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The Eleventh Night. The Twelfth. Deux noms qui parlent peu en Bretagne comme en France. Deux noms qui pourtant, en Irlande du Nord, provoquent la joie des uns (les loyalistes, unionistes, protestants attachés à la couronne britannique), la nausée des autres (les républicains, les nationalistes irlandais), mais aussi l’indifférence d’une partie de la population.

Deux ans après un reportage consacré à ces commémorations de la bataille de la Boyne, sorte de 14 juillet (le 12 juillet est férié en Irlande du Nord) des orangistes en Irlande du Nord, mais également après avoir couvert les commémorations républicaines de Pâques 1916 ou encore exploré quelques enclaves loyalistes, nous sommes retournées à Belfast, alors que l’Irlande du Nord connait actuellement un regain de tension lié notamment à la perspective du Brexit.

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Eleventh Night, The Twelth, mais qu’est-ce que c’est ?

Chaque année, lorsque le 12 juillet approche, les quartiers loyalistes et unionistes de Belfast et de l’Irlande du Nord sont redécorés aux couleurs bleues, blanches et rouges, symbolisant le Royaume-Uni et l’attachement de l’entité protestante, orangiste, à la couronne. The Twelth, le 12, durant lequel a lieu dans tout le pays des parades à l’initiative notamment de l’ordre d’Orange, est le point d’orgue de « la saison des marches », qui voient les loyalistes célébrer leur culture, leurs racines, leur histoire, dans toute l’Irlande du Nord. Y compris parfois en cherchant à défiler à proximité de territoires républicains, les quartiers se jouxtant souvent (comme à Ardoyne au nord de Belfast), ce qui suscite parfois tensions et affrontements.

Pour Jérôme Paquet, « la bataille de la Boyne est l’instant décisif ou Jacques II, catholique, tente, avec l’aide du roi de France, de reprendre son trône d’Angleterre à Guillaume III (ou Guillaume d’Orange), protestant. Le roi de France met donc des troupes à disposition de Jacques II pour que celui-ci parte à la reconquête du trône d’Angleterre. Jacques tente donc de débarquer en Irlande pour reprendre le pouvoir. La bataille la plus célèbre a lieu non loin de Drogheda (Co. Meath), sur les rives de la rivière Boyne. Le 12 juillet 1690, les troupes de Guillaume III (dirigées par le maréchal français Fréderic-Armand de Schomberg) l’emportent sur les troupes jacobites, composées en partie de Français (…) La bataille de la Boyne marque la fin définitive de la dynastie des Stuart en Angleterre et le début de la monarchie parlementaire actuelle. C’est aussi la fin des espoirs de liberté de culte pour les Irlandais catholiques, qui resteront sous tutelle anglaise pendant plusieurs siècles. »

Pour mieux connaitre l’histoire des protestants en Irlande du Nord, on se référera par ailleurs à l’un des rares livres publiés en Français sur la question, « Pour Dieu et l’Ulster, histoire des protestants en Irlande du Nord », ouvrage de référence signé Dominique Foulon (pour les anglophones, nous vous conseillerons une série de livres sur le sujet dans un prochain article).

Des centaines de Bonfire dans toute l’Irlande du Nord

Retour à l’actualité, et à Belfast. La première chose qu’il faut dire, pour bien connaitre désormais cette ville, c’est qu’elle est de plus en plus sale. Notamment dans les quartiers, le City Center, moins intéressant historiquement, et sorte de « zone neutre » étant plus épargné par la saleté. Il n’est pas rare, dans certains quartiers, de voir les trottoirs et les rues jonchées d’immondices… on se croirait parfois dans le sud de la France.

À l’occasion des préparations des célébrations du 12 juillet 2019, il y a eu un regain de tension, mais pas celui auquel on pouvait s’attendre : en effet, c’est dans l’est de Belfast, du côté de Newtownards, que se sont cristallisées les tensions, autour de la place d’Avoniel. Traditionnellement, plusieurs semaines avant le Twelfth, des bûchers géants constitués de palettes sont érigés, dans toute l’Irlande du Nord. Il y en avait encore des centaines cette année, même si leur nombre est en déclin selon la presse locale. Des immenses bûchers, destinés à être brûlés, le 11 juillet au soir, dans ce que l’on nomme The Eleventh Night, ou encore, la nuit des Bonfire. Les jours qui précédent le bûcher, des banderoles symbolisant l’attachement à la couronne ou à d’autres causes y sont déployées (on a vu plusieurs banderoles de soutien à Tommy Robinson, notamment du côté de Sandy Row, quartier populaire loyaliste à deux pas du centre-ville de Belfast, mais aussi des banderoles de soutien à tel ou tel prisonnier). À quelques heures d’enflammer les bûchers, les drapeaux irlandais, palestiniens (les républicains s’identifient aux Palestiniens, les loyalistes aux ismaéliens…) et les « trophées » obtenus lors de vols ici ou là, prennent place sur les bûchers pour être brûlés.

