Mikhaïl Deliaguine : « L’URSS ne s’est pas effondrée à cause des problèmes économiques » [Interview]

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La chute du mur de Berlin (et la fin du communisme en Europe de l’Est) il y a 30 ans donne l’opportunité de repenser ces événements avec distance. Nos confrères de TV Libertés et du Visegrád Post ont publié plusieurs entretiens avec des personnalités aux points de vue divers : l’universitaire croate Tomislav Sunić, le pasteur László Tőkés à l’origine de la révolution roumaine, l’agent polonais Marian Charukiewicz, le communiste hongrois Gyula Thürmer, le cardinal polonais Stanisław Dziwisz.

Breizh Info a déjà publié à ce sujet un entretien avec le philosophe russe Alexandre Douguine et l’économiste Mikhail Khazin. Aujourd’hui, nous vous faisons découvrir l’opinion de Mikhaïl Deliaguine, économiste, auteur qui a été également actif en politique.

Breizh-info.com : Khrouchtchev avait formulé le souhait que l’économie soviétique rattrape puis dépasse celle des États-Unis d’ici les années 1980. Il n’en a pas été ainsi. Comment cela s’explique-t-il ?

Mikhaïl Deliaguine : Le slogan « rattraper et dépasser » n’est pas une idée de Khrouchtchev mais date du début des années 1930. C’était un slogan populaire à cette époque. Il y avait aussi le slogan de « construction du communisme ». Et ce qu’il a dit « nous allons vous enterrer » n’était pas très populaire. C’était destiné à un public extérieur.

Le développement de l’économie soviétique a déraillé à la fin des années 1950, au tout début de l’ère Khrouchtchev [1953-1964, Ndlr]. Cela est dû à un grand nombre de facteurs. Premièrement, nous avions une très bonne méthode d’augmentation de l’efficacité de la production, adoptée par les Japonais par le biais de leurs prisonniers de guerre, ce qui a servi de base au miracle japonais.

Cela consistait à octroyer un revenu aux entreprises à chaque fois qu’elles utilisaient une invention technologique permettant de réduire les coûts de production. Quelqu’un inventait quelque chose, réduisait les coûts de production ou augmentait la quantité produite, et une part fixe du bénéfice permis par l’invention restait à l’entreprise.

Les bénéfices étaient distribués de manière très intéressante : la moitié était partagée de façon égale entre l’inventeur et le chef ayant introduit l’invention sous sa propre responsabilité. Cela apportait immédiatement beaucoup d’argent.

L’autre moitié était partagée également entre les personnes travaillant dans l’usine au moment de l’invention. Ainsi, tout le monde était intéressé non seulement à l’invention, mais aussi à chercher des personnes capables de réfléchir et de créer de meilleurs conditions pour tous.

Cela a eu pour résultat que le coût primaire du fusil trois lignes Mossine-Nagant, produit de 1898 jusqu’en 1943, a été réduit de 1,6 dans les trois dernières années de sa production. Et, de manière générale, l’ensemble du système de planification soviétique était centré sur la réduction des coûts. Cela était causé par la pauvreté et l’habitude paysanne consistant à économiser de l’argent.

La révolution scientifique et technologique a débuté à la fin des années 1950. Le nombre de produits a dramatiquement augmenté et il était impossible de planifier individuellement leur production comme dans les années 1930. Pour la gestion et la planification, il était nécessaire d’utiliser des ordinateurs électroniques, mais les autorités du Parti se méfiaient des ordinateurs, pensant qu’ils limiteraient leur pouvoir de décision. De plus, il y avait peu d’ordinateurs et il fallait faire le choix de les utiliser soit pour la défense soit pour développer l’économie nationale.

Les ordinateurs ont au final été abandonnés et n’ont pas été utilisés dans la planification économique. Il était par conséquent devenu impossible de planifier par produit, et une planification de groupe a alors débuté. À partir du moment où vous commencez à planifier non pas par unité, mais en argent, le profit devient central.

Auparavant, la tâche de n’importe quelle entreprise était de produire un certain nombre de produits en réduisant les coûts de production. Les produits de première nécessité manquaient rarement. On pouvait manquer de dix chars supplémentaires mais on ne manquait jamais de dix trappes d’accès supplémentaires pour les chars.

Une fois passé à la logique du profit, cette restriction a disparu. L’économie était désormais basée sur les prix : elle était devenue bourgeoise. Une catégorie des profits a émergé en tant que catégorie principale. Le mécanisme de l’économie soviétique a cessé d’être différent de celui de l’Ouest. Cela a constitué un tournant.

C’est pour cette raison qu’une désintégration interne progressive a eu lieu dans les années 1960. Khrouchtchev a déguisé cette désintégration en organisant une lutte contre la bureaucratie et en modifiant le système managérial. Mais, d’un côté, la nomenklatura du Parti l’a mangé et, de l’autre, des réactions assez bourgeoises ont vu le jour. Quand les États-Unis ont déclaré faillite en 1971, l’URSS n’a rien fait pour en profiter. Autrement dit, l’élite soviétique ne voulait plus du pouvoir au niveau mondial, elle voulait juste consommer.

