Le cinquième numéro d’Istor Breizh s’ouvre sur un éditorial qui ne prend pas de gants. Il faut se méfier, écrit la revue, de ceux qui décrètent que « leur » histoire relève de la science pendant que celle des autres — celle des vaincus, vae victis — dériverait vers le militantisme. L’histoire n’est pas manichéenne, mais sa lecture le devient parfois.
La formule vaut au-delà du cas breton. Elle décrit le mécanisme par lequel une lecture dominante s’arroge le statut de neutralité et renvoie toute autre approche du côté de la passion. Poser la question des émotions en histoire, comme le fait ce numéro, c’est refuser cette répartition commode.
Le sel, or blanc de la Bretagne
Le dossier principal, signé Gildas Buron, retrace une histoire qui a façonné les paysages et les fortunes de la péninsule.
De la protohistoire à nos jours : l’histoire du sel en Armorique, une géo-histoire des paysages salicoles, l’expansion des marais salants au nord de la Vilaine aux Temps modernes, la diffusion du sel dans la Bretagne historique. Deux articles retiendront particulièrement l’attention : celui consacré à l’impôt sur le sel et au faux-saunage, et celui sur la renaissance des marais salants de Guérande.
Rappelons ce que la gabelle a représenté ici. La Bretagne, pays de « quart-bouillon » puis exemptée, faisait face à des provinces où le sel était taxé jusqu’à l’absurde — d’où un commerce clandestin massif, une contrebande organisée, une répression féroce. Le faux-saunage n’est pas une anecdote fiscale : c’est un chapitre de l’histoire des libertés bretonnes face au fisc royal.
Anatole Danto complète le dossier par une étude des savoir-faire des paludiers du sud de la Bretagne, et Patrick Galliou revient sur une industrie oubliée : les salaisons de poisson de l’Armorique romaine. Gildas Salaün signe une chronique numismatique sur la cadière d’or d’Anne de Bretagne.
Bleimor, une pépinière de talents
Le second dossier est consacré à Bleimor, cette structure issue du scoutisme breton qui a formé plusieurs générations de musiciens.
Armelle Le Sec’h, fille de Pierre Géraud-Keraod qui en fut le fondateur, raconte comment les scouts sont devenus musiciens. Armel Morgant s’entretient avec Mariannig Larc’hantec autour de la Telenn Bleimor et signe un article sur le collège Beg an Treis à Porspoder, avec Herri Leon et Donatien Laurent. Christian Gouerou recueille le témoignage d’Alan Le Buhé, qui résume l’expérience d’une formule : « Bleimor m’a appris un certain humanisme. »
Il faut mesurer ce que représente cette filière dans l’histoire culturelle bretonne contemporaine. Le bagad Bleimor et l’école de harpe celtique qui en est issue ont produit une part considérable des musiciens qui ont porté le renouveau breton. Une transmission qui ne devait rien aux institutions culturelles officielles.
Le reste du sommaire
Laurence Moal traite de la bataille d’Auray comme d’une guerre des mémoires — sujet qui prolonge naturellement la question posée en éditorial.
Mikaël Bodlore-Penlaez revient sur la genèse de Celtica, la carte des nations celtiques dessinée par le graphiste Jakez Derouet.
Deux articles sortent des frontières bretonnes pour une escale ukrainienne : Jacqueline Le Nail retrace la présence de Bretons dans le Donbass en 1900, tandis que Jacques-Yves Le Touze rappelle qu’un Gallois fonda Donetsk. Une histoire industrielle et migratoire que l’actualité rend singulièrement présente.
Elen Le Gars signe en breton un article sur le Pardon ar Seizh-Sant, ce pardon des Sept-Saints devenu lieu d’un dialogue islamo-chrétien.
Daniel Le Couédic dresse enfin le portrait de l’architecte Georges-Robert Lefort (1875-1954), « l’architecte de toutes les Bretagnes ».
Le numéro se complète d’une carte blanche à la chanteuse Gwennyn, de brèves et d’un point de vue de Yann-Ber Thomin.
Une revue qui a sa place
Dans un paysage éditorial où l’histoire régionale est souvent réduite au patrimoine touristique ou à la nostalgie, Istor Breizh fait le pari inverse : de la recherche, des auteurs identifiés, des sujets qui n’entrent pas dans les cases. Un dossier sur la gabelle et le faux-saunage voisine avec le scoutisme musical et l’émigration bretonne dans le bassin du Donets.
C’est exactement ce qu’on attend d’une revue d’histoire : qu’elle rende disponible ce que personne d’autre ne publie.

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Photo d’illustration : DR
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