L’union des droites ou l’illusion du programme commun

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Au bar des Brisants, le Journal du Dimanche est déployé devant moi comme une carte d’état-major. De l’autre côté de la vitre, le port de Léchiagat poursuit sa vie sans se soucier des grandes manœuvres parisiennes ; quelques bateaux rentrent, d’autres appareillent, et la vedette de la SNSM garde son immobilité rassurante. Dans les pages du journal, Jules Torres annonce, avec un enthousiasme communicatif, que « le peuple de droite a déjà son programme ». Quelques feuillets plus loin, douze personnalités sont alignées sous un titre qui ne fait guère dans la litote : « Une union, douze ambitions ».

À première vue, le raisonnement se tient. Les enquêtes citées par le JDD montrent que les électorats du Rassemblement national, de Reconquête et des Républicains se rejoignent largement sur l’immigration, l’insécurité, le pouvoir d’achat, la dette, l’autorité de l’État ou la nécessité de produire davantage en France. Les sympathisants eux-mêmes souhaitent majoritairement le rapprochement. En politique, lorsque les électeurs veulent quelque chose avec suffisamment d’insistance, il est imprudent de leur expliquer trop longtemps que la chose est impossible.

Il existe donc bel et bien un peuple de droite. Il serait absurde de nier qu’un retraité lepéniste du Pas-de-Calais, un bourgeois versaillais votant Retailleau, un artisan zemmourien du Var et un électeur de David Lisnard puissent porter des diagnostics assez voisins sur la France contemporaine. Ils se lamenteront ensemble sur l’école, l’insécurité, les déficits, la bureaucratie et l’immigration ; ils applaudiront probablement les mêmes policiers et maugréeront contre les mêmes ministres. Ils peuvent même tomber d’accord sur dix ou douze mesures. De là à constituer une majorité cohérente, capable de gouverner cinq ans lorsque les circonstances contraindront à choisir, il y a pourtant un pas que le Journal du Dimanche franchit avec quelque allégresse.

Car un programme électoral n’est pas encore une conception du monde.

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Le nom que je cherchais en parcourant ces pages est celui de René Rémond. Dans Les Droites en France, l’historien avait proposé cette fameuse tripartition entre droite légitimiste, droite orléaniste et droite bonapartiste qui, malgré toutes les critiques dont elle a fait l’objet, demeure une merveilleuse clef de lecture de notre histoire politique. Les partis changent de nom, les chefs passent, les institutions se succèdent, et les tempéraments politiques survivent avec une ténacité de mauvaises herbes.

Nos trois droites contemporaines ne sont plus exactement celles de René Rémond. Je risquerais aujourd’hui une autre division, moins académique sans doute, qui me semble pourtant mieux rendre compte de ce que l’on voit apparaître dans ces pages du JDD. Nous avons désormais les populo-étatistes, les libéraux-étatiques et les libéraux-identitaires. Ces catégories peuvent se chevaucher, certains hommes passent de l’une à l’autre, d’autres portent simultanément des traits appartenant à deux familles ; la distinction demeure néanmoins utile parce qu’elle met au jour non seulement des divergences de programme, mais des différences de nature.

La première famille est celle des populo-étatistes. Le Rassemblement national en constitue l’immense majorité, auquel on peut rattacher Nicolas Dupont-Aignan et ce qui subsiste des formations souverainistes issues des trente dernières années. Cette droite croit à la nation, aux frontières, à l’autorité et à la priorité nationale, tout en demeurant très attachée à l’État social. Elle se méfie du marché, répugne aux réformes trop brutales, protège les retraites, les prestations, les services publics et les catégories populaires. Elle doit une grande partie de sa progression à l’ancien électorat communiste et socialiste des régions désindustrialisées, dont elle a recueilli non seulement les voix, mais une partie de la culture politique.

Le JDD lui-même laisse apparaître cette différence. Dès que l’on quitte l’immigration ou la sécurité pour entrer dans les comptes publics, les nuances deviennent plus sensibles. Les électeurs LR et Reconquête veulent davantage réduire les dépenses et les impôts ; ceux du RN tiennent davantage à protéger prestations et retraites. Tout le monde veut diminuer la dette, bien entendu. Les difficultés commencent lorsqu’il faut dire chez qui on prendra l’argent.

