Engagé sur le front au Donbass, un volontaire français témoigne [interview]

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24/01/2017 – 07H30 Lugansk (Breizh-info.com) – Sur la ligne de front du Donbass – à l’Est de l’Ukraine malgré les annonces publiques de cessez-le-feu, la situation change peu notamment sur certaines zones chaudes du Front. Des combats sporadiques et des bombardements se produisent toujours.

Dans cette guerre, particulièrement mal comprise et traitée médiatiquement en Europe de l’Ouest, des volontaires européens se sont engagés, ici dans le camp pro-gouvernemental ukrainien, là dans le camp autonomiste/séparatiste défendant la République du Donbass.

Dans chaque camp, on accuse les uns d’être les valets de l’impérialisme américain/mondialiste d’un côté, impérialisme russe de l’autre. Pourtant, dans chaque camp également, beaucoup de ces volontaires ont le sentiment, avant tout, de se battre par idéologie mais aussi et surtout pour défendre leur terre.

C’est le cas de Sergei Munier, un volontaire français né au Donbass que nous avons rencontré et qui part, depuis le début de la guerre et entre deux années d’étude, se battre du côté des défenseurs de la République du Donbass.

Nous avons interrogé ce dernier, pour mieux comprendre ce qu’il s’est passé et se passe encore aujourd’hui là-bas.

Breizh-info.com : pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Sergei Munier : Je suis né à Lugansk en Ukraine en 1992. Quand j’ai eu 10 ans, ma mère s’est mariée avec un français et m’a ramené en France. Mon rêve de jeunesse était de devenir militaire. Je suis passé par la Réserve au 1er régiment de Spahis à Valence et par le Prytanée National Militaire de la Flèche, mais la guerre au Donbass m’a obligé à y renoncer.

Je suis arrivé au Donbass en juin 2014, au moment le plus difficile pour les insurgés. A Donetsk, j’ai rencontré le commandant rebelle de la ville, qui m’a chargé de former un bataillon de l’Armée Orthodoxe Russe.

Puis, je les ai accompagnés au combat à Peski, lors des tentatives de percées des blindés ukrainiens pour atteindre le centre de Donetsk et lors de l’encerclement des troupes ukrainiennes abandonnées par le commandement dans le « chaudron d’Ilovaysk ».

Depuis septembre 2014, j’ai commencé les études en école de commerce en France. Mais la guerre étant loin d’être terminée malgré un cessez-le-feu officiel, j’ai dû retourner à Donetsk entre avril et septembre 2015. On m’a d’abord placé à la tête d’un groupe de reconnaissance français, étant le seul à parler la langue russe. Puis dans l’unité abkhaze « Pyatnashka », à la tête de la section étrangère composée de brésiliens, français, italien, américain, finlandais et serbes.

Nous avons combattu à Marinka lors d’un assaut ukrainien particulièrement meurtrier et dans les plaines entre Svetlodarsk et Debaltsevo.
Et après une deuxième année scolaire, je suis revenu pour la troisième fois entre mai et septembre 2016.

Cette fois, j’ai tenu une position dans les ruines du village Jabunki aux alentours de l’aéroport et combattu dans la zone industrielle d’Avdeevka, qui est actuellement un des points les plus chauds du conflit.


Breizh-info.com : pourquoi s’être engagé dans la guerre à l’est de l’Ukraine ? Pourquoi avoir choisi le camp autonomiste ?

Sergei Munier : Par le lien du sang, par conscience de rattachement à ma terre d’origine et par nécessité de la défendre contre l’ingérence étrangère.

Avec le vide spirituel et culturel que nos élites atlantistes s’efforcent à combler par le multiculturalisme, il est difficile pour un français d’imaginer par exemple l’amour de la France porté dans les lettres des poilus à leur famille ou encore le sentiment de peine et désespoir provoqué par la débâcle de 1940, cette impression que ton pays se fait violer par l’envahisseur étranger.

C’est pourtant ce sentiment qui a poussé les gens comme moi à revenir en Ukraine. Au début du conflit nous nous sommes retrouvés avec des légionnaires déserteurs, ou simplement avec des citoyens de pays occidentaux originaires de l’Ukraine ou de la Russie. Loin d’être des parias, beaucoup ont eu à abandonner une vie de confort, ce qui implique surtout des sacrifices : celui de la carrière ou du couple, comme c’était le cas pour moi.

A la mentalité du civil, qui préfère rester auprès de sa famille, s’oppose celle du combattant, qui préfère l’abandonner pour mieux la protéger.
Pour le camp ukrainien, l’agresseur est la Fédération de Russie, alors que pour le Donbass, l’agresseur est le camp ukrainien.

