La Fayette, nous voilà : les soldats noirs oubliés de la 93e Division

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C’était ce matin, au pied du monument aux morts de Treffiagat, un 11 novembre venteux comme il sied à la Bretagne. Les drapeaux claquaient, les enfants récitaient, et derrière les uniformes bien repassés, un gendarme venu d’outre-mer se tenait droit, le regard perdu dans la lumière. Son visage sombre, calme, m’a rappelé un autre visage, ou plutôt une foule de visages oubliés, ceux des soldats noirs américains de la 93e Division, débarqués en France en 1918.

Pendant que l’enfant déclamait une poésie apprise la veille, mon esprit s’éloignait. Il glissait vers d’autres cérémonies, vers d’autres cortèges de silence, et me ramenait à ce livre auquel j’avais prêté un modeste concours naguère, sous la direction de Jean-Pierre Turbergue, La Fayette, nous voilà ! Les Américains dans la Grande Guerre, publié chez Italique en 2008. Ce livre magnifique, ignoré des éditeurs américains, rassemble des centaines de photographies inédites, comme autant de visages retrouvés dans l’ombre d’un grenier. Les États-Unis n’en ont jamais voulu, sans doute parce qu’il est insupportable, pour ce grand pays, d’être raconté par un autre.

C’est au détour de ce travail d’édition que j’ai découvert le destin prodigieux de ces hommes de la 93e Division américaine, les colored troops, comme on les appelait. Arrivés en France au cœur de l’hiver 1917, ils pensaient combattre sous leur drapeau. Ils furent désarmés avant d’avoir tiré un coup de feu. Le général Pershing, chef du corps expéditionnaire américain, ne voulait pas de soldats noirs sur ses lignes de front. Il jugeait leur présence dangereuse, impropre au combat. Quelqu’un, dans son état-major, eut alors une idée singulière, qu’on eût crue sortie d’un roman colonial : « Confions-les aux Français, eux ont l’habitude de commander des Africains. »

Ainsi naquit un épisode méconnu de la Grande Guerre. Les régiments noirs de la 93e Division, le 369e de New York, le 370e, le 371e et le 372e, furent « prêtés » à l’armée française. Ces hommes, nés dans les quartiers pauvres de Harlem, de Chicago ou de Baltimore, débarquèrent dans un pays qu’ils ne connaissaient pas, parmi des soldats qui ne parlaient pas leur langue, mais qui les accueillirent à bras ouverts. Et de cette rencontre improbable naquit une fraternité. Les Français, eux, n’avaient pas à l’époque d’objection de couleur.

Sous commandement français, ces régiments combattirent bravement. Ils furent les premiers Américains à se couvrir de gloire sur le sol européen. Leurs drapeaux furent décorés, leurs morts honorés. Quatre Légions d’honneur, trois Médailles militaires et plus de cinq cents Croix de guerre : c’est le tribut d’une valeur qu’aucun manuel d’histoire ne mentionne. Ils furent les premiers Sammies à atteindre le Rhin.

J’aime imaginer la stupeur de ces jeunes hommes découvrant, au front, les rites des poilus. On raconte qu’ils reçurent, avec leur ration, le litre quotidien de vin rouge de l’armée française. Ne connaissant pas le vin, ils le burent d’un trait. Le soir venu, dans les tranchées de Champagne, certains voyaient les Allemands grimper aux arbres ou danser sur les toits. On dut suspendre la distribution de pinard et la remplacer par du sucre d’orge. Il y a dans cette anecdote une tendresse qui dit mieux que tout la fraternité des armes.

En 1919, quand ils rentrèrent aux États-Unis, les hommes du 369e régiment défilèrent dans les rues de New York, sous les acclamations d’une foule immense. Le New York Times leur consacra sa une : « Magnifique défilé des héros noirs de France ». Ils marchaient à la française, d’un pas fier, leurs baïonnettes brillantes au soleil. Les spectateurs blancs, massés sur les trottoirs, les saluaient avec un mélange de respect et d’étonnement. Mais cette gloire fut courte : derrière les drapeaux, l’Amérique les attendait avec ses lois ségrégationnistes, ses quartiers séparés, ses écoles interdites.

Le général Pershing écrira plus tard, dans ses mémoires : « J’eus le regret de voir ces régiments fondre si bien dans les divisions françaises qu’il fut impossible de les reprendre. » Il ne comprenait pas que, pour ces hommes, servir la France fut une libération. Là où leur patrie les rejetait, une autre les avait embrassés.

On a retrouvé, des années plus tard, la trace d’une note envoyée par le commandement américain à l’état-major français, recommandant de ne pas traiter les soldats noirs comme des égaux, afin qu’ils ne reviennent pas aux États-Unis avec «de mauvaises habitudes de liberté». Les Français, dit-on, la brûlèrent.

