Arnaud Imatz : « Le clivage droite-gauche n’est plus qu’un mythe, un masque incapacitant » [Entretien]

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Historien et politologue né à Bayonne en 1948, docteur d’État en sciences politiques, correspondant de l’Académie royale d’histoire d’Espagne, Arnaud Imatz a consacré plus de 50 ans à l’étude des idées politiques, de la Phalange de José Antonio Primo de Rivera aux non-conformistes français des années 1930. Il publie ce 2 septembre aux éditions L’Artilleur Histoire des idées politiques nationales. Au-delà de la gauche et de la droite (624 pages, 25 €), somme d’une vie de lectures qui retrace 2 siècles de chassés-croisés entre les droites et les gauches — et défend une thèse : le clivage qui structure officiellement notre vie politique n’est plus qu’un mythe, masquant l’opposition désormais centrale entre partisans de la Nation et adeptes du mondialisme universaliste. Entretien sans détour, où il est question d’Ortega y Gasset, de l’OCDE vue de l’intérieur, d’une salle de conférence refusée à la Sorbonne — et d’un conseil aux jeunes lecteurs : « ré-sis-te ! ».

Breizh-info.com : Vous avez consacré une grande partie de votre œuvre à l’Espagne, à la Phalange et à José Antonio Primo de Rivera. Ce livre-ci porte sur deux siècles et sur un espace bien plus large. Combien d’années de travail, et qu’avez-vous dû lire que vous n’aviez jamais lu ?

Arnaud Imatz : À vrai dire, dès le début de mes activités intellectuelles, à partir des années 1970, j’ai eu pour boussole le fameux apophtegme du philosophe libéral José Ortega y Gasset : « Être de gauche ou être de droite c’est choisir une des innombrables manières qui s’offrent à l’homme d’être un imbécile ; toutes deux, en effet, sont des formes d’hémiplégie morale », maxime que j’ai retrouvée, sous une autre forme, chez le national-syndicaliste  José Antonio Primo de Rivera : « Être de droite ou être de gauche, c’est toujours exclure de l’âme la moitié de ce qu’elle doit ressentir. C’est même parfois exclure le tout pour lui substituer une caricature de moitié ».

À la faculté de droit de Bordeaux – alors encore héritière de la fameuse École de Bordeaux – j’ai eu la chance d’avoir quelques-uns des meilleurs maîtres de l’Université française. Ce n’était plus l’époque des débats entre Hauriou et Duguit, mais il y avait encore des personnalités comme Duverger et Ellul et des professeurs de grande qualité. Le monde intellectuel et universitaire était alors largement influencé par les figures marxistes tels Aragon, Sartre ou Althusser, mais je faisais mon miel des écrits de Péguy, Proudhon, Sorel, Bernanos, Jouvenel, Aron, Maulnier, Monnerot, Freund et de bien d’autres. Républicain, j’appréciais néanmoins les romans des monarchistes Vladimir Volkoff et Jean Raspail. En fait, j’étais avant tout un esprit libre et indépendant.

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Les lectures De Gaulle, Louis Loubet del Bayle (Les non-conformistes des années trente) et plus tard les œuvres complètes de José Antonio Primo de Rivera m’ont durablement marqué. Mes premiers pas en tant qu’hispaniste furent des mémoires sur Vitoria, Suarez et l’École de Salamanque. La lecture de deux livres d’auteurs de gauche, H. Southworth (un progressiste à la sensibilité d’extrême gauche) et S. Payne (alors social-démocrate) m’ont incité à m’intéresser à la Phalange de José Antonio. Les similitudes entre les pensées de De Gaulle, des non conformistes français des années trente, de Eamon de Valera et de José Antonio Primo de Rivera n’ont pas tardé à me paraître évidentes. D’autant plus, que l’historien gaulliste, Pierre Chaunu, a lui aussi appelé très tôt mon attention sur ces ressemblances. Après avoir publié en 1981 José Antonio et la Phalange Espagnole (versions augmentées en 2000, puis en Espagne en 2003, 2005, 2006 et 2024), je suis entré en contact avec des auteurs renommés tels Zeev Sternhell, Renzo di Felice, Armin Mohler et Jules Monnerot.