Leur perception s’est construite autour des événements en Crimée, de l’idée que le soulèvement au Donbass est également dirigé depuis Moscou et de l’idéologie bandériste de l’Ouest ukrainien, nourrie par un siècle de haine anti-russe.

L’arrivée de Strelkov avec ses 52 combattants de Crimée à Slaviansk a été perçue comme celle des militaires russes sans signe de distinction, les fameux « hommes verts ». Alors que pour nous, l’ennemi n’est pas l’Ukraine, mais son pouvoir actuel.

Breizh-info.com : Il y a énormément de désinformation, de part et d’autres, sur cette guerre. En tant que soldat, qu’avez-vous vu sur place ?

Sergei Munier : La communication du camp anti-maidan s’est mise en place dans le chaos, pour finir par se focalise sur les thématiques du combat « antifasciste ». Cette vision est quelque peu erronée.

Le pouvoir issu du Maidan est constitué d’hommes et femmes d’affaires aux citoyennetés canadiennes, américaines, israéliennes, géorgiennes ou suisses, descendants d’apparatchiks soviétiques. A la manière des bolchéviques en 1918, certains sont revenus de l’étranger pour récupérer les fruits de la « révolution ».

L’ironie même veut que le nouveau président ukrainien est un oligarque et ancien ministre du président déchu.

Poroshenko a par exemple offert les réserves de gaz de Slaviansk après sa reprise par l’armée ukrainienne à une compagnie dirigée par le fils de Joe Biden, a mis en vente les terres agricoles ukrainiennes et crée une commission anti-corruption subventionnée par l’UE, mais constituée de procureurs corrompus !

Contrairement au modèle russe où les oligarques sont limités par un pouvoir autoritaire, ceux d’Ukraine peuvent faire tout ce qu’ils veulent en détournant l’attention sur le « menace russe ».

L’ultra-droite ukrainienne ne fournit que les hommes de main pour le sale boulot : combattre, éliminer les rivaux ou s’approprier leur propriété, comme le montre l’emploi du Secteur Droit pour récupérer les usines à Odessa ou encore son affrontement contre les forces de Police à Mukachevo pour une affaire de contrebande de tabac.

La désinformation est pratiquée surtout par les médias occidentaux, qui présentent l’Ukraine comme un modèle d’Etat démocratique qui aspire à l’Union Européenne, alors qu’il semble plutôt aspirer à l’argent facile.

Plus grave encore, c’est l’ignorance systématique des massacres commis au nom de cette aspiration à la démocratie.

Il y a une quantité incroyable de photos et de vidéos, réalisées parfois par les ukrainiens eux-mêmes pour se vanter de leurs « exploits »: le massacre à Odessa, les exactions de l’armée dans les différentes villes de l’Est, les bombardements et les pillages.

Les médias russes prennent clairement le parti du Donbass, mais le journalisme occidental, se prenant pour le modèle d’objectivité, peut surtout se féliciter d’avoir passé sous silence des massacres en pleine Europe.

Les autorités de la LDNR laissent entrer les médias reconnus, mais même ceux-là se limitent à courir après la fantomatique armée russe et à inventer des fausses preuves de sa présence.

Ils ne s’intéressent pas au sort de la population, ni à ses revendications. Dans le champ médiatique occidental il n’existe pas de parti Donbass, mais seulement Ukraine et Russie. Ignorer les revendications des ukrainiens de l’Est, soient-ils russophones ou ukrainophones, c’est s’empêcher de comprendre la véritable situation.

Breizh-info.com : Des volontaires européens sont partis, certains dans le camp ukrainien, d’autres dans le camp autonomiste. Comprenez-vous ces engagements, dans un camp comme dans l’autre ?

Sergei Munier : Les engagements des occidentaux en Ukraine dans un camp comme dans l’autre relèvent plutôt d’un engagement politique. Le côté de Kiev attire visiblement des nationalistes français nostalgiques du combat anti-communiste, qui voient en Russie la résurgence de l’impérialisme soviétique.

Ils considèrent également que le rattachement du Donbass à la Russie est idéologique.

Dans le Donbass, nous avons aperçu quelques antifascistes européens, imaginant les LDNR comme deux républiques socialistes… Nous avions aussi dans le même camp des nationalistes français considérant la Russie comme le camp de la résistance anti-impérialiste, apportant encore plus de confusion à la compréhension de la situation.

Se baser sur les idées politiques du 20 éme siècle pour traiter ce conflit est une grande erreur, car les idéologies ne sont qu’instrumentalisées, utilisées à des fins précises, loin d’être celles recherchées par les militants. De part et d’autre, on s’aperçoit aujourd’hui que les vrais militants sont plutôt écartés par leur pouvoir respectif et que les volontaires politiques sont rentrés chez eux.