C’est à cela que je songeais ce matin, sous le vent, en voyant ce gendarme venu d’outre-mer, visage grave, saluer le monument aux morts. Il ne descendait pas de ces soldats américains noirs, mais sa silhouette éveillait dans mon esprit le souvenir de leur passage : ces hommes venus d’un autre continent, accueillis par la France pour le temps d’une guerre, et qui trouvèrent dans nos tranchées une fraternité sans lendemain.

Ils n’ont pas été adoptés, mais ils furent reçus avec amitié. La France leur prêta ses armes, leur versa son vin, leur parla sa langue, et pour un bref moment, leur offrit son cœur. Puis chacun reprit sa route, les uns vers Harlem, les autres vers leurs village, et il ne resta de cette rencontre que quelques médailles, quelques chansons, et cette idée simple, presque naïve, que la dignité humaine se mesure à la manière dont on tend la main à l’étranger.

Le vent soufflait fort sur la place, le drapeau claquait, et l’enfant continuait sa récitation. Autour de nous, les vivants honoraient les morts sans toujours comprendre ce qu’ils leur doivent. Et moi, en regardant ce gendarme immobile sous le ciel gris, je me disais que la mémoire, parfois, n’est qu’une étincelle qu’il faut protéger du vent.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
[email protected]

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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5 réponses à “La Fayette, nous voilà : les soldats noirs oubliés de la 93e Division”

  1. Pschitt dit :

    Les Français avaient « l’habitude de commander des Africains » ? Mais les Américains aussi, et même davantage ! Pendant la Guerre de Sécession, après la déclaration d’indépendance de Lincoln, l’armée de l’Union a formé des régiments exclusivement composés d’esclaves évadés. Ces unités ségréguées surnommées « Buffalo Soldiers ») ont plus tard été engagées dans les Guerres indiennes et ont existé jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. Pershing connaissait d’autant mieux ces unités et leur valeur militaire qu’il avait commandé l’une d’elles, le 10e de cavalerie.

    La France, avant 1914, avait déjà des troupes africaines, mais les « tirailleurs sénégalais » n’étaient intervenus que sur des théâtres d’opération africains. A cette époque, la France n’était pas raciste mais au contraire pleine d’intérêt pour un continent et des Africains qu’elle venait de découvrir à travers les expositions coloniales. De plus, la « Force noire », selon l’expression de Mangin, est apparue comme un secours providentiel face à l’Allemagne. Les unités noires américaines ont bénéficié en France de ce préjugé favorable, alors qu’elles souffraient chez elles, à l’époque, d’un préjugé défavorable.

  2. J-Ph CORMIER dit :

    A l’heure de la Grande Guerre, l’armée US comprenait 90 divisions. trois divisions supplémentaires furent formées, composées de soldats noirs et commandés par des officiers blancs, sauf l’exception ci-dessous, les 91e-92e et 93e.
    Une compagnie, appartenant au 349e régiment de la 167e brigade d’artillerie de campagne, est passée à Domfront (Orne) au retour du front après l’armistice. Elle y a stationné du 24 décembre 1918 au 22 janvier 1919 Elle était exceptionnellement commandée par des officiers noirs (capitaine William H. GRAHAM, lieutenants James E. BEARD et George G. WASHINGTON (sic !).
    La cohabitation avec la population locale s’est particulièrement bien passée ; le maire de Domfront a en délivré une attestation (en français et en anglais), le jour de leur départ.
    il subsiste en outre quelques photos ou cartes postales de soldats noirs (dans les rues de Domfront, ou tenant une petite fille dans leurs bras) et une photo de la compagnie entière (plus d’une centaine d’hommes), posant devant les ruines du château médiéval de la ville, offerte semble-t-il par le capitaine Graham au maire de Domfront le 19 janvier 1919.

  3. RAYMOND NEVEU dit :

    Derrière le photographe de cette photo vous avez la belle église paroissiale de Treffiagat, en face de l’église sur la gauche l’entrée du parc du château de Monsieur Le Gourvello de la Porte qui mettait à la disposition de l’école des soeurs son parc pour la kermesse où gamin même ado ma mère me conduisait pour acheter des babioles et soutenir l’école. Devant l’église se trouvait l’arrêt de la « SATOS », ligne Sant Nole, Gelvenek, Triagad, Pornaleg, Pont’n Abad, Kemper, ensuite l’école des filles tenue par des religieuses!

  4. Balbino Katz dit :

    Oui, c’est tout à fait ça.

  5. petitjean dit :

    Très bel hommage, merci !

    combien on périt dans nos tranchées ?

    ce racisme est toujours très présent aux USA….

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