« Les bureaucrates de Bruxelles devraient aller voir ce qu’est la vraie vie » : l’avertissement d’une ancienne chef d’État

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Première femme élue présidente de la Croatie, en poste de 2015 à 2020, ancienne ministre des Affaires étrangères puis secrétaire générale adjointe de l’OTAN pour la diplomatie publique, Kolinda Grabar-Kitarović n’est pas une inconnue dans le paysage diplomatique européen. Dans un entretien accordé au magazine Hungarian Conservative, en marge d’une conférence du Danube Institute à Budapest, elle aborde sans détour les sujets qui fâchent : l’avenir de l’Union européenne, la crise migratoire, la démographie, l’accession de l’Ukraine, et surtout cette maladie incurable que serait la déconnexion des élites bruxelloises. Morceaux choisis.

Il est des personnalités dont la parole mérite d’être écoutée parce qu’elles conjuguent l’expérience du pouvoir, la connaissance intime des rouages européens et un attachement sans complexe à leur nation. Kolinda Grabar-Kitarović en fait partie. Ancienne présidente de la République de Croatie, ancienne ambassadrice à Washington, ancienne haute responsable à l’OTAN, elle a mené les négociations d’adhésion de son pays à l’Union européenne et à l’Alliance atlantique. Autant dire qu’elle connaît parfaitement le sujet. Et elle ne s’en laisse pas conter.

« Nous sommes Bruxelles »

Interrogée par Hungarian Conservative sur la manière dont les Croates perçoivent leur appartenance à l’UE, treize ans après leur adhésion, elle commence par une note d’autodérision : les Croates, dit-elle en substance, sont comme les Hongrois — un peuple qui ne sait pas être heureux, atteint d’« une forme chronique d’autocritique ». Reconnaissable, dans une autre langue, par tout Breton, tout Français, tout Européen honnête avec lui-même.

Mais le propos prend rapidement de la hauteur. Grabar-Kitarović rappelle avec netteté que son pays, désormais membre du club, ne doit plus regarder Bruxelles comme une capitale étrangère : « But we are Brussels now. Because we’re part of the 27. » Autrement dit, les Croates — et par extension chaque peuple membre — sont Bruxelles. Ils ne lui doivent aucune soumission, ils participent à ses décisions, ils partagent une souveraineté qu’ils n’ont jamais abdiquée. Cette phrase, anodine en apparence, est en réalité un coup porté au fatalisme qui gagne les périphéries européennes : non, Bruxelles n’est pas une autorité extérieure ; oui, les nations peuvent encore peser, à condition de le vouloir.

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Elle insiste ensuite sur un point qui devrait résonner à Carhaix, à Quimper comme à Rennes : la nécessité absolue de préserver l’identité nationale et la voix de chaque pays. Son rejet est clair, quoique poliment formulé : pas d’Europe à plusieurs vitesses, pas de pays de première et de seconde classe, pas de démantèlement des souverainetés au profit d’un federalism rampant.

Un procès sans appel contre la déconnexion bruxelloise

C’est sans doute le passage le plus savoureux de l’entretien. Revenant sur les négociations d’adhésion menées en 2005, Grabar-Kitarović égratigne avec netteté la technocratie bruxelloise. Elle raconte comment elle a vu des négociateurs raisonner sur des chiffres abstraits, incapables de comprendre pourquoi certaines subventions croates étaient nécessaires, incapables de se déplacer sur le terrain, raisonnant uniquement « sur le papier ». Et de conclure d’une formule qui vaudra son pesant d’or : ces bureaucrates, dit-elle, devraient « aller parmi les gens » pour voir ce qu’est la vie — l’Union ne peut pas se construire depuis une tour de verre.

L’ancienne présidente applique la même grille de lecture à la question ukrainienne. Elle ne s’oppose pas à la candidature de Kiev, elle l’a saluée. Mais elle dénonce l’hypocrisie consistant à accélérer l’Ukraine tout en laissant croupir depuis des années les candidats des Balkans occidentaux — Serbie, Bosnie-Herzégovine, Monténégro, Macédoine du Nord — qui ont, affirme-t-elle, rempli bien davantage de critères. Et elle prévient : si Bruxelles veut avancer avec Kiev, il faudra que des dizaines de fonctionnaires européens aillent vivre en Ukraine pour mesurer les réalités. Sans quoi, c’est la cohésion même de l’Union qui sera fracassée, sans parler de l’aberration que représenterait l’intégration d’un pays dont une partie du territoire reste occupée. Traduction : tant qu’il n’y a pas de paix, il n’y a pas d’adhésion sérieuse.