J’ai poursuivi pendant plus de cinquante ans mes travaux sur l’Espagne (en particulier sur la Guerre d’Espagne, la Phalange de José Antonio et l’histoire des basques et des navarrais) ce qui me vaut d’être aujourd’hui plus connu dans la Péninsule que dans l’Hexagone. J’ai contribué à faire connaître en France les travaux de J. Donoso Cortés, J. Ortega y Gasset, S. Fanjul, R. Sánchez Saus, D. Fernandez Morera, R. Ibrahim (sur al-Andalus et l’Islam), de S. Payne, Pio Moa et M. Platón (sur la Guerre d’Espagne), de M. Gullo (sur l’Espagne, l’Amérique et les pays anglosaxons), mais aussi ceux de l’École réaliste espagnole avec J. Molina Cano, D. González et leur maître D. Negro Pavón (voir : La loi de fer de l’oligarchie, 2019) et ceux de l’américain Paul Gottfried (sur le fascisme européen et le conservatisme aux États-Unis).

Cela dit, en parallèle, à partir de la fin des années 1980, je me suis intéressé tout particulièrement à l’histoire des idées politiques françaises et surtout à l’évolution, au dépassement, au dépérissement ou à la transformation (libre à chacun de choisir son vocable) du clivage droite-gauche. Le livre que je publie aux éditions l’Artilleur « Histoire des idées politiques nationales. Au-delà de la gauche et de la droite » (2026), est la version actualisée, révisée, restructurée et complétée de quatre livres antérieurs publiés en France (1996, 2002, et 2016) et en Espagne (2005). Il est le produit d’une longue et patiente réflexion stimulée par plusieurs décennies de lectures. J’ai lu de très nombreux ouvrages attentivement, j’en ai consulté ou lu en diagonale beaucoup d’autres car le sujet est inépuisable. J’ai une bibliothèque spécialisée de plus de 5000 titres qui m’a été extrêmement utile. J’ajoute que si ma bibliographie est conséquente, elle n’est pas, bien évidemment, exhaustive. Il y a des titres que je regrette de ne pas avoir cité comme par exemple le Georges Sorel, Le révolutionnaire conservateur de Rodolphe Cart, que je suis en train de lire.

Breizh-info.com : « Idées politiques nationales » : le périmètre est le nerf du livre. Qui avez-vous décidé de ne pas y faire figurer, et sur quel critère ? Y a-t-il des figures que vous auriez pu intégrer mais que vous avez écartées parce qu’elles auraient brouillé la démonstration ?

Arnaud Imatz : Vous constaterez d’abord que je ne me réfère pas aux idées politiques « nationalistes », mais « nationales ». La nation est pour moi une unité de destin forgée au cours de l’histoire. Et pour faire court, je dirai que si les idées nationalistes placent toujours les intérêts de la nation au centre de leur action (et que contrairement à ce que disent leurs adversaires, elles ne tendent pas nécessairement au repli sur soi ou à la confrontation), les idées nationales cherchent quant à elles plutôt l’indépendance et la souveraineté, au-delà de la division des partis politiques, en même temps qu’elles visent à renforcer les liens entre tous les citoyens.