La deuxième famille est celle des libéraux-étatiques. On y trouve les Républicains, l’UDR d’Éric Ciotti et, aux marges de cet ensemble, les divers débris ou héritiers possibles du bloc macroniste : Édouard Philippe, Gérald Darmanin ou Gabriel Attal. Laurent Wauquiez, David Lisnard et Bruno Retailleau en offrent eux-mêmes des déclinaisons différentes. Ils parlent davantage d’entreprise, de travail, de compétitivité, de réduction de la dépense et de libération des énergies. Ils invoquent volontiers Reagan ou Thatcher lorsque les circonstances s’y prêtent.

Le libéral français possède toutefois cette singularité de redécouvrir les charmes de l’État sitôt qu’il approche d’un ministère. Il veut supprimer les normes, mais rarement celles de son administration ; diminuer les dépenses, mais toujours celles du voisin ; réduire le nombre des fonctionnaires, à condition de ne toucher ni aux préfets, ni aux sous-préfets, ni aux directeurs, ni aux agences dont il vient de prendre la tête. Notre libéralisme demeure un libéralisme de corps préfectoral, avec voitures de fonction et huissiers de la République.

Une troisième famille, beaucoup plus petite électoralement, est pourtant la plus intéressante intellectuellement : celle des libéraux-identitaires. Reconquête en constitue aujourd’hui le seul représentant organisé autour d’Éric Zemmour et de Sarah Knafo. Il ne pèse pas lourd dans les urnes. Il pèse beaucoup davantage dans les esprits et dans le vocabulaire politique, ce qui n’est jamais à négliger. Les mots précèdent souvent les victoires.

Cette droite considère que les questions économiques, fiscales ou administratives, aussi importantes soient-elles, viennent après une interrogation plus élémentaire : quel peuple habitera encore la France dans trente ou cinquante ans ? Elle parle donc de démographie, de civilisation, d’assimilation, d’islam, d’identité, de continuité historique et, désormais, de remigration. Elle estime qu’on ne redresse pas une nation seulement en équilibrant ses comptes, car une nation dont le budget serait admirablement tenu pourrait tout de même cesser d’être elle-même.

C’est précisément à cet endroit que le bel édifice du Journal du Dimanche commence à se lézarder.

On peut trouver un compromis sur le taux d’impôt sur les sociétés, le nombre de fonctionnaires ou l’âge légal de départ à la retraite. Il est beaucoup plus difficile de partager la poire en deux lorsqu’il s’agit de définir ce qu’est un peuple. Qui est Français ? Suffit-il de posséder un passeport et de respecter les lois ? L’assimilation culturelle suffit-elle lorsque les masses deviennent considérables ? Existe-t-il un seuil à partir duquel l’immigration cesse d’ajouter des individus à une nation et commence à transformer la nation elle-même ? Une communauté nationale est-elle un contrat politique ouvert à tous ceux qui veulent bien le signer, ou possède-t-elle également une continuité historique, culturelle et charnelle ?

Voilà des questions que les tableaux de sondages ne résolvent pas.

Le mot de « remigration » suffit d’ailleurs à révéler la fracture. Le Rassemblement national refuse de l’employer. Sa politique consiste principalement à réduire l’immigration, supprimer ou restreindre certaines voies d’acquisition de la nationalité, expulser les clandestins et les étrangers délinquants et restaurer une préférence nationale dans plusieurs domaines. Reconquête estime que l’arrêt des flux ne suffit plus parce qu’une transformation démographique s’est déjà produite. Éric Zemmour parlait dès 2022 d’un ministère de la Remigration ; l’idée, autrefois confinée aux marges de la droite identitaire, a désormais pénétré une partie du débat européen.

La différence peut paraître sémantique. Elle est en réalité considérable. L’un dit : fermons la porte. L’autre répond : il faut aussi se demander ce que nous faisons de ceux qui sont déjà entrés. Entre les deux propositions s’étend tout un continent politique.