Les volontaires étrangers peuvent jouer un rôle dans la construction des républiques en apportant leur savoir-faire. Moins politisés à l’heure actuelle, ceux-ci s’engagent contre l’oligarchie occidentalisée de Kiev, se reconnaissent dans les défenseurs de la terre du Donbass et dans les valeurs traditionnelles, clairement portées par la Russie.

Breizh-info.com : Vous disiez être favorable, au départ, à la révolution de Maïdan. Qu’est ce qui vous a fait changer d’avis par la suite ?

Sergei Munier : L’Ukraine depuis son indépendance en 1991 n’a vu à sa tête que des dirigeants pilleurs de la même trempe que les oligarques russes. Yanoukovych même est un membre de mafia qui a enrichi son fils en l’espace d’une présidence.

Même s’il a été présenté comme pro-russe par l’occident seulement dans le but de le diaboliser, il est surtout un homme d’affaires qui a négocié l’accord avec L’Union Européenne pour finir par comprendre qu’il allait y perdre. Rares sont ceux qui le portent vraiment dans le cœur, même à Donetsk.

Le destituer dans le but de fonder un nouveau gouvernement populaire aurait pu être possible, seulement s’il n’y avait pas les nombreuses personnalités politiques ukrainiennes, déjà au pouvoir et donc forcément corrompues et les politiques occidentaux.

MacCain, Nuland, Henri-Lévy et d’autres sont venus s’extasier sur cette prétendue révolution populaire. Le plus choquant était de voir les gars de Svoboda, ancien parti National-Socialiste ukrainien, être présent au même endroit avec ces représentants atlantistes, mais aussi avec des Femen et des associations LGBT.

C’est contre cette alliance aussi impensable que douteuse que s’est levé le camp anti-maidan.

La question européenne n’étant que le prétexte, les vrais revendications du maidan sont : une Ukraine indépendante, au pouvoir populaire, débarrassée de la corruption et respectant son identité culturelle. C’est l’idée même de la Novorossia, qui a assuré la continuité de la rébellion populaire jusqu’à l’établissement du régime Minsk.

Breizh-info.com : comment conciliez-vous le fait d’aller vous battre 4 mois par an et de revenir étudier ensuite ..?

Sergei Munier : Comme pour tous les autres, le front me manque. Et même s’il me faut un temps d’adaptation pour accepter l’absurdité de certains aspects de la société occidentale, mon engagement ne m’a jamais posé de problèmes particuliers.

Au contraire, il m’est tout à fait facile de communiquer sur le sujet même si cela choque parfois. Il est tout de même agréable de tomber sur des inconnus qui sont informés de la situation et qui sont prêts à aider.

Je reçois des messages de soutien même de la part de militaires français, même de haut rang. Les services de sécurité ne semblent pas non plus me considérer comme un ennemi, malgré le fichage. 
L’éloignement du front ne veut pas dire qu’il faut se relâcher.

Il faut s’efforcer d’aider les siens par tous les moyens possibles, ce qui est profitable également pour la France, touchée par sanctions antirusses. Il est primordial de tout faire pour normaliser les relations entre les deux pays et cela passe également par la sensibilisation sur le Donbass, ce cas extrême où la prise de parti va à l’encontre des intérêts mutuels.

Cette activité en plus de l’écriture de mon livre et des études me prend énormément de temps et demande beaucoup de courage pour rester concentré. Pour moi, c’est plus éprouvant que le front.

Breizh-info.com : Quelle est la situation aujourd’hui ? Quels espoirs avez-vous pour le Donbass ? Pour l’Ukraine ?

Sergei Munier : La situation aujourd’hui reste tendue. Même s’il y a un cessez-le-feu de déclaré depuis les accords de Minsk. Tandis que les milices de Donetsk et de Lugansk semblent aller jusqu’à punir d’emprisonnement ceux qui le violent, il y a plusieurs points chauds où les combats ne cessent pratiquement jamais.

A Marinka, à Peski et surtout à Gorlovka et Avdeevka, les lignes sont rapprochées souvent de moins de 300 mètres, ce qui constitue une violation du cessez-le-feu. A ces endroits les deux partis se considèrent comme « agressées » et n’hésitent pas à rappliquer.

A d’autres endroits comme à Novoazovsk, Debaltsevo et parfois dans la région de Lugansk, des combats surviennent quelques fois dans l’année, comme en décembre 2016, lors d’une attaque de la 54éme brigade de l’armée ukrainienne.