Cela étant dit, ce livre est avant tout centré sur l’Hexagone, bien que pour remettre le cas de la France en perspective j’ai parfois eu recours à des exemples et des auteurs étrangers. Ce n’est pas un ouvrage de combat, de militant, mais un travail de recherche et de transmission. Il cherche à transmettre, d’une manière accessible – prioritairement à un public de jeunes intéressés par les idées politiques – une masse d’informations et de connaissances, acquises tout au long d’une vie. Je n’invente rien, je me limite à ordonner, classer, hiérarchiser les idées de droite et de gauche tout en relevant leurs constants chassés-croisés. J’ai fait ce travail avec le plus de rigueur et d’honnêteté possible en ayant premièrement à l’esprit que la naissance du clivage droite-gauche remonte, selon les auteurs, au début du XIXe siècle, aux années 1870 voire même aux années 1930 et, deuxièmement, qu’il existe deux visions ou deux démarches possibles pour aborder la question : l’une, essentialiste ou philosophico-politique, et l’autre, relativiste ou historico-politique. Je me réfère donc, d’une part, aux travaux des auteurs défenseurs d’une opposition jugée par eux pérenne au nom des « valeurs éternelles » de droite ou des « principes immortels » de gauche, comme René Rémond, Jacques Du Perron, Jean-Louis Harouel, Patrick Buisson. Guillaume Bernard, Thomas Molnar, Olivier Dard, Norberto Bobbio, Jürgen Habermas, Ted Honderich ou Jacques Julliard, pour ne citer qu’eux, et, d’autre part, je me reporte aux travaux des critiques du clivage que sont, José Ortega y Gasset, Raymond Aron, Julien Freund, Costanzo Preve, Diego Fusaro, Jean Baudrillard, Cornelius Castoriadis, Gustavo Bueno, Christopher Lasch, Michel Onfray, Jean-Claude Michéa, Christophe Guilluy, Alain de Benoist, Vincent Coussedière et d’autres. Autant dire, que je ne crois pas avoir oublié des figures importantes qui, comme vous dites, auraient pu brouiller ma démonstration.

En premier lieu, j’expose les diverses tentatives de définition de la droite et de la gauche à partir d’une bonne dizaine de critères que les auteurs essentialistes utilisent habituellement (pessimisme versus optimisme, transcendance / immanence, ordre naturel / raison universelle, liberté / égalité, etc.) Je souligne, avec eux, le caractère pluriel de la droite et de la gauche, en distinguant, deux, trois, voire jusqu’à une demi-douzaine de droites et un nombre tout aussi élevé de gauches.

Ensuite, je montre que les divisions et les conflits à l’intérieur de la droite et de la gauche sont permanents ou récurrents que, selon les lieux et les époques, les deux camps sont universalistes ou particularistes ; mondialistes et libre-échangistes ou patriotes, protectionnistes et anticapitalistes ; tiers-mondistes ou anti-tiers-mondistes ; centralistes ou régionalistes ; fédéralistes ou séparatistes ; atlantistes et européistes ou nationalistes et souverainistes, etc. Bref, que les droites et les gauches ne peuvent se définir que par rapport à des périodes et des problèmes qui se posent à un moment donné.

Puis, je relève, point selon moi hautement significatif, que les principales questions politiques, dont j’éclaire la généalogie, sont passées constamment de la gauche à la droite et vice versa. Je cite pour ce faire une vingtaine d’exemples dont l’impérialisme, le colonialisme, le racisme, l’antisémitisme, l’antisionisme, l’antimaçonnisme, l’antichristianisme, etc. Toutes, absolument toutes, ces questions échappent au débat obsessionnel entre la droite et la gauche.

Pour finir, j’étudie une bonne vingtaine de mouvements de pensée, radicaux ou modérés, qui se sont efforcés de réaliser la synthèse des idées de droite et de gauche depuis la fin du XIXe siècle. Il en est notamment ainsi du traditionalisme social (des monarchistes-légitimistes La Tour du Pin ou Le Play) ; du bonapartisme et du boulangisme ; du nationalisme social (ceux de Barrès et Péguy) ; du socialisme patriotique (du libertaire Blanqui ou des socialistes Rochefort, Tridon, Vallès, Regnard, etc.). Mais je mentionne aussi le syndicalisme révolutionnaire, le coopérativisme et le mutualisme (Proudhon, Sorel, Labriola, Valois) ; le distributionnisme et le corporatisme catholique (Belloc, Chesterton, Baudin, Daujat, Pirou, Salleron, G. Marcel et de Corte) ; le monarchisme nationaliste de la première Action française de Maurras ; le conservatisme-révolutionnaire (Spengler, Jünger, Spann, van den Bruck) ; le personnalisme des non-conformistes des années 30 (Mounier, Maulnier, Rougemont, A. Marc) ; le national-syndicalisme (J.A. Primo de Rivera) ; le Fianna Fáil de Valera, fondateur de la République démocratique irlandaise ; le gaullisme (seulement sous de Gaulle) ; l’ordo-libéralisme (Eucken, Röpke, Rüstow ou Rueff) ; et enfin, les différents populismes récents dont les discours mêlent avec plus ou moins de bonheur la défense de la souveraineté, de l’identité nationale et de la justice sociale.