Le débat sur le voile vient de donner un autre aperçu de cette hésitation. Marine Le Pen a remis sur la table l’interdiction du voile islamique dans l’espace public. Aussitôt, les difficultés d’application, les définitions et les nuances se sont accumulées. Jordan Bardella a marqué ses réserves devant ce qui pourrait devenir une « police du vêtement » ; Jean-Philippe Tanguy a expliqué que Marine Le Pen préciserait ultérieurement les contours de la mesure. La proposition, pourtant ancienne au RN, apparaît ainsi presque aussi incertaine aujourd’hui qu’au premier jour.

Ce serait une anecdote si elle n’illustrait pas un problème plus profond. Le Rassemblement national souhaite lutter contre « l’islamisme » tout en conservant une frontière stricte entre l’islam, religion parfaitement compatible avec la République à ses yeux, et son expression politique radicale. Reconquête considère cette distinction comme largement artificielle et pose le problème dans des termes civilisationnels beaucoup plus vastes. Là encore, les deux partis peuvent voter ensemble une loi sur une mosquée ou une expulsion. Ils ne partent pas de la même anthropologie politique.

Les propos tenus naguère par Andréa Kotarac résument admirablement cette différence. Le porte-parole du RN avait affirmé que « les racines de la France ne sont pas que chrétiennes » et que « les musulmans sont sensibles au patrimoine chrétien de la France ». J’avais déjà consacré une chronique à ces phrases, tant elles m’avaient paru révélatrices. Elles dessinent une France conçue avant tout comme un espace politique susceptible d’agréger des populations de toutes origines et de toutes religions dès lors qu’elles acceptent un certain patrimoine commun.

Ce n’est pas rien. C’est même, au fond, toute la différence entre une conception républicaine de la nation et une conception historique du peuple. Dans la première, la France est un ensemble auquel on adhère ; dans la seconde, elle est également quelque chose dont on hérite. Reconquête, comme une partie croissante de la droite européenne, appartient davantage à cette seconde tradition. Le Rassemblement national, malgré ses accents patriotiques, reste profondément façonné par la première.

L’affaire allemande a fourni, presque au même moment, une autre pierre de touche. Le 6 septembre, l’AfD a remporté une victoire historique en Saxe-Anhalt. Éric Zemmour et Sarah Knafo ont salué ce résultat avec empressement ; Marine Le Pen et Jordan Bardella ont gardé leurs distances. La rupture entre le RN et son ancien partenaire allemand ne date certes pas d’hier, mais le contraste ne pouvait être plus saisissant : chez les uns, on voyait le signe d’un réveil européen ; chez les autres, un voisin devenu embarrassant.

Jean-Philippe Tanguy ne s’est pas contenté de silence. Interrogé sur BFMTV et RMC, il est revenu sur une rencontre avec des responsables de l’AfD au Parlement européen avant les élections de 2019. « Je suis sorti de là terrorisé », a-t-il raconté. Il s’est également déclaré « scandalisé » par le succès d’un parti dont certains responsables auraient, selon lui, relativisé le passé nazi de l’Allemagne. On ne saurait lui reprocher de dissimuler son opinion : la rupture est franche et revendiquée.

On peut approuver Jean-Philippe Tanguy sur le fond, contester son appréciation ou considérer que certaines composantes de l’AfD méritent effectivement une extrême méfiance. Le sujet intéressant est ailleurs. Lorsqu’une formation qui recueille près de la moitié des suffrages dans un Land allemand met au centre de son discours l’immigration, l’identité et la continuité du peuple allemand, Reconquête cherche à comprendre le phénomène et s’y reconnaît pour partie ; le RN commence par expliquer pourquoi il ne veut pas en être rapproché.

Ce n’est plus une affaire de dédiabolisation. C’est une différence de famille.

