L’Office national des forêts (ONF) vient de publier dans le cadre de son cycle « La forêt, ce débat » un dossier technique consacré à la préservation des sols forestiers lors des opérations de récolte du bois. Une question rarement abordée dans le débat public, mais cruciale pour l’avenir de nos forêts françaises – particulièrement en Bretagne et dans les Pays de la Loire, où la diversité des sols rend cette préservation particulièrement délicate.
Un enjeu invisible mais vital
Lorsqu’on parle de gestion forestière, le grand public pense d’abord à la coupe des arbres, à la replantation, parfois aux questions de biodiversité ou de paysage. Beaucoup plus rarement au sol – ce substrat invisible qui pourtant conditionne tout le reste. Or, comme le rappelle l’ONF, le sol est une ressource non renouvelable à l’échelle d’une vie humaine. Sa dégradation peut compromettre l’avenir de la forêt pour plusieurs décennies, voire plus.
Le sol forestier est tout sauf une simple couche de terre. C’est un véritable écosystème vivant abritant bactéries, champignons, vers de terre et micro-organismes essentiels à la croissance des arbres. Il recycle la matière organique, stocke jusqu’à 80 tonnes de carbone par hectare et joue un rôle déterminant dans la régénération naturelle de la forêt. Un sol en mauvaise santé, et c’est tout le cycle écologique qui se trouve perturbé pour des décennies.
Diane Behr, référente adéquation essences-stations au pôle forêt pour l’ONF en Centre-Ouest-Aquitaine, livre dans une interview accompagnant le dossier un constat saisissant : un seul passage d’engins forestiers peut laisser échapper jusqu’à 40 % du CO2 emmagasiné dans le sol. Et quinze ans après un tassement, un arbre peut mesurer 50 centimètres de moins, avec un volume réduit de 30 % et une biomasse aérienne diminuée de 20 %. Des chiffres qui donnent la mesure de l’enjeu.
La mécanisation forestière : nécessité ou danger ?
Pour comprendre pourquoi la question des sols se pose aujourd’hui avec acuité, il faut examiner les transformations profondes qu’a connues la filière forestière française ces dernières décennies. Plusieurs facteurs convergents expliquent l’essor massif de la mécanisation.
D’abord, la surface boisée française a connu une croissance considérable de 8,7 millions d’hectares entre 1840 et 2012 selon l’Inventaire forestier national cité par l’ONF. Cette croissance s’accompagne d’une demande sociétale en bois en constante hausse : papiers, cartons, emballages, construction, meubles, énergie. Le bois redevient stratégique dans une économie cherchant à se décarboner.
Parallèlement, les effectifs de bûcherons et de débardeurs ont été divisés par deux en vingt ans. La mécanisation compense cette désertion humaine tout en améliorant – il faut le souligner – la sécurité et l’ergonomie des postes de travail forestier, parmi les plus dangereux qui soient. Une abatteuse moderne coupe, ébranche et tronçonne un arbre en moins de deux minutes, là où plusieurs hommes auraient peiné une heure entière auparavant.
À cela s’ajoutent les contraintes environnementales croissantes : interdiction d’intervenir pendant les périodes de nidification des oiseaux, restrictions liées aux espèces protégées, obligations de respecter les habitats sensibles. Autant de mesures qui rétrécissent les fenêtres d’intervention et exigent des chantiers plus rapides et plus efficaces.
Mais cette mécanisation a un revers : les engins forestiers modernes peuvent peser plusieurs tonnes. Leur passage répété sur un sol fragile peut le tasser durablement, compromettre la circulation de l’eau, étouffer les racines et anéantir la microfaune. Un sol compacté empêche également les graines de germer correctement, hypothéquant la régénération naturelle.
La technique des « cloisonnements d’exploitation »
Face à ce dilemme, les forestiers de l’ONF ont développé depuis plusieurs années une technique devenue centrale dans la gestion durable : les cloisonnements d’exploitation. Le principe est simple mais redoutablement efficace.
