Une fois de plus, toute la presse occidentale progressiste est au diapason : la liberté de la presse est en danger en Hongrie. L’opposition réunit quelques milliers de personnes pour manifester. La presse internationale et notamment le mainstream français, tacle la dictature hongroise. Sentiment de déjà vu… mais qu’en est-il vraiment ?

Le 22 juillet, le rédacteur en chef d’Index.hu, principal site d’information hongrois, est renvoyé. Le lendemain, 70 des 90 rédacteurs remettent leur démission. Pour Ouest-France, c’est un coup d’Orbán, qui vient de faire tomber « un bastion de la liberté de la presse en Hongrie ».

Orbán n’est ni un dictateur qui écrase la presse « libre et indépendante » ni un bienfaiteur de la presse

Toujours selon Ouest-France, qui reprend tout simplement la version publié par les rédacteurs démissionnaires sans se faire l’écho des autres points de vue sur cette affaire qui a pris une importance internationale, le renvoi du rédacteur en chef fait suite au refus de ce dernier d’un plan de restructuration, « qui cachait, selon lui, une mise au pas de la rédaction ». Tout cela étant rendu possible par le rachat de la moitié de la régie publicitaire d’Index par Miklós Vaszily, un « magnat de la presse très lié au Fidesz ».

Difficile, vu de notre Bretagne lointaine, de percevoir que quelque chose cloche. À force d’entendre tout le temps le même son de cloche – sauf par exemple chez nos collègues du Visegrád Post – sur la dictature hongroise en français, on finit par tout gober sans se poser de questions, tant cet état de fait paraît évident.

Mais l’OJIM nous apporte un éclairage précis et équilibré de la situation. Non, Orbán n’est ni un dictateur qui écrase la presse « libre et indépendante » ni, certes, un bienfaiteur de la presse. Mais ce n’est pas son rôle de premier ministre : dans le dossier en trois parties de l’OJIM sur la situation de la presse en Hongrie, on comprend bien mieux la situation si on prend le temps de lire cet imposant dossier. Mais résumons : il y a une lutte à mort en Hongrie entre deux blocs de la presse, l’un, libéral et progressiste, ultra-majoritaire et dominant depuis le changement de régime, et l’autre, conservateur, qui n’arrive à concurrencer le premier bloc que depuis peu. Le tout dans un pays qui ne donne pas de subventions à la presse et où la loi du marché fait office de juge de paix pour la survie des médias. Cela impose donc aux médias d’avoir un fonctionnement économiquement viable.

Qui est derrière Index.hu ?

Mais revenons à Index, navire amiral de la résistance à Viktator. Premier site d’information de Hongrie, le média s’est toujours présenté comme « indépendant et objectif ». Mais nos collègues hongrois confirment notre impression obtenue en lisant les colonnes de leur version en anglais : ce média était indépendant peut-être, mais objectif certainement pas. Au contraire, Index est un média militant progressiste qui n’a eu de cesse de d’attaquer le gouvernement, quitte à utiliser des fake news, et se faisait aussi l’écho de la propagande progressiste LGBT ou pro-migrants, popularisant l’ethnomasochisme déjà trop bien implanté en Occident, et ouvrant ses colonnes à toutes sortes d’auteurs souvent insultant à l’égard des Hongrois. Peu après le limogeage de Szabolcs Dull, rédacteur en chef d’Index depuis décembre dernier et journaliste à Index depuis 2014, d’autres explications remontent à la surface.

Tout d’abord, les explications de la direction du média ne sont pas relayées par tous. En effet, les propriétaires affirment qu’outre une mauvaise gestion du média qui résultait en une baisse du chiffre d’affaire, Szabolcs Dull, le rédacteur en chef, avait également divulgué à la concurrence des données internes.

Selon le site pro-Orbán Pesti Srácok , l’ancien rédacteur en chef érigé en martyr de la liberté de la presse consultait aussi régulièrement des responsables de l’opposition, et en particulier ce la Demokratikus Koalicio, un parti socio-libéral progressiste, en faveur notamment des Etats-Unis d’Europe.

Enfin, une autre piste a fait la une en Hongrie mais n’a pas eu d’écho à l’étranger : le lobby sicule. Késako ? Les Sicules sont un peuple de Transylvanie (aujourd’hui en Roumanie) de langue hongroise qui se battent pour leurs droits de minorité autochtone. Nous avons à ce propos interrogé il y a peu le responsable des Affaires étrangères du Conseil national sicule, dont le combat parle à tous les Bretons de sang et de cœur.

La campagne pour leur initiative citoyenne visant à aider les minorités régionales européennes à sécuriser des fonds européens a reçu en Hongrie le soutien de tout le monde, ou presque. Joint par téléphone, le directeur de campagne László Pesty nous a expliqué ce dont aucun média français n’a parlé. « J’ai contacté tout le monde pour soutenir cette initiative, des gens de gauche comme des gens de droite, tout le monde a soutenu le projet et appelé ses abonnés à signer la pétition. Tous les médias, qu’ils soient pro- ou anti-Orbán, ont parlé de cette initiative, car ce n’est pas une question partisane ou politique. Du moins aux yeux de la plupart des gens. Szabolcs Dull, le rédacteur en chef d’Index, a considéré que ça n’avait pas valeur d’information. On parle d’une initiative citoyenne qui dans un pays de 10 millions d’habitants récolte 787.000 signatures, et qui est soutenu par des ministres, des politiciens de l’opposition, des sportifs, des artistes, des animateurs, etc. C’est une cause nationale. Et c’est le problème. M. Dull est un mondialiste, et ces gens-là détestent tout ce qui est national, tout ce qui est local, tout ce qui a rapport à l’identité enracinée. »

Caractériel, ce Sicule de 55 ans, a couvert le siège de Sarajevo, nourri à l’université la dissidence au  communisme de films interdits, et réalisé de nombreux films et documentaires. Et il est une des figures du « lobby sicule », que les progressistes anti-identité n’hésitent pas à qualifier de « mafia sicule ». Trois jours après l’échange houleux entre messieurs Pesty et Dull, ce dernier est licencié. Dès lors, la théorie de la vengeance sicule tourne très vite à Budapest, jusqu’à l’oreille de notre rédaction. « J’ai eu des mots durs contre Dull, mais je n’y suis pour rien s’il a été viré », tranche le producteur et réalisateur.

Quoiqu’il en soit, la situation de la presse, les tenants et les aboutissants de cette affaire, sont autrement plus complexes qu’ils ne nous sont présentés d’habitude. Mais le journalisme d’investigation n’est plus à la mode…

Illustration : DR
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