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La paix sociale ne coûte finalement pas si cher – cinquante euros par agent et par an. La CGT et la CFDT, qui avaient formé une intersyndicale pour tenter d’arracher des concessions sur les négociations annuelles obligatoires (NAO) à la SEMITAN, en mettant en balance un préavis de grève tous les samedis depuis le 24 avril, premier samedi de gratuité des transports en commun de l’agglomération nantaise, jusqu’en décembre, ont reculé lorsque la direction a accordé cinquante euros de prime supplémentaire par agent. Cependant les questions liées à l’organisation du réseau et à l’adaptation à la gratuité restent, elles, en suspens.
« Du jour au lendemain la grève est passée à la trappe », confirme un chauffeur de bus, « tandis que pour nous, la gratuité pose beaucoup question. Sur le trafic déjà – il y aura certainement plus de monde, et il va falloir ajouter des bus et des trams, notamment le samedi. Sauf qu’on est déjà charrette [surchargés] sur certaines lignes. Sur la sécurité aussi – pour certains voyageurs, si c’est gratuit, c’est que le respect est facultatif, alors que pour la direction, si c’est gratuit, ça économise des heures de travail de contrôleurs. On risque de se retrouver seuls en cas d’agression ! »
Nantes sur les traces de Dunkerque, Montpellier, Rouen et Nancy
La promesse électorale de Johanna Rolland au printemps dernier – qui s’applique tant aux transports de la Semitan (bus, tramway, navibus…) qu’aux trajets entre les gares TER de la métropole (jusqu’à la Chapelle sur Erdre Aulnay sur le Tram-Train, Bouaye et Vertou sur les lignes du sud de la Loire, Mauves sur Loire sur la ligne d’Ancenis:Angers, Couëron sur celle de Savenay/Saint-Nazaire), devait s’appliquer en septembre. Elle a été avancée au 24 avril et représente un coût de 6 millions d’euros pour les recettes billetterie en moins et 3.5 millions d’euros pour l’augmentation de l’offre de transport.
Nantes suit la route tracée par Dunkerque en 2015, mais aussi Montpellier pour les contribuables de la Métropole (et eux seuls) en septembre 2020, Rouen en septembre 2020 les samedis seulement et Nancy depuis décembre. Ces deux dernières villes ont constaté une hausse de la fréquentation, mesurée à Montpellier (+5 à 7%), plus forte à Nancy (15% le samedi, 25% le dimanche).
A Dunkerque, tout le réseau a été rendu gratuit en 2018, ce qui permet notamment de passer la frontière belge en bus, gratuitement, et de rejoindre le réseau ferré belge à Adinkerque ou le Kusttram qui longe la côte belge jusqu’en Hollande. Montpellier vise la gratuité totale en 2023, en deux phases, tandis que l’agglomération de Nancy a baissé le prix de l’abonnement de 10% et Nantes de 20%.
En France, en 2019, une trentaine de villes avaient rendu leurs transports gratuits – principalement des villes moyennes et petites, comme Carhaix, Saint-Brévin les Pins, Dinard, Dinan et Vitré en Bretagne historique. Hors de Bretagne, il y a aussi la ville de Mayenne, Calais et Dunkerque, Bernay (Eure), Châteaudun, Joigny dans l’Yonne, Neuves-Maisons, Châteauroux et Issoudun dans l’Indre, Niort, Libourne, Villeneuve sur Lot, Cahors, Figeac, Gaillac-Graulhet, Castres, Nyons dans la Drôme, Aubagne en Provence, Gap, Porto-Vecchio et Saint-Flour. Mais aussi, dans le grand bassin parisien, Péronne, Noyon, Pont-sainte-Maxence, Crépy-en-Valois, Chantilly, Senlis, Compiègne, Levallois et Puteaux.
Une demi-douzaine de villes ont abandonné la gratuité depuis leur mise en place : il s’agit d’Arcachon (gratuité en 2005), Cluses ( en 2008), Manosque (en 2010), Bar-le-Duc (en 2011), Colomiers, pionnière de la gratuité en 1971, Muret (en 2009) et Provins (en 1991).
L’observatoire des villes du Transport Gratuit, qui dressait en janvier 2020 l’historique de la gratuité du transport urbain, expliquait les causes de l’abandon : « le transfert de la compétence transport vers les intercommunalités a entraîné la fin de la gratuité à Colomiers, Bar-le-Duc, Cluses et Muret. Après une gratuité totale, l’agglomération d’Arcachon propose la gratuité des transports aux résidents qui en font la demande ».
A Manosque c’est l’extension de l’agglomération et l’équation financière de plus en plus compliqués qui ont conduit à l’enterrement de la gratuité en 2019. A Provins, la gratuité était assurée par la municipalité, qui achetait des cartes hebdomadaires de transport au STP, l’ancêtre du STIF (syndicat des transports d’Ile de France) et les redistribuait gratuitement à ses usagers, mais la fin du dispositif en 2000 a supprimé aussi la gratuité.
Une gratuité et beaucoup de questions
Le 21 avril dernier, la CFDT indiquait : « la gratuité va engendrer une refonte complète de l’organisation pour les agents de contrôle, de maintenance et de conduite. Il va y avoir un afflux supplémentaire de passagers, une fois déconfinés, donc il faudra plus de trams, plus de bus, donc plus d’agents de conduite et de maintenance le week-end. Et il faudra trouver des solutions pour les agents de contrôle qui d’habitude travaillent le week-end et n’auront plus à le faire ».
Le lendemain la CGT de son côté communiquait : « la CGT a deux principales inquiétudes : la fréquentation qui va augmenter le samedi et le dimanche, et l’offre qui ne sera pas adaptée et le DSR [service contrôle] qui servira de variable d’ajustement ». Six jours avant, le 16 mars, le syndicat s’inquiétait déjà : « la direction nous annonce que l’offre de transport le week-end ne sera pas renforcée, alors qu’aujourd’hui nous avons des véhicules quasi-complets le samedi et que l’offre du dimanche est déjà trop légère à certaines heures de la journée […] Nous n’acceptons pas d’être la variable d’ajustement de Nantes Métropole ».
Deux jours plus tard, évanouies les inquiétudes – de fait, la prime « Macron » par agent, versée en septembre, passe de 150 à 200 euros. Les syndicats lèvent la grève, même si la déléguée CGT Magali Chailleux reconnaît dans les colonnes de Presse-Océan avoir « l’impression que les négociations annuelles obligatoires, c’est à dire le gel des salaires, vont servir à financer la gratuité des week-ends ». Pourtant le gel des salaires pour lutter contre le réchauffement climatique, c’est logique ?
Cependant, sur certaines lignes déjà chargées le samedi, les horaires pourraient être renforcés dès la fin du confinement, à titre provisoire. Une amélioration des dessertes, parfois très légères (deux bus par heure, même sur les lignes Chronobus) est aussi prévue le dimanche. « De toute façon, ils ne cessent d’ajuster et pour nous ça ne cesse de changer », constate, las, un chauffeur de bus. « On sait très bien que la gratuité n’a été avancée qu’à des fins électorales, il y a des élections bientôt. Nous, on subit ».
Louis Moulin
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