Breizh-info.com : Un manuscrit d’histoire des idées se taille forcément. Qu’avez-vous coupé ? Un chapitre, un pays, une période ? Et l’éditeur vous a-t-il demandé d’en retirer ?

Arnaud Imatz : On pourrait effectivement écrire une dizaine de volumes sur le sujet, à condition bien sûr d’avoir l’énergie de la jeunesse, mais je ne crois pas qu’une pareille somme trouverait son public. J’ai voulu pour ma part condenser un maximum d’information dans un livre aux dimensions raisonnables. Mon éditeur, Damien Serieyx, un éditeur comme on en fait plus, en raison de sa rigueur, de son ouverture d’esprit, de l’étendue de sa culture et de son courage intellectuel, a bien voulu me laisser « carte blanche » ce dont je lui suis infiniment reconnaissant.

Breizh-info.com : L’université française a produit peu de travaux sur ces courants, et souvent à charge. Avez-vous écrit avec cette historiographie, contre elle, ou en l’ignorant ? Avez-vous rencontré des refus d’accès à des fonds ou des archives ?

Arnaud Imatz : Non, j’ai bien sûr retenu et exploité toute cette historiographie trop souvent partielle et partiale. En fait, pour parler plus généralement de mes rapports avec l’Université, je dirai qu’ils ont été nourris d’expériences tantôt positives, tantôt négatives. Mon directeur de thèse de doctorat d’État sur La pensée politique de J.A. Primo de Rivera et les quatre autres membres du jury (libéraux, conservateur et socialiste) étaient tous de la vieille école. C’est dire qu’ils défendaient avant tout la liberté d’expression. Je leur dois une mention très honorable, les félicitations du jury et une demande de bourse pour l’édition, soit le Graal absolu de l’Université française d’alors. Cela dit, je n’étais pas naïf au point de croire que démarrer, en 1975, avec un tel sujet de thèse m’ouvrirait facilement les portes d’une carrière dans l’Université. J’avoue que j’ai ignoré l’Université pendant plus de trente ans et qu’en conséquence celle-ci m’a parfaitement ignoré. Je me suis lancé dans la vie professionnelle, d’abord comme fonctionnaire international puis, avec ma femme, comme fondateur et administrateur d’entreprise, tout en poursuivant des travaux intellectuels lorsque j’en avais le loisir. Au début des années 2000, j’ai pu enfin me consacrer à plein temps à ma passion pour l’histoire des idées et des faits. En 2016, j’ai été élu Correspondant étranger de l’Académie royale d’histoire d’Espagne. J’ai participé à divers colloques et ouvrages collectifs universitaires et à un jury de thèse sur Donoso Cortés toujours dans la Péninsule. Voilà pour l’aspect positif.

J’ai vécu, en revanche, une expérience beaucoup plus contrastée en France. En 2016, le Président de l’Université Paris Sorbonne a refusé, à un syndicat étudiant gaulliste une salle pour organiser une conférence du professeur Olivier Dard et de moi-même sur la pertinence du clivage droite – gauche. Un refus justifié bien entendu au nom du « pluralisme » et du « principe de neutralité du service public de l’enseignement supérieur » et motivé aussi à la fois par le contexte des élections présidentielles et les commentaires élogieux de l’écrivain Christopher Gérard dans la presse (Archaïon et Causeur), qui m’avait présenté comme un « spécialiste pointu des courants non conformistes » disciple de Simone Weil prônant « l’enracinement contre le magma mondialiste ». Bizarrement, une semblable salle de conférence avait été accordée quelques jours plus tôt à un représentant islamiste avéré. Mais en dehors de cette lettre de refus et de l’attitude sectaire de quelques hispanistes de l’Association des professeurs d’histoire et de géographie, toujours prêts à insulter sans argumenter « au nom de la science et du pluralisme » ceux qui ne partagent pas leurs opinions – selon la bonne vieille méthode tchékiste -, je n’ai eu à me plaindre d’aucune véritable entrave de l’Université française.

Breizh-info.com : Vous avez été fonctionnaire international, à l’OCDE notamment. Vous écrivez aujourd’hui contre la gouvernance globale. Qu’avez-vous vu de l’intérieur qui vous a conduit là ? Est-ce une trajectoire de rupture ou une continuité que le lecteur ne soupçonne pas ?