Plutôt que de laisser les engins circuler de manière anarchique sur l’ensemble d’une parcelle forestière, on aménage des voies de circulation permanentes – les fameux cloisonnements – d’au moins quatre mètres de large, espacés de 12 à 30 mètres selon les essences et les diamètres d’arbres. Les machines empruntent systématiquement ces chemins dédiés pour la récolte des bois. L’impact du tassement est ainsi concentré sur environ 20 % de la parcelle, le reste du sol forestier étant intégralement préservé.
L’emplacement de ces cloisonnements n’est pas le fruit du hasard. Il fait l’objet d’une étude minutieuse en amont du chantier : zones humides à éviter, affleurements rocheux à contourner, vestiges archéologiques à protéger, anciens chemins ou talus à respecter. Chaque détail compte pour limiter l’impact écologique. Pour renforcer la protection, les rémanents – branchages et feuillages laissés sur place après la coupe – sont étalés sur les cloisonnements pour former un tapis végétal protecteur, qui limite l’orniérage et préserve la portance du sol.
L’ONF souligne que les forêts publiques des Pays de la Loire – et l’observation est valable pour la Bretagne voisine – présentent une grande variété de sols. Les textures sont majoritairement limoneuses, particulièrement sensibles au tassement, avec des zones plus sableuses à l’ouest, généralement mieux drainées et plus portantes.
Trois critères principaux déterminent la sensibilité d’un sol au tassement. D’abord la texture du sol elle-même – proportion de sable, de limon et d’argile – qui influence à la fois sa capacité de drainage et sa résistance à la pression. Ensuite la quantité d’éléments grossiers, cailloux et graviers, qui jouent un rôle d’armature en répartissant mieux le poids des engins. Enfin la présence éventuelle de traces d’engorgement temporaire – ces taches ocre, noires ou blanchâtres dans le sol qui témoignent de périodes où l’eau stagne, signe d’un drainage insuffisant et donc d’un risque accru de tassement.
Cette diversité signifie qu’il n’existe pas une règle unique applicable partout, mais bien des règles à adapter zone par zone, parcelle par parcelle. La sensibilité des sols peut varier fortement au sein d’une même forêt, ce qui exige des forestiers une connaissance fine du terrain et une capacité d’adaptation permanente.
Des indicateurs pour décider d’arrêter un chantier
Pendant les opérations forestières, plusieurs signaux doivent alerter les équipes : apparition d’ornières profondes, enfoncement des engins, patinage des roues, déformation des cloisonnements. Le tassement n’étant pas toujours visible en surface, il peut altérer durablement la porosité du sol, entraver l’enracinement et diminuer l’activité biologique sans que rien ne le laisse paraître à l’œil non averti.
Pour objectiver la décision, les forestiers s’appuient sur des seuils d’alerte précis – notamment la profondeur d’ornières – définis dans des guides techniques de référence édités par l’ONF, qui servent de cadre professionnel. Lorsque ces seuils sont dépassés, les protocoles imposent d’interrompre ou de reporter la coupe. Les recommandations privilégient les périodes sèches – ou même gelées en hiver, qui durcissent le sol – et limitent au maximum la charge des engins sur les sols les plus fragiles.
Les techniques alternatives en plein essor
Sur les sols les plus sensibles, ou lorsque les conditions météorologiques rendent les cloisonnements classiques inutilisables, l’ONF déploie des techniques alternatives en plein renouveau.
Le câble-mât, longtemps cantonné aux terrains de montagne, gagne progressivement les terrains de plaine. Cette technique consiste à transporter les grumes par un câble aérien tendu entre deux points, sans que les engins n’aient à pénétrer dans la parcelle. Avantage majeur : l’impact du tassement se limite à environ 5 % de la parcelle, contre 20 % avec les cloisonnements traditionnels. Le coût élevé et le manque d’entreprises spécialisées freinent encore la généralisation de cette méthode, mais l’évolution est nette.
Plus traditionnel encore : le débardage à cheval, qui revient en force sur certains chantiers. Quelques entreprises spécialisées maintiennent ce savoir-faire ancestral, qui présente le mérite d’être la technique la moins traumatisante pour les sols. Plus coûteuse et moins productive que la mécanisation, elle bénéficie souvent de cofinancements de la part des collectivités locales soucieuses de préserver des espaces ultra-sensibles. Une renaissance qui rappelle utilement que les techniques anciennes peuvent encore avoir leur mot à dire face aux défis contemporains.