Breizh-info.com : Lorsque Gorbatchev arrive à la tête du pouvoir en URSS en 1985, quel est l’état de l’économie soviétique ?

Mikhaïl Deliaguine : En 1985, nous étions en crise. Iouri Andropov [secrétaire général du Parti communiste de l’URSS de novembre 1982 à février 1984, Ndlr] a durci la discipline – ce qui a complètement échoué –, mais d’énormes problèmes perduraient. L’impulsion donnée au développement dans la première partie des années 1970 était à bout de souffle. La crise mondiale la stagflation a aussi affecté l’URSS.

En 1981, les Américains ont provoqué une crise du crédit, restreignant les conditions de crédit, et ont ainsi commencé à l’emporter dans la complétion face à l’URSS. Personne en URSS n’a donné de réponse à cela. Andropov a trouvé une sortie dans le développement des relations commerciales.

Andropov a commencé à lancer un projet appelé « Étoile » visant à développer les relations commerciales formations, changements dans l’organisation administrative et territoriale de l’URSS (il parlait ouvertement de la nécessité de passer à un système fédéral, à l’image des États-Unis). Il s’agissait d’un travail large et complexe. La tâche consistait à faire en sorte que les ministères soviétiques deviennent des entreprises mondiales qui manipuleraient les marchés mondiaux pour leurs propres intérêts.

Ces expériences ont été conduites sur le marché de la pêche, et sur d’autres marchés locaux, et se sont avérées fructueuses. Ce projet était top secret (KGB) et, à la mort d’Andropov, il a été poursuivi, mais pour quoi faire ? – tout le monde l’avait déjà oublié. Il existait une position de base : il fallait « développer les relations commerciales », mais personne ne se souvenait dans quel but.

Premièrement, Gorbatchev a développé les marchés et lutté contre les revenus n’étant pas issus du travail. Il a introduit une loi ayant sévèrement endommagé l’économie. Puis il a pris une décision fondamentalement mauvaise – si les gens voulaient plus d’argent, ils allaient être autorisés à en gagner plus. C’est ainsi que les gens ont commencé à gagner relativement beaucoup d’argent, et la balance financière de l’économie s’en est trouvée détruite. Cela a commencé en janvier 1987, et en novembre de la même année le marché de la consommation soviétique était déjà détruit. Il existait déjà un déficit et une pénurie de biens de première nécessité.

Nous devons mentionner le fait que Gorbatchev a simplement fait l’impasse sur la bureaucratie du Parti, qui voulait posséder ce dont elle disposait déjà. Pour ce faire, il fallait développer les marchés, alors qu’ils ignoraient comment.

Breizh-info.com : Pensez-vous que la première cause de l’effondrement de l’URSS est d’ordre économique ?

Mikhaïl Deliaguine : Non. Les problèmes économiques ont joué un grand rôle et étaient les causes directes de l’effondrement de l’URSS. Mais les problèmes économiques étaient eux-mêmes causés par les changements profonds de la classe dirigeante. La classe dirigeante de l’URSS était formée comme une classe bourgeoise.

Le fait qu’elle était formée comme une classe bourgeoise, qui voulait simplement consommer et n’avait pas de tâches importantes, peut être considéré comme étant un problème économique, mais c’est avant tout un problème technologique, car le système de direction ne correspondait pas aux exigences de la révolution technique et scientifique.

Staline n’a jamais réussi à créer un système politique compétitif. Il a fait une tentative en ce sens en 1936, qui s’est avérée infructueuse car la réponse de la nomenklatura du Parti fut une grande terreur ayant consisté à amorcer une destruction préventive de tous ses compétiteurs. Les gens à l’origine du feu se sont brûlés eux-mêmes, mais le Parti et la nomenklatura en sont sortis vainqueurs.

Il a essayé de faire cela en 1944 en tentant de retirer le Parti du gouvernement et créer un système compétitif parallèlement au Parti et à la direction économique. Il a aussi échoué en 1952. La dernière tentative en la matière a été faite en 1970 quand on a voulu mettre la direction économique hors de contrôle du Parti, ce qui a créé une compétition pour le leadership économique et celui du Parti, mais c’était trop tard.

La raison principale est que la classe dirigeante voulait vivre comme à l’Ouest. Ils ne voulaient pas la justice, ils voulaient de l’argent. Naturellement, en comparaison à celles arrivées plus tard, ces personnes peuvent paraître humanistes et honnêtes. Mais le vol de masse a commencé en 1986, je l’ai vu.

Breizh-info.com : Les années 1990 ont été marquées en Russie par le pouvoir de l’oligarchie. C’est donc cette oligarchie qui aurait organisé la fin de l’URSS ?