J’ai été fonctionnaire international à l’époque de Carter, Reagan, Giscard et Mitterrand. Je savais ce qu’était le communisme et je n’avais guère de sympathie pour le bloc communiste, mais à cette époque, malgré les mises en garde de De Gaulle, je n’étais pas encore suffisamment conscient que l’ami américain pût être aussi envahissant. J’ai travaillé entre autres plus d’un an pour le Secrétaire général que j’ai servi loyalement à un poste, somme toute subalterne, d’adjoint de chef de cabinet. J’ai appris l’art de la diplomatie et de la négociation, et acquis une formation internationale qui m’a été utile dans ma vie d’entrepreneur. Je n’ai rien vu de l’intérieur qui ne soit connu des spécialistes des relations internationales. Les États-Unis étaient la puissance dominante et les autres États membres des alliés déjà singulièrement vassalisés. Symptomatiquement, le Secrétaire général dînait régulièrement -chaque semaine- avec l’ambassadeur de États-Unis. Une anecdote, que je n’ai jamais oubliée, vous amusera peut- être. Au début des années 1980, j’ai posé la question suivante à un consultant danois prestigieux : « Que se passerait-il si votre système de protection sociale se mettait à fonctionner comme une pompe aspirante et attirait des masses considérables d’immigrés ». La réponse fut : « Oui, mais ce n’est qu’une hypothèse d’école », Mutatis mutandis, lorsque le général Prételat organisa avec son État-major un exercice pour savoir dans quelles conditions l’armée française pourrait arrêter une attaque éclair allemande dans les Ardennes, Gamelin le renvoya avec condescendance « à ses chères études » théoriques. L’art du grand politique c’est d’imaginer le pire. Hélas, depuis quarante ans, les experts et la caste politique ont démontré qu’ils en sont bien incapables ou pire encore qu’ils cherchent sciemment le chaos. Après dix ans d’OCDE, aspirant à plus de liberté et d’indépendance, j’ai donné ma démission.

Breizh-info.com : Votre présentation annonce la « droitisation économique des gauches » et la « gauchisation culturelle des droites ». Depuis que le manuscrit est parti chez l’imprimeur, l’actualité française vous a-t-elle donné raison, ou obligé à nuancer ? Le RN et La France insoumise entrent-ils encore dans ce schéma en 2026 ?

Arnaud Imatz : Je parle d’une lame de fond non pas d’une mode ou d’une tendance passagère. Un parti, quel qu’il soit et lorsqu’il est important, n’applique jamais une philosophie politique ou des idées politiques de manière complète et continue. Le leader de grand parti politique est comme un cuisinier qui choisit ses produits sur les étals de marchés. Il prend de-ci de-là des idées qui lui servent à un moment donné et rejette les autres sans remords. Peu lui importe que son parcours soit fait de ruptures, il prétend faire de la stratégie. L’important c’est de plaire aux électeurs. Les leaders politiques ont toujours un fort préjugé anti intellectualiste. Ils se méfient de l’intellectuel libre et cohérent dans ses idées. Pour paraphraser Keynes, disons qu’il se croit libre de toute influence intellectuelle, alors que dans les faits celui qui fait de la politique est toujours l’esclave d’un intellectuel défunt.

Marine le Pen et Jean Luc Mélenchon n’échappent pas à la règle. Pour normaliser son parti, Marine le Pen s’est écartée du national-populisme, de l’euroscepticisme et du non-alignement sur le plan international, louvoyant de plus en plus entre convictions idéologiques fermes et opportunisme électoraliste, entre populisme « tempéré » ou « pragmatique » et atlantisme, prosionisme et identitarisme. Mélenchon, quant à lui, est passé du trotskisme, au souverainisme républicain mitterrandien, de la défense de la laïcité à l’islamophilie et (contradictoirement) au wokisme. Comme disait Edgar Faure : « Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent ». Mais pour en revenir plus directement à votre question, je dirai : il est vrai que la question migratoire, l’islamophilie et le wokisme constituent des frontières insurmontables entre le RN et LFI, mais en Allemagne l’AFD (d’Alice Weidel et Tino Chrupalla) et le BSW (de Sarah Wagenknecht) connaissent une situation radicalement différente puisque l’anti immigrationnisme et le neutralisme ou la non belligérance dans le conflit voilé OTAN-UE / Russie, sont pour eux autant de terrains d’entente. Un positionnement qui vaut à la principale intéressée, Alice Weidel, l’accusation infamante de nazie, alors qu’en tant que libérale, ancienne banquière d’affaires de Goldman Sachs et lesbienne vivant en couple avec une suisse originaire du Sri Lanka, elle n’aurait pas manqué de s’attirer l’hostilité et les foudres des vrais nazis dans les années trente.

