Hermann, père de Jeremiah, de Comanche, ou des Tours de bois Maury, s’en est allé : disparition d’un géant du 9e art européen

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Le monde de la bande dessinée vient de perdre l’un de ses très grands noms. Hermann, de son vrai nom Hermann Huppen, est mort le 22 mars 2026 à l’âge de 88 ans. Le Lombard, son éditeur historique, a annoncé avec émotion la disparition de celui qui fut à la fois un pilier du journal Tintin, un monument de la BD européenne et l’un des maîtres les plus respectés du dessin réaliste.

Avec lui s’efface une certaine idée de la bande dessinée franco-belge : une bande dessinée adulte, rugueuse, violente parfois, profondément humaine surtout. Hermann n’était pas seulement un dessinateur virtuose. Il était un créateur d’atmosphères, un bâtisseur de mondes, un homme du silence, du regard, de la poussière, de la boue, du bois, du sang et du vent.

Né le 17 juillet 1938 à Bévercé, dans la région de Malmedy, aux portes des Ardennes belges, Hermann portait en lui cette terre rude, forestière, frontalière, qui a nourri toute son œuvre. Le communiqué publié après sa mort rappelle d’ailleurs combien sa longue carrière fut enracinée dans cette force intérieure, dans ce mélange de patience artisanale et d’exigence jamais rassasiée. « Un artisan doit rester insatisfait », disait-il. Cette phrase lui ressemble parfaitement.

Le grand dessinateur de l’aventure et de la poussière

Avant d’être une signature légendaire, Hermann fut un homme de métier. Ébénisterie, architecture, dessin appliqué : sa main s’est formée dans le travail concret, dans la précision, dans la matière. Puis vint la bande dessinée, au milieu des années 1960, avec les premières planches publiées dans Spirou, avant la rencontre décisive avec Greg. Hermann dira plus tard qu’il avait véritablement appris son métier auprès de lui.

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De cette collaboration naîtront deux séries majeures. D’abord Bernard Prince, grande série d’aventure autour d’un ancien policier d’Interpol devenu marin baroudeur à bord du Cormoran. Hermann en dessine quatorze albums entre 1969 et 1978, avant un retour plus tardif en 2010 sur un ultime épisode scénarisé par Yves H.

Puis vient Comanche, lancée en 1969, un western d’une nervosité remarquable, tendu, sec, adulte, dont la présence d’une héroïne forte rompait avec beaucoup des habitudes du genre. Hermann y signe dix albums, de Red Dust au Corps d’Algernon Brown, et impose une manière immédiatement identifiable : des gueules, de la poussière, des paysages qui pèsent, et une violence jamais décorative.

Jeremiah, ou le grand désenchantement

Mais Hermann ne devait pas rester l’homme des scénarios des autres. En 1977, il prend son envol avec Jeremiah, sa grande œuvre personnelle, sa série-fleuve, son territoire intérieur. Dans cette Amérique post-apocalyptique ravagée, parcourue par Jeremiah et Kurdy, il trouvait un espace idéal pour déployer sa vision du monde : une humanité fracassée, brutale, instable, jamais entièrement sauvée, mais jamais entièrement condamnée non plus. Le communiqué du Lombard insiste justement sur ce regard désenchanté qu’il portait sur l’homme et sur la violence.

La bibliographie jointe mesure l’ampleur du chantier : quarante-deux albums, de La Nuit des rapaces en 1979 jusqu’aux Larbins en 2025. Un demi-siècle de fidélité à une même série, sans routine pourtant, avec cette capacité rare à tenir sur la durée tout en conservant une vraie densité graphique et morale.

Dans Jeremiah, Hermann n’a jamais cherché à flatter le lecteur. Il l’a plongé dans un monde cassé, dur, où les hommes restent des hommes, avec leurs bassesses, leurs lâchetés, leurs éclairs aussi. Peu d’auteurs auront su, comme lui, dessiner à ce point la fatigue du monde moderne.