Mikhaïl Deliaguine : Bien évidemment, il existait des plans pour détruire l’URSS – mais des retraités tels Schweizer [Peter Schweizer, journaliste et consultant politique américain], qui a décrit dans Victory à quel point leur travail a glorieusement fonctionné, ont présenté un vœu pieu.

Ils ont pu causer de grands problèmes comme un virus dans le sang peut causer des problèmes pour l’organisme, mais la mort est due à une faible immunité. Nous ne mourons pas en raison d’influences externes, mais par la décomposition d’un système. Bien que l’impact externe ait poussé et renforcé le processus, notre équipe de jeunes réformateurs était dirigée par l’Ouest – n’oublions pas que cette équipe a été créée par Andropov comme partie du projet (Tchoubaïs et les autres).

Breizh-info.com : Que s’est-il passé pour que les années 1990 soient si dures économiquement en Russie ?

Mikhaïl Deliaguine : Dans les années 1990, l’État russe a été créé à l’intérieur de l’URSS comme une machine destinée à résoudre trois problèmes : 1) piller l’héritage soviétique ; 2) exporter le butin dans des pays à la mode ; 3) légaliser ce butin dans ces pays pour en faire une richesse personnelle. Cela fonctionne jusqu’à nos jours, avec quelques restrictions. Quand il s’agit de piller et de voler, cela devient la raison de la destruction.

La privatisation des tickets de rationnement était du vol à l’état pur. Pareil quand les réformateurs de Tchoubaïs ou Gaïdar ont organisé la fermeture d’entreprises, les ont détruites, ou quand il existait une influence extérieure inconditionnelle.

Par exemple, des conseillers américains étaient dans la région de Nijni Novgorod ; leur mission était de détruire toute l’industrie de cette région. Étant donné qu’ils ont beaucoup bu avec Nemtsov [gouverneur de l’oblast de Nijni Novgorod de 1991 à 1997, Ndlr], aujourd’hui décédé, ils n’ont pu régler ce problème et une fois rentrés aux États-Unis, ils ont été emprisonnés car il s’est avéré qu’ils avaient non seulement volé de l’argent russe mais aussi celui du contribuable américain. Mais on peut penser qu’ils n’auraient pas été emprisonnés s’ils avaient rempli leur mission consistant à détruire l’industrie de la région de Nijni Novgorod.

En quoi a consisté le défaut de paiement de 1998 ? Ziouganov avait peur de sa victoire aux élections et l’a donnée à Eltsine [lors de la présidentielle de 1996, le candidat du PC Guennadi Ziouganov était au second tour ; ce scrutin est souvent décrit comme ayant été entaché par de nombreuses fraudes, Ndlr]. Ensuite, ils ont tout simplement volé l’intégralité du budget, avant de se confesser (dans des termes légèrement différents, évidemment).

Breizh-info.com : De nos jours, on a de l’extérieur l’image d’une Russie qui s’appuie sur une technologie militaire et spatiale avancée, et sur la rente des matières premières (pétrole et gaz). L’économie russe est-elle suffisamment diversifiée, ou est-elle encore très dépendante des matières premières vendues à l’étranger ? Des projets de diversification de l’économie russe sont-ils mis en œuvre ?

Mikhaïl Deliaguine : La dépendance en pétrole et gaz est aujourd’hui plus importante que pendant le période soviétique, car la plupart des industries les plus développées de l’URSS ont été détruites. Ce que nous voyons, c’est que le complexe militaro-industriel n’est même pas capable de produire la quantité d’armes nécessaire à la conduite d’une opération militaire. Certaines technologies ont tout simplement été perdues nous ne pouvons désormais plus produire ce que nous produisions en URSS.

Il existe des projets pour diversifier l’économie, étant donné que ceux se souciant du bien du pays ne sont pas tous mis à l’écart, mais l’État n’a pas besoin d’eux, en principe. Un exemple : le ministre de l’Industrie, Denis Manturov, a déclaré il y a un mois [entretien réalisé en septembre 2019, Ndlr] que le Tupolev TU-204 était meilleur que le Soukhoï SuperJet 100. En réalité, cela n’est pas le cas, mais il a un très bon argument : il explique que quand la Russie fabrique des TU-204, elle peut le faire de manière indépendante, sans devenir dépendante d’autres pays qui nous imposent des sanctions et nous sont très hostiles. Et lorsque nous faisons des Soukhoï SuperJet 100, nous sommes dépendants de l’Ouest.

Monsieur Manturov dit donc que le TU-204 est meilleur que le Soukhoï SuperJet 100. Bien sûr, il l’a expliqué dans d’autres termes, j’explique juste son idée en détail. Mais le fait que le TU-204 est meilleur que le Soukhoï SuperJet 100, pour lequel nous dépendons de l’Ouest, voilà ce qu’il dit, c’est son argument.

Les gens pensent que nous n’avons pas de bourgeoisie comprador… La bourgeoisie ressemble à Elon Musk, comparé à ces gens-là.

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR
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