Immigration : contre le chaos, contre l’hypocrisie, contre les passeurs

Le passage sur la crise migratoire de 2015-2016 est à lire et à relire. Grabar-Kitarović assume pleinement la position qu’elle tenait alors, et qui lui avait valu, à elle comme à Viktor Orbán, les foudres de la presse européenne. Elle refuse qu’on l’étiquette « anti-migration » : l’être humain a toujours migré, rappelle-t-elle, et la Croatie elle-même a massivement accueilli des déplacés durant la guerre d’indépendance et la guerre de Bosnie — jusqu’à un quart de sa population, sans créer un seul camp de réfugiés, en logeant les gens dans des familles, des hôtels, des hôtels de jeunesse, sur les seuls deniers publics croates.

Ce qu’elle dénonçait, et qu’elle dénonce toujours, c’est autre chose : le chaos, l’hypocrisie et, disons-le, la complicité de fait avec les réseaux de passeurs. Elle s’est rendue à la frontière à l’époque, comme à Malte et en Macédoine du Nord. Ce qu’elle y a vu ? Très majoritairement des jeunes hommes — 80 à 85 % —, presque tous dépourvus de papiers d’identité, ayant payé entre 10 000 et 20 000 euros pour faire le voyage, et attendant leur passage non pas aux postes officiels équipés par Schengen, mais à plusieurs kilomètres de là, à des passages illégaux. À ce moment-là, elle posait une question simple, et qui reste entière : que se passe-t-il quand on tire le frein ? Où vont ces gens, qui ne peuvent plus revenir en arrière ?

Elle pointe également une autre forme d’hypocrisie : accorder la protection internationale à des jeunes hommes afghans alors que l’Occident dépensait sans compter pour former l’armée afghane et demander à ces mêmes hommes de défendre leur pays — puis, à la chute de Kaboul en 2021, subitement changer de doctrine.

Sur la clôture frontalière hongroise de 2015, l’évolution est nette. À l’époque, dit-elle, elle était contrariée. Aujourd’hui, elle reconnaît pleinement le droit d’un État à se protéger et à décider qui il accueille sur son territoire. Argument imparable : si l’Australie peut refuser l’entrée à un visiteur muni d’un visa sans même avoir à s’en expliquer, pourquoi un État européen ne le pourrait-il pas ? L’évidence du bon sens, appliqué à des questions devenues tabou en Europe de l’Ouest.

Démographie : quand une ancienne présidente en appelle à la politique familiale

Autre moment fort de l’entretien : sa critique, très dure, de l’absence de stratégie démographique sérieuse de son propre pays. Elle raconte comment, durant son mandat, elle s’est enfermée dix jours dans son bureau pour rédiger un plan démographique, salué par des experts, puis ignoré par le gouvernement par simple rivalité politique. Elle insiste sur une vérité que la Hongrie a comprise avant beaucoup d’autres : les aides financières ponctuelles ne suffisent pas. Il faut du logement pour les jeunes couples, des subventions aux employeurs, et surtout s’attaquer aux vraies raisons de l’émigration des Croates — le népotisme, la corruption, le manque d’opportunités, le climat social, plus encore que le niveau des salaires.

Elle plaide pour une approche que les responsables français feraient bien d’entendre : aller écouter les familles, comprendre pourquoi elles n’ont plus d’enfants, pourquoi les jeunes partent, et non leur imposer d’en haut des dispositifs pensés dans les bureaux.

Trois mers, un même espoir

On retiendra enfin cette Initiative des Trois Mers qu’elle a lancée en 2015 avec Andrzej Duda, alors président de la Pologne. L’idée : relier la Baltique, l’Adriatique et la mer Noire par des infrastructures — énergie, transports, numérique — pour densifier l’Europe centrale. À l’époque, on l’avait accusée de tout et n’importe quoi : cheval de Troie américain, manœuvre anti-russe, tentative de division de l’Europe. Elle s’en défend fermement. Son objectif, insiste-t-elle, était de renforcer l’Europe centrale comme colonne vertébrale de la cohésion continentale, et de créer chez elle les conditions d’une vie suffisamment enviable pour que les jeunes Croates, Polonais, Slovaques ou Hongrois cessent de partir chercher leur salaire à l’Ouest.