Le Moyen Âge, l’Afrique, les guerres : l’art de se réinventer

Un grand auteur se reconnaît aussi à sa capacité de bifurquer. Hermann l’a prouvé en 1984 avec Les Tours de Bois-Maury, immense fresque médiévale commencée avec Babette et prolongée pendant près de trente ans. Cette saga, d’abord centrée sur la quête d’Aymar de Bois-Maury puis sur ses descendants, lui a permis de changer radicalement d’univers sans jamais perdre sa force. Là encore, la bibliographie parle d’elle-même : quinze volumes, puis des intégrales, preuve d’une œuvre installée durablement dans le panthéon du 9e art.

Les années 1990 et 2000 ont confirmé cette puissance de renouvellement. Missié VandisandiSarajevo TangoCaatingaOn a tué Wild BillAfrikaLune de guerre : Hermann a multiplié les récits complets, souvent âpres, souvent sombres, toujours habités. Sarajevo Tango, né de son indignation face au drame bosniaque, reste l’un de ses albums les plus marquants, l’un de ceux où son trait s’est chargé d’une colère morale très rare dans la BD contemporaine. Le communiqué du Lombard rappelle d’ailleurs qu’avec ce livre, Hermann franchit un cap essentiel, notamment par son recours de plus en plus affirmé à la couleur directe.

Le duo avec Yves H., une transmission vivante

Un autre aspect de son œuvre mérite d’être salué : sa complicité avec son fils Yves H., devenu au fil du temps son plus proche collaborateur. Le communiqué de presse insiste sur ce lien humain et artistique très fort. Ensemble, père et fils ont construit une part importante du dernier Hermann : Liens de sangManhattan Beach 1957The Girl from IpanemaStation 16Old Pa AndersonLe Passeur, mais aussi les deux séries plus récentes Duke et Brigantus.

Le western Duke, développé sur sept tomes entre 2017 et 2023, a montré qu’Hermann, passé quatre-vingts ans, n’avait rien perdu de sa noirceur ni de sa puissance visuelle. Quant à Brigantus, lancé en 2024, il rappelait jusque dans ses toutes dernières années son goût pour l’histoire, les frontières, les mondes anciens et les hommes aux prises avec la brutalité des temps. La bibliographie mentionne encore Cartagena, prévu pour le 30 avril 2026. Cette parution posthume prendra inévitablement une résonance particulière.

Un monument, sans pose ni bavardage

Hermann aura publié environ 120 albums en soixante ans de carrière. Il a reçu le Grand Prix de la Ville d’Angoulême en 2016, consécration logique pour un auteur que ses pairs regardaient comme un maître. Mais ce qui frappe, en relisant son parcours, c’est qu’il n’a jamais semblé chercher la respectabilité culturelle. Il travaillait. Il avançait. Il recommençait. Il doutait aussi. Ses propres mots, rappelés dans le communiqué, sont très beaux : il parlait de frustration constante, de l’impression parfois de ne rien connaître du tout. C’est souvent la marque des vrais artistes.

Il y avait chez lui quelque chose d’à la fois massif et humble. Un dessin puissant, mais jamais poseur. Une ambition immense, mais sans grand discours théorique. Un naturalisme sans mièvrerie. Des personnages ni entièrement bons, ni totalement mauvais. Là aussi, le Lombard a trouvé les mots justes en le décrivant comme un maître de la couleur directe, un gestionnaire hors pair du silence, un artiste appliqué, passionné, imposant.

La mort d’Hermann n’est pas seulement celle d’un dessinateur célébré. C’est la disparition d’un monde. Celui d’auteurs capables d’installer d’un seul trait une lumière, une menace, une odeur de terre mouillée, une fatigue dans le regard d’un cavalier, une cruauté dans un sourire. Celui d’une bande dessinée qui ne prenait pas ses lecteurs pour des enfants attardés. Celui aussi d’une Europe du dessin où la Belgique tenait un rôle central et où les auteurs construisaient des œuvres au long cours, sans céder aux modes.

Hermann laisse derrière lui bien davantage qu’une bibliographie prestigieuse. Il laisse une leçon d’exigence. Une manière de tenir son art. Une manière de regarder l’homme sans illusion mais sans mensonge. Et, pour plusieurs générations de lecteurs, des albums qu’on n’oubliera pas. Parce qu’ils avaient de la gueule. Parce qu’ils avaient du souffle. Parce qu’ils avaient du vrai.

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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