Le contraste devient d’autant plus troublant lorsqu’on lit, le même week-end, Libération. Le quotidien, dont personne ne soupçonnera qu’il nourrit une tendresse clandestine pour Éric Zemmour, décrit une campagne du RN plongée dans une sorte d’improvisation satisfaite. Marine Le Pen y apparaît comme une dirigeante qui fonctionne à l’instinct, élabore peu de plans à long terme et préfère parfois lire les notes de ses conseillers au dernier moment. Un souvenir rapporté remonte à la présidentielle de 2022 : lorsqu’un cadre lui demanda ce qui était prévu dans les deux semaines suivantes, elle aurait répondu : « Je ne sais pas ce qu’on fait après-demain. »

Ses partisans présentent volontiers cette manière de faire comme une qualité. Marine Le Pen sentirait le peuple. Elle comprendrait instinctivement les humeurs françaises, les mouvements de fond, les moments où il convient d’avancer et ceux où il faut attendre. Un parlementaire cité par Libération résume lui-même cette philosophie : les campagnes seraient moins l’œuvre des candidats que celle de « l’époque » et de « l’ambiance ». On attend le vent, puis on hisse les voiles.

Pour un homme qui passe une bonne partie de sa vie devant le port de Léchiagat, l’image ne saurait me déplaire. Un marin sait néanmoins qu’un vent favorable n’a jamais dispensé de connaître son cap.

Voilà précisément ce qui m’inquiète au Rassemblement national. L’instinct politique constitue une qualité inappréciable pour gagner une élection. Il permet de comprendre avant ses concurrents qu’un sujet monte, qu’une colère gronde ou qu’une formule doit être abandonnée. Il permet de naviguer parmi les récifs de la télévision et des réseaux sociaux. Il ne dit pas ce qu’il faut faire lorsque deux décisions également impopulaires se présentent, qu’une crise impose de choisir ou qu’un principe coûte soudain dix points dans les sondages.

À cet instant, celui qui n’a pas de doctrine découvre que les événements en ont une pour lui.

La question économique fournit déjà un exemple. Le RN annonce aujourd’hui quelque 125 milliards d’euros d’économies, tout en affirmant qu’il n’imposera pas une politique de « sang et de larmes ». Jean-Philippe Tanguy cherche à concilier le grand ménage budgétaire avec le maintien de cette protection sociale qui constitue l’un des ciments électoraux du marinisme. L’équation n’est peut-être pas insoluble. Elle nécessitera néanmoins autre chose que du flair lorsque chaque milliard retranché correspondra à une administration, une prestation, une collectivité ou une catégorie d’électeurs.

Les péripéties internes du parti depuis juillet sont de plus mauvais augure encore. La possibilité retrouvée pour Marine Le Pen d’être candidate à l’élection présidentielle a replacé Jordan Bardella dans un rôle subalterne alors que celui-ci avait commencé à préparer l’hypothèse de sa propre candidature. Libération rapporte une scène assez rude : Marine Le Pen lui aurait fait savoir qu’il pouvait oublier ce qu’il avait imaginé. Quelques semaines plus tard, lorsqu’elle voulut donner une place plus visible à Marion Maréchal, Bardella aurait lancé : « C’est elle ou moi. »

Les querelles de personnes ne m’intéressent guère lorsqu’elles ne sont que cela. Celle-ci mérite davantage d’attention parce qu’elle recouvre une divergence de ligne. Jordan Bardella a longtemps représenté au sein du RN une sensibilité plus jeune, plus libérale économiquement et parfois plus identitaire que le vieux fond mariniste. Marion Maréchal porte cette orientation de manière encore plus nette. L’une des ironies de la situation est donc que, tandis que le Journal du Dimanche célèbre l’union prochaine des droites, le premier parti de droite français semble déjà avoir quelques difficultés à réunir ses propres droites.

Marine Le Pen tient la maison. Jordan Bardella possède une popularité considérable. Marion Maréchal revient par la fenêtre familiale. Éric Ciotti veille sur sa place d’allié. Chacun embrasse tout le monde et chacun sait que l’après-Marine se prépare déjà derrière les embrassades. Il y a quelque chose de très français dans cette manière de commencer l’union nationale par une querelle de succession.

Tout cela ne signifie nullement que le RN échouera électoralement. L’inverse me paraît même assez possible. Sa formidable force tient précisément à son indétermination. Il est devenu le récipient dans lequel des millions de Français versent leurs colères, leurs espoirs et parfois leurs propres convictions, sans toujours vérifier si celles-ci figurent réellement sur l’étiquette.