Les deux armées occupent des positions, mais ce sont les volontaires qui sont employés ponctuellement pour des actions offensives. Par exemple, selon les volontaires médicaux ukrainiens ce sont des éléments du Secteur Droit qui ont été employés dans l’attaque à Décembre. Même si nous avons l’habitude de nous accuser mutuellement de tous les tords, cette dernière attaque semble être confirmée même par les militaires ukrainiens.

Les accords de Minsk sont face à un blocage. L’Ukraine doit reconnaître l’autonomie du Donbass en lui accordant un parlement, au même titre que la Crimée avant la guerre.

Or, le pouvoir ukrainien actuel considère que le Donbass est occupé par les troupes russes et que son retour introduirait un « ennemi intérieur ». C’est pourquoi Kiev demande une mission policière de l’ONU, ainsi que sa reprise du contrôle des frontières entre les régions de Lugansk, de Donetsk et de la Fédération de Russie.

De son côté, la population du Donbass est hostile aux demandes de Kiev. La solution serait éventuellement un pas en avant de la part de Kiev qui semble être en contradiction entre son revendication du Donbass en tant que territoire ukrainien et sa méfiance vis-à-vis de la population de l’Est ukrainien, peu favorable au pouvoir actuel.

Même si l’on pouvait parler d’une Ukraine unie avant que la guerre ne devienne totale, il serait difficile pour la population du Donbass ne serait-ce que accepter le drapeau bleu et jaune. Si intégration du Donbass il y aura, ce sera à l’encontre de l’aspiration populaire.

La volonté de rattachement à la Russie n’est que la conséquence de la politique agressive de Kiev du début de la guerre. Il serait très dur de persuader tous les ukrainiens de se réunir à nouveau. Cela pourrait peut-être possible si le pouvoir à Kiev change et incorpore des représentants de l’Est.

Breizh-info.com : La Russie a t-elle eu l’implication décrite par la presse occidentale dans cette région ?

Sergei Munier : La présence militaire russe est un fait réel… en Crimée. Pourtant, Kiev ne l’attaque pas. D’ailleurs, même s’il dénonce plusieurs invasions russes par an et décrète des mobilisations en faisant même les fonds de tiroir, il préfère plutôt attaquer le Donbass, sans pouvoir fournir une seule preuve de l’agression russe.

Chaque déclaration faite par l’Etat-Major ukrainien qui annonce une énième invasion russe est aussitôt reprise par les médias occidentaux. Mais parmi les preuves apportées à l’ONU par les chefs militaires ukrainiens, on a pu voir une colonne militaire russe dans les montagnes du Caucase, lors de la guerre en Géorgie en 2008.

Et quand l’armée ukrainienne prétend avoir détruit une colonne de blindés russes avec son artillerie, elle est incapable d’en fournir au moins les coordonnées. En fin de compte, les déclarations de Kiev perdent en crédibilité, la « menace russe » n’a toujours pas de preuve, mais personne ne refait de gros titres en Europe du genre « Kiev a dit des conneries ».

Ainsi, la Russie conserve son image d’agresseur.

Le travail des journalistes occidentaux de médias reconnus, acceptés sur place est parfois même maladroit. Pour faire leurs pseudo-investigations, ils vous demandent toujours d’où viennent les équipements que vous portez, en supposant que c’est fourni par la Russie. « Non, monsieur. Ça vient de l’armée française», avais-je répondu une fois !

La Russie s’est effectivement impliquée de façon significative dans le conflit en fournissant aide humanitaire, vêtements, matériaux de construction. Le rouble a remplacé le hrivna, tandis que le marché local a été inondé de produits russes.

Il est tout à fait possible que les entreprises russes suivent en cas de normalisation. On peut imaginer également la présence de conseillers et du renseignement russe, ce qui est tout à fait normal, au même titre que la présence de conseillers et du renseignement occidental (et aussi français) en Ukraine. La présence occidentale ne correspond cependant qu’aux intérêts de Kiev et se fait contre l’avis de la majorité, alors que l’Est ukrainien voudrait une présence plus offensive…

Propos recueillis par Yann Vallerie

Photo :DR
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  • Sgt García

    Le témoignage de Serguei permet d’y voir un peu plus clair dans un conflit qui, à mon avis, n’est pas assez couvert par les médias français.
    Je recommande la lecture de cet article très instructif.
    Merci Serguei.

  • petra

    Mercenaire intégriste fanatisé-dollarisé par le dictateur qui sévit au Kremlin. Qu’attendent les autorités françaises pour enquêter, interroger sa famille et l’arrêter à son retour (s’il retourne vivant) sur le territoire? Ces mercenaires sont encore plus dangereux que la canaille daechienne.