg court chez elle avec l’occasion en or d’endosser le premier maillot jaune, réserve faite de son retour de fracture de l’épaule et de trois mois sans compétition.
À surveiller également : Puck Pieterse, dont l’explosivité colle au final, Kimberley Le Court-Pienaar, qui peut jouer double avec Shari Bossuyt, et Eline Jansen, septième à Cadoudal l’an passé et vainqueure du dernier Grand Prix du Morbihan — le genre de coureuse qu’on ne voit jamais venir et qui figure toujours.
Départ à 14 h 15, arrivée estimée vers 17 h 44. France Télévisions à partir de 15 h 50, Eurosport dès 15 h 30.
Pourquoi c’est mieux
Reste à dire pourquoi tout cela nous réjouit davantage qu’un mois de juillet passé à regarder des watts.
Parce que neuf jours, ce n’est pas assez pour gérer. Parce qu’un peloton de cette taille ne peut pas verrouiller une course du kilomètre zéro. Parce qu’une équipe qui annonce publiquement qu’elle attaquera dès le premier jour le fait vraiment. Parce que la dernière étape se dispute sur quatre-vingt-dix-neuf kilomètres et quatre montées du Col d’Èze au lieu d’une parade en costume.
Parce qu’on y voit encore des coureuses partir de loin sans avoir consulté personne, et parfois arriver seules.
C’est du vélo à l’ancienne. Cela s’appelle courir.
YV
ps : la startliste complète ici
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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