L’électeur identitaire voit en Marine Le Pen une adversaire de l’immigration. L’ancien communiste voit la défense des retraites et des services publics. Le petit entrepreneur y trouve la promesse d’un État moins tatillon. Le souverainiste entend la nation. Le conservateur entend l’ordre. Le gaulliste entend l’indépendance. Chacun compose en quelque sorte son propre Rassemblement national, comme autrefois on fabriquait son mélange chez l’apothicaire.

Cette merveilleuse ambiguïté ne peut durer qu’aussi longtemps que le parti demeure dans l’opposition.

Le pouvoir possède une vertu cruelle : il oblige à choisir. Il faudra un jour décider si l’on préfère Bruxelles ou la souveraineté lorsqu’elles s’opposeront réellement, les économies budgétaires ou les prestations sociales, l’impopularité ou le renoncement, l’assimilation républicaine ou la continuité démographique, la fidélité à un principe ou la conservation d’une majorité. Les communiqués pourront toujours être nuancés ; les décrets, beaucoup moins.

C’est pourquoi je crois Jules Torres à moitié. Il a raison de constater qu’une majorité des électeurs de droite aspire aujourd’hui au rapprochement. Il a raison lorsqu’il observe que leurs préoccupations quotidiennes se ressemblent. Son erreur est de confondre communauté de mécontentements et communauté de destin. Il est relativement facile de s’entendre sur ce que l’on refuse ; il l’est beaucoup moins sur ce que l’on veut préserver, restaurer et transmettre.

Le véritable partage des eaux se trouve là. D’un côté demeurent les étatistes, sous leurs différentes espèces : les populo-étatistes du RN, attachés à la protection sociale et à la puissance publique, et les libéraux-étatiques issus des Républicains et de leurs diverses ramifications, qui promettent périodiquement de diminuer l’État avant d’en reprendre possession. De l’autre apparaît une droite identitaire encore frêle, qui estime que la question préalable n’est pas seulement de savoir combien coûte la France, mais ce que sera la France.

Reconquête demeure aujourd’hui, à mes yeux, la seule alternative électorale réellement différente dans cet ensemble. On peut lui reprocher ses querelles, ses maladresses, ses départs, ses illusions et surtout son incapacité jusqu’ici à transformer son influence intellectuelle en puissance électorale. Les résultats d’Éric Zemmour ne permettent aucune fanfaronnade et ceux de son parti encore moins. Le Rassemblement national possède des dizaines de fois plus d’élus, une implantation territoriale autrement solide et une puissance électorale que Reconquête ne peut contempler qu’avec envie.

Seulement la politique ne se réduit pas au nombre de sièges occupés un dimanche soir. Les petites formations possèdent parfois une vie souterraine beaucoup plus importante que leur poids parlementaire : elles forgent des mots, déplacent les limites du dicible, donnent une forme à des intuitions que d’autres n’osaient pas encore exprimer. Sur la remigration, la démographie, l’islam, la civilisation et la continuité du peuple, Reconquête a déjà pesé beaucoup plus lourd dans le débat français que ne le laisserait supposer son score.

Surtout, cette formation me paraît aujourd’hui davantage en raccord avec cette partie de la droite européenne qui s’éveille sous nos yeux. L’AfD allemande, Vox en Espagne, certaines composantes de la droite italienne, les mouvements nationaux des Pays-Bas, du Portugal ou d’Europe centrale ne forment nullement une Internationale cohérente. Leurs histoires, leurs économies, leurs rapports à Bruxelles, à Washington ou à Moscou divergent parfois radicalement. Il serait sot de nier ces différences.

Une parenté existe pourtant dans la question qu’ils posent. Ces mouvements ne demandent plus seulement comment mieux administrer les sociétés européennes ; ils demandent qui les habitera demain.

C’est une rupture intellectuelle considérable. Durant quarante ans, les gouvernements européens ont discuté de taux de croissance, de déficits, de concurrence, de monnaie, de normes et de redistribution en considérant la composition démographique de leurs sociétés comme une sorte de donnée secondaire, presque indécente à examiner. Une nouvelle droite européenne affirme désormais que cette question est au contraire première. Reconquête appartient clairement à cette famille. Le RN hésite encore entre elle et la vieille conception républicaine française d’une nation indéfiniment assimilatrice.