Détail éloquent : à Zagreb, ajoute-t-elle, contrairement à Bruxelles, on ne trouve pas de gens dormant dans la rue. La sécurité et la qualité de vie, voilà ce que l’Europe centrale veut préserver — et ce qui, à ses yeux, la distingue désormais de certaines parties du continent.

Une voix qui porte

L’ensemble de cet entretien forme le portrait d’une personnalité politique d’une rare cohérence : européenne convaincue mais souverainiste assumée, ouverte à l’immigration ordonnée mais implacable face au chaos migratoire, critique des dérives bruxelloises mais refusant de céder au fatalisme, nataliste par raison plus que par idéologie. Bref, tout ce que nos élites occidentales ne savent plus être.

À l’heure où Bruxelles, sous la houlette d’une Commission dont les priorités semblent souvent très éloignées des préoccupations des peuples, s’apprête à élargir encore son périmètre et à rogner davantage sur les souverainetés nationales, la voix de Kolinda Grabar-Kitarović rappelle une évidence simple : l’Europe n’est rien sans ses nations, et les peuples n’ont pas à s’excuser d’exister.

On aimerait entendre, dans la bouche d’élus bretons, français ou européens de l’Ouest, la moitié de cette clarté.

Photo : Hungarian Conservative (DR)

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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4 réponses à “« Les bureaucrates de Bruxelles devraient aller voir ce qu’est la vraie vie » : l’avertissement d’une ancienne chef d’État”

  1. Arturus Rex dit :

    Merci pour cette recension. Il serait temps que les Bretons, les Français, les Européens, regardent une carte : le coeur de l’Europe ne bat pas à Paris ou à Bruxelles, mais à Vienne et son hinterland : Hongrie, Tchéquie, Slovaquie, Slovénie, Croatie, et même Pologne et Ukraine. On appelle cet ensemble la Mitteleuropa. Dans les raisons de la chute de Orban Viktor, on n’a pas assez relevé qu’il remettait en cause le droit international en réclamant la partie magyare de l’Ukraine… De là à recréer la Bohême, le Galicie, la Bessarabie, etc. En attendant le retour des Teutoniques pour tenir, enfin, les frontières de « notre Europe » ?

  2. Ubersender dit :

    La souveraineté est une et indivisible ; on ne peut la partager sans y renoncer. Cet oxymore du « partage consenti » n’est que la conséquence d’une manipulation de langage qui fait d’ailleurs le lit du « fédéralisme rampant » . Il y a là une contradiction dans les termes : même dans un état fédéral, aucune des entités constitutives de cet Etat ne peut prétendre à la souveraineté ; tout au plus à l’autonomie mais il ne s’agit pas de confondre l’une avec l’autre. Les accords de Minsk – qui ont tenté de trouver une issue au conflit russo-ukrainien – avaient bien opéré cette distinction en prévoyant une autonomie limitée des oblasts de Lougansk et Donetsk, mais avec leur maintien sous souveraineté ukrainienne. On attend toujours la réforme constitutionnelle qui aurait permis cette modification des institutions ukrainiennes … Mais c’est un autre sujet.

  3. RAYMOND NEVEU dit :

    Il n’y a pas qu’à Bruxelles que l’on est déconnecté…à Paris aussi! Nos techno crânes d’oeufs genre Jean-Noël Barrot pour pouvoir visualiser une tête de crétin intelligent eh bien de fait ils sont incapables de gouverner, de gérer! Donc qu’ils aillent prendre l’air en haut du chemin des Justices.

  4. Brunrouge dit :

    « non, Bruxelles n’est pas une autorité extérieure ; oui, les nations peuvent encore peser, à condition de le vouloir. ». Non c’est faux. 80% des décisions importantes sont prises à Bruxelles et sans l’accord des états. Bruxelles est une machine autonome. Van der Leyen n’a pas été élue par les peuples. L’Europe a été crée par les USA. Elle s’est subordonnée aux USA. Les USA n’en veulent plus mais elle a besoin de leur protection. Quelle croit? Depuis 1945 l’Europe est soumise. L’Europe des patries charnelles est morte à Stalingrad.

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