Pour les engins mécaniques modernes, plusieurs innovations techniques visent à réduire la pression au sol. Les tracks – des chenilles remplaçant les pneus classiques – permettent de répartir le poids sur une plus grande surface de contact. Le nombre de roues a été augmenté : la plupart des porteurs neufs vendus aujourd’hui en France sont équipés de huit roues motrices, ce qui réduit la pression au sol d’environ 25 % par rapport à un engin classique à six roues. La taille des pneumatiques s’élargit également : passer de pneus de 600 mm aux 710 mm devenus standards permet de gagner 15 % de pression en moins, et certains modèles peuvent désormais être équipés de pneus de 800 mm. Des tests sont menés avec des tracteurs spéciaux comme le Lamtrac, capable de descendre à 0,29 kg de pression par centimètre carré.
La fertilité chimique, autre enjeu majeur
Au-delà du tassement physique, l’ONF souligne un autre enjeu souvent ignoré : la fertilité chimique des sols. Les prélèvements de biomasse forestière – particulièrement les coupes en arbre entier qui exportent les branches et les houppiers – peuvent à terme déséquilibrer les cycles nutritifs et appauvrir durablement les sols.
Pour limiter ces effets, les recommandations sont claires : laisser une partie des rémanents sur place pour reconstituer le cycle naturel des nutriments, adopter des pratiques de coupe raisonnées, et réaliser des diagnostics de fertilité chimique avant toute exploitation intensive. L’ONF développe à cet effet des cartographies de sensibilité à l’appauvrissement chimique, directement liées aux prescriptions environnementales qui définissent les modalités précises de récolte des menus bois selon les types de peuplement.
Une exigence qui rejoint les préoccupations rurales traditionnelles
Pour les défenseurs d’une gestion forestière respectueuse, ancrée dans une tradition rurale séculaire, ces démarches techniques rejoignent finalement des évidences que les anciens connaissaient bien. La forêt n’est pas un simple gisement de matière première, mais un écosystème vivant qui demande respect, mesure et patience. Les paysans et bûcherons d’autrefois, qui exploitaient leurs forêts à la cognée et au cheval, n’avaient pas besoin de seuils techniques ni de cartographies pour savoir qu’on ne sort pas du bois quand le sol est détrempé.
L’enjeu contemporain consiste à concilier les contraintes économiques et sociales – moins de bûcherons, plus de demande en bois, urgence climatique – avec ce respect ancestral. La technique des cloisonnements, l’emploi du câble-mât ou le retour partiel du cheval de débardage témoignent d’une recherche d’équilibre intelligent.
Reste un point que le communiqué de l’ONF laisse dans l’ombre : la préservation des sols forestiers exige du temps, de l’expertise et du personnel sur le terrain – à l’heure où la gestion publique cède du terrain face à la rentabilité à court terme et où l’institution forestière a vu fondre ses effectifs ces dernières années. C’est peut-être là, plus encore que dans les techniques mêmes, que se joue l’avenir réel de nos forêts françaises.
Pour les Bretons attachés à leurs paysages boisés – des forêts de Brocéliande à celles de Quénécan, en passant par les massifs domaniaux du Centre-Bretagne – la question dépasse largement les enjeux strictement forestiers. C’est l’ensemble du patrimoine vivant régional qui se trouve concerné par ces choix techniques aujourd’hui, dont les effets se feront sentir pour des générations.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.
2 réponses à “Forêt. Récolter le bois sans abîmer les sols : la délicate équation des forestiers face aux défis du XXIᵉ siècle”
Mais on nage que dis-je on patauge en plein délire délirant là! Elle sort d’où cette Behr? encore une quelconque agence inutile mais pas gratuite qui nous ressasse cette affaire de CO2 qui est utile pour les plantes et ras le bol du couplet de l’urgence climatique le fonds de commerce d’une partie de la gauche caviar!
Le débardage à cheval n’a comme intérêt que de faire plaisir aux écologistes de pacotille. Le débardage au treuil derrière un tracteur est non seulement bien plus rapide, plus performant, moins fatiguant et l’impact sur le sol est nul puisque l’outil reste en dehors de la zone à extraire, c’est le câble qui vient le chercher.