Breizh-info.com : Vous posez un nouveau clivage : partisans de la Nation contre adeptes du mondialisme universaliste. Qu’est-ce qui, concrètement, pourrait vous faire dire que vous vous êtes trompé ? Autrement dit, quel fait invaliderait votre grille ?

Je ne suis pas le seul à constater qu’il n’y a plus de différences substantielles entre les gouvernements de droite et de gauche depuis le tournant du XXIème siècle. Par ailleurs, le caractère structurant de l’opposition mondialisme/enracinement – progressisme-universaliste/national-souverainisme ou encore bien-pensance oligarchique – non conformisme populaire, n’a jamais été aussi constaté et accepté qu’aujourd’hui. On peut penser que le clivage droite-gauche se transforme et perdure sous une autre forme, mais je crois au-contraire qu’il dépérit, qu’il n’est plus qu’un mythe, un masque incapacitant destiné à briser la résistance démocratique du peuple. Il s’agit là d’une véritable rupture historique au grand dam de nos pseudo-élites europhiles, prétendument « démocrates », gardiennes jalouses du système pour pouvoir exister. À propos de cette évolution / dépérissement du clivage, j’emprunte à Jean Lartéguy ces mots : « Libre à toi de croire que le serpent a survécu à sa dernière mue et qu’il en connaîtra d’autres. Libre à moi d’en douter ». 

Breizh-info.com : Combien d’invitations avez-vous reçues dans les grands médias depuis la parution ? Comment ce livre circule-t-il concrètement : libraires, salons, bouche-à-oreille ? Et vos lecteurs, qui sont-ils — vous les rencontrez, vous les identifiez ?

Arnaud Imatz : Il serait prématuré de répondre à peine quelques jours après sa sortie. Je sais qu’il est présent dans toutes les grandes ou bonnes librairies. Bien évidemment, je souhaite qu’il soit apprécié de beaucoup de jeunes soucieux de parfaire leur formation et qu’il soit un objet de débat parmi eux. Mon seul objectif prioritaire est, je l’ai dit, la transmission.

Breizh-info.com : Vous êtes né en 1948, vous publiez depuis les années 1970. Que diriez-vous à un lecteur de 25 ans qui trouve le clivage droite-gauche périmé mais ne se reconnaît dans aucune force politique existante ? Et que reste-t-il, dans vos propres livres anciens, que vous ne réécririez pas aujourd’hui ?

Arnaud Imatz : Je lui dirais : ré-sis-te ! Résiste au conformisme ! Résiste au politiquement correct ! Ne perd jamais l’espoir, bêtise suprême en politique, conserve le plus longtemps possible l’enthousiasme de ta jeunesse. Lis, cultive ton esprit critique, forme-toi, fais tes choix, reste ouvert mais ferme dans tes convictions, ne crains pas le regard de l’autre, ai toujours une attitude méfiante à l’égard des gouvernants, même lorsqu’il s’agit d’amis ou de personnes pour lesquelles tu as voté. « Le gouvernement des amis disait Jouvenel, est la manière barbare de gouverner ».

Quant à mes livres anciens, je les assume tous, même si au fil du temps j’ai perdu la confiance que j’avais hier dans les « élites » prétendument démocrates (confiance sans doute héritée de l’élitisme marxiste et néolibéral en vogue dans les années 1970-1980 et aujourd’hui dépassé), pour lui préférer la foi dans le peuple, dans son indépendance et sa souveraineté.

Propos recueillis par YV

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.

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