Des actes qui provoquent la colère des républicains irlandais, qui ont de plus en plus d’influence (la démographie aidant, les catholiques seront majoritaires en Irlande du Nord dans les décennies à venir, ce qui inquiète le camp protestant), et qui œuvrent pour en finir avec ces traditions. Ainsi, des comités de quartier se voient désormais proposer de l’argent s’ils empêchent l’incendie de drapeaux ou de symboles républicains sur les Bonfire. De l’argent est également proposé si les palettes (traitées à cœur et donc particulièrement toxiques) sont remplacées par d’autres matières, plus écologiques. Environnement et politique se mêlent donc, et provoquent des tensions, comme à Avoniel, dans l’est de Belfast, où le Bonfire a été détruit le 10 juillet par une compagnie mandatée par les autorités, avant d’être reconstruite. Un tag a d’ailleurs été réalisé à côté pour l’occasion, menaçant clairement de représailles les personnes qui viendraient défaire le Bonfire. Pour les autorités, c’est l’UVF (Ulster Volunteer Force), groupe paramilitaire, qui était derrière cette menace, mais elles ont fini par céder, craignant pour la paix sociale dans le quartier, et de potentiels incidents à cette période très chaude de l’année.

Quoi qu’il en soit, au soir du 11 juillet 2019, les Bonfire se sont enflammés dans tout ce que Belfast compte de quartiers loyalistes. Le tout dans une ambiance festive et très alcoolisée.

The Twelfth, entre orgie et célébration

Lorsque vous vous réveillez le 12 juillet au matin à Belfast, n’hésitez pas à monter sur les collines qui entourent la ville, ou, si vous bénéficiez d’une bonne vue depuis votre logement, à regarder la ville. Vous y verrez les fumées de la veille qui s’envolent, et vous pourrez identifier les différents quartiers de la ville. Puis dès 9 h, si vous sortez dans les rues, vous observerez des milliers, des centaines de milliers de personnes, venues de toute l’Irlande du Nord, mais aussi d’Écosse, d’Angleterre et du Pays de Galles notamment (nous avons croisé des Australiens, des Canadiens, des Sud africains également), se masser, petit à petit, sur le parcours de la grande parade. Une parade qui traverse toute la ville. Au petit matin, les Flutes Bands (que l’on pourrait comparer à nos Bagads en Bretagne) quittent leurs quartiers respectifs pour ceux qui viennent de Belfast, et convergent vers le centre-ville pour le début de la parade. Une parade qui durera toute la journée (aller-retour à traverser la ville, puis retour dans son quartier de base), dans une ambiance totalement dingue, orgiesque même.

Il faut vraiment le voir pour le croire. Cette parade, par ailleurs si belle et d’une certaine façon si martiale, laisse place, chez les spectateurs, à des comportements parfois lunaires (que les autorités britanniques appellent « antisocial behaviour » et l’on comprend pourquoi en le voyant). Du côté de Sandy Row, le bastion ouvrier et loyaliste du centre-ville, les rues sont jonchées d’immondices dès tôt le matin. Des groupes de jeunes hommes et de jeunes femmes, certaines avec des tenues plus que légères, déambulent, en état d’ivresse, alors qu’il n’est même pas midi. La Buckfast, bouteille de vin tonique et pétillante à 15 degrés très prisée par la jeunesse nord-irlandaise, fait des ravages bien plus encore qu’une Maximator chez nous.

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Si l’aller de la parade, qui se déroule entre 12 h et 14 h, est encore acceptable au niveau du comportement général (encore que…), le retour, vers 18 h, laisse place à des scènes folles. Les ambulances ne cessent d’aller et venir. La police reste à distance, pour ne pas augmenter la tension (à l’inverse de la police en France, qui se montre souvent incapable de gérer la foule sans tension). Comas, bagarres, blessures (des gens dorment sur les immondices, sur les bris de verres, d’autres chutent, se battent, dorment en plein milieu de la rue). Y’a t » il plus grosse orgie en Europe qu’un 12 juillet à Belfast dans les quartiers populaires ? La question se pose, vraiment.

Quoi qu’il en soit, c’est le peuple orangiste qui célèbre sa culture. Même si, quand les langues se délient un peu (il n’est toutefois pas bienvenue, et on le comprend, de poser trop de questions lorsque l’on est « involved in anything », c’est-à-dire impliqué dans rien) on sent une profonde peur de l’avenir.

Une peur qui explique sans doute ces comportements autodestructeurs parfois observés durant cette journée du 12 juillet. « Les catholiques seront bientôt majoritaires » nous explique Steve, de Shankill (Belfast). « La communauté est inquiète pour son avenir. Qu’allons-nous devenir si nous  ne pouvons plus décider pour nous même de notre avenir ? ». Ce dernier nous dit ne pas être contre une Irlande réunifiée. Mais à la condition que l’Ulster garde une autonomie et que la communauté protestante puisse continuer à vivre selon sa culture et ses traditions. Un discours singulier, pas franchement le discours majoritairement entendu à l’occasion de ces journées, durant lesquelles il est vrai les rancœurs sont exacerbées.

Le 12 juillet à Belfast est en tous les cas, pour finir ce reportage (d’autres sont à venir, sur les livres à lire concernant les Troubles ou l’Irlande du Nord, mais aussi sur des incontournables à visiter à Belfast), une occasion unique d’aller découvrir une culture si particulière, un combat identitaire, et une histoire méconnue chez nous. Celle des protestants d’Irlande du Nord, très souvent caricaturés tandis qu’on idéalise les républicains irlandais. Quiconque n’a jamais mis les pieds à Belfast ou en Irlande du Nord ne pourra qu’avoir une vision tronquée des choses à ce sujet. Car les choses sont un peu plus compliquées qu’elles ne paraissent…

En Irlande comme en Angleterre, les observateurs médiatiques et politiques parlent d’un déclin, plus le temps passe, de ces célébrations (lire à ce sujet l’excellent article du Guardian). Quel avenir pour les protestants en Irlande du Nord ? Quel destin pour l’ordre d’Orange ? Réponse rapide à venir dans les prochaines décennies. No Surrender qu’ils criaient…

YV

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