Voilà pourquoi je serais moins assuré que le JDD sur la chronologie de cette union des droites. Peut-être ne se fera-t-elle pas avant l’exercice du pouvoir par le Rassemblement national, mais après lui. Il faudra peut-être que le marinisme gouverne pour que soient enfin distinguées les adhésions de colère et les adhésions de conviction.

Tant qu’il demeure dans l’opposition, des millions de Français peuvent prêter au RN leurs propres idées. Une fois au pouvoir, ils découvriront ce qu’il pense réellement, ce qu’il ose faire et surtout ce qu’il refuse de faire. La saison des désillusions pourrait commencer dès la composition du premier gouvernement, se poursuivre avec les premiers arbitrages budgétaires et devenir orageuse lorsque surgiront les choix migratoires et identitaires qui ne peuvent plus être reportés.

Je ne souhaite pas l’échec du RN pour le plaisir de l’échec. Une France devenue ingouvernable n’apporterait rien à personne. Je constate simplement qu’un mouvement dépourvu de véritable doctrine et reposant largement sur la confiance presque charismatique accordée à sa candidate court un risque particulier lorsqu’il rencontre le réel. Le pragmatisme fonctionne admirablement lorsqu’il s’agit de contourner les obstacles ; il devient plus embarrassant lorsqu’on ne sait plus dans quelle direction on voulait aller.

Marine Le Pen n’est pas une femme de droite au sens doctrinal que ce mot possédait autrefois. Elle pense comme la télévision : par impressions successives, par sujets dominants, avec une extraordinaire attention à ce que l’opinion est prête à entendre aujourd’hui et pourrait rejeter demain. La télévision n’a pas de doctrine ; elle a une audience. Cette formule explique probablement une bonne partie de son efficacité électorale, et peut-être aussi sa future faiblesse gouvernementale.

Reconquête, en face, n’est encore qu’un poussin politique. Il piaille davantage qu’il ne vole, se dispute quelquefois avec ses congénères et paraît bien minuscule auprès du grand volatile lepéniste qui occupe aujourd’hui presque tout le poulailler. Il serait cependant imprudent de considérer son état présent comme définitif. L’histoire politique est pleine de partis imposants dont il ne subsiste qu’une plaque de rue et de groupuscules moqués qui finirent par imposer leurs idées.

Le désenchantement qui frappera le RN s’il accède au pouvoir pourrait constituer ce moment de vérité. Certains électeurs concluront que Marine Le Pen avait raison de modérer ses ambitions ; d’autres découvriront qu’ils espéraient une rupture que le parti n’avait jamais réellement promise. Ceux-là chercheront ailleurs une cohérence qu’ils croyaient jusque-là trouver dans le bulletin RN.

Alors, peut-être, le poussin aura grandi. Et puisque la zoologie doit parfois céder devant la littérature, la chrysalide deviendra papillon.

Son envol ne signifierait pas nécessairement la disparition du Rassemblement national. Il pourrait avoir une conséquence beaucoup plus intéressante : clarifier enfin le paysage français. Nous aurions d’un côté une droite étatiste, sociale, souverainiste et profondément républicaine, disposée à administrer une France déjà transformée ; de l’autre une droite identitaire pour laquelle la première fonction du politique serait précisément d’empêcher que cette transformation devienne irréversible.

Ce serait au moins un véritable choix.

En quittant les Brisants, je replie donc mon Journal du Dimanche avec moins de certitudes que ses rédacteurs. La mer est grise, le vent s’est levé et quelques drapeaux claquent sur le port. L’union des droites viendra peut-être, car l’arithmétique électorale possède ses nécessités. Elle ne naîtra pourtant pas d’un programme commun assemblé par les sondeurs. Les grandes recompositions politiques commencent lorsque l’expérience a consumé les anciennes illusions.

Le Rassemblement national doit peut-être encore gouverner pour que les Français découvrent ce qu’il est. Après quoi nous saurons si une droite nouvelle peut prendre son envol. La question qui se posera alors ne sera plus seulement de savoir comment gouverner la France, mais quelque chose de plus ancien et de plus grave : quelle France entendons-nous encore gouverner, et à qui voulons-nous la transmettre ?

Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
[email protected]

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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