De la plume à l’intelligence artificielle, l’éternel procès de nos outils

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Au café des Brisants, à la pointe de Lechiagat, septembre s’attarde dans une sécheresse de vieux parchemin. La terre craque, les pelouses ont perdu leur verdeur et les hortensias baissent la tête. On attend la pluie comme on attendait jadis le retour d’un navire : avec une impatience mêlée d’inquiétude. La mer, insolente, continue cependant de battre les rochers, comme si elle voulait rappeler qu’elle seule, dans ce pays, n’a jamais manqué d’eau.

C’est là, devant mon café, que le hasard de l’algorithme m’a conduit vers le fil Instagram d’une jeune femme blonde aux yeux châtains qui, sous le nom fort bien choisi de philo_sophia_ig, lance à ses abonnés de petites piques philosophiques. Quelques minutes, quelques phrases, et parfois un abîme s’ouvre sous les pieds du promeneur numérique. Il est des étincelles qui allument de grands feux.

La jeune femme s’interrogeait sur l’intelligence artificielle. Diminue-t-elle l’intelligence humaine en accomplissant à notre place ce que nous devrions apprendre à faire nous-mêmes ? Pour éclairer cette question, elle convoquait Platon et son antique défiance envers l’écriture. Le rapprochement est moins saugrenu qu’il n’y paraît. Il touche même au cœur du bouleversement que nous traversons.

Dans le Phèdre, Socrate rapporte le mythe égyptien de Theuth, inventeur du nombre, du calcul, de l’astronomie et enfin de l’écriture. Présentant sa découverte au roi Thamous, Theuth lui assure qu’elle rendra les Égyptiens plus savants et fortifiera leur mémoire. Le roi ne partage pas son enthousiasme. L’écriture, répond-il en substance, ne produira pas la mémoire, mais l’oubli : les hommes, s’en remettant à des signes extérieurs, cesseront d’exercer leur faculté de se souvenir. Ils posséderont l’apparence de la science sans en avoir la réalité.

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Le reproche va plus loin. Un texte, une fois écrit, roule partout, tombe entre les mains de ceux qui le comprennent comme de ceux qui le défigurent. Interrogé, il répète éternellement la même chose. Il ne sait ni se défendre, ni préciser sa pensée, ni répondre à l’objection. Il lui manque cette qualité du dialogue vivant dans lequel deux intelligences se mesurent, se corrigent et parfois se fécondent.

Voilà donc l’écriture traduite devant le tribunal de la philosophie sous une inculpation qui nous est familière : elle décharge l’homme d’une faculté, lui épargne un effort et finit par l’affaiblir. À vingt-quatre siècles de distance, nous avons remplacé le calame par le clavier et le rouleau de papyrus par l’intelligence artificielle, sans changer véritablement les termes du procès.

L’écriture a pourtant gagné sa cause. Elle nous a peut-être rendus moins capables de réciter par cœur des milliers de vers, mais elle a permis à Homère, Virgile, Dante et Montaigne de franchir les siècles. Elle a confié la loi à autre chose que la mémoire incertaine des juges, les comptes à autre chose que la probité des marchands et les découvertes à autre chose que la parole des savants. Ce que chaque homme perdait en mémoire immédiate, l’humanité le gagnait en mémoire cumulative. Aucun cerveau n’aurait pu contenir à lui seul une bibliothèque ; les bibliothèques ont permis aux morts de continuer à instruire les vivants.

L’exemple gaulois devrait nous garder de condamner trop lestement cette mémoire extérieure. César rapporte que les druides utilisaient l’écriture, notamment les caractères grecs, pour les affaires ordinaires, mais refusaient de consigner leur enseignement sacré. Ils craignaient que leurs disciples, se reposant sur des textes, ne négligeassent leur mémoire. Leur doctrine, leur cosmologie, leur histoire et leurs poèmes demeuraient donc confiés à une transmission orale exigeant de longues années d’apprentissage.

Le procédé forma sans doute des mémoires prodigieuses. Il nous a surtout légué un formidable silence. De la pensée des Gaulois, nous ne connaissons presque rien par eux-mêmes. Quelques inscriptions, des monnaies, des tessons, des noms propres et le témoignage toujours intéressé des Grecs et des Romains : voilà ce qui subsiste d’un monde. Quelques siècles plus tard, en Irlande, des clercs chrétiens couchèrent enfin sur le parchemin une partie de la mémoire celtique insulaire, non sans la remanier à travers leur propre foi. En voulant préserver la vigueur de la mémoire, les druides avaient exposé celle de leur peuple à disparaître avec eux.

L’actualité française donne cependant une gravité nouvelle à l’avertissement de Platon. Les derniers résultats internationaux placent les jeunes Français à leur plus bas niveau depuis plus de vingt ans en compréhension de l’écrit. La France occupe désormais le vingt-huitième rang dans ce domaine, légèrement sous la moyenne de l’OCDE, après avoir perdu l’équivalent de deux années d’apprentissage en une décennie. Lire quatre cents mots, rapprocher plusieurs informations, discerner l’intention d’un auteur ou soutenir son attention au-delà de quelques minutes devient une épreuve pour une part croissante des élèves.

La transformation démographique de la France et la présence massive, dans certaines classes, d’enfants dont le français n’est pas la langue parlée à la maison pèsent nécessairement sur les moyennes. Feindre de l’ignorer relèverait de la tartufferie statistique. Cette explication demeure toutefois insuffisante : la chute atteint aussi les enfants des milieux de souche et se constate dans nombre de pays dont la composition démographique diffère de la nôtre. Le mal est donc plus général. Il touche notre rapport collectif à l’attention, au langage et au temps.

Nous lisons sans doute davantage de signes qu’autrefois, mais nous lisons autrement. Du matin au soir, les adolescents parcourent des messages, des légendes, des commentaires, des notifications et des sous-titres. Ils n’ont peut-être jamais autant écrit, eux aussi, du bout des pouces. Seulement cet écrit nouveau est pressé, elliptique, hérissé d’abréviations, d’images et de conventions propres à chaque groupe. Il ne demande ni construction soutenue ni longue attention. L’écrit n’a pas disparu ; il a changé de régime. Il transmet beaucoup et dépose peu.

La chose apparaît avec une particulière netteté en Chine. L’usage des claviers phonétiques permet de saisir la prononciation d’un mot, puis de choisir sur l’écran le caractère proposé par la machine. Beaucoup de jeunes Chinois reconnaissent ainsi parfaitement un caractère qu’ils ne savent plus tracer de mémoire. Le phénomène a reçu un nom : l’« amnésie des caractères ». Ce n’est pas l’effacement de la lecture, encore moins une disparition de la langue chinoise. C’est la dissociation progressive entre reconnaître un signe et savoir le produire par les gestes ordonnés de la main.

L’Occident connaît une mutation comparable, quoique moins spectaculaire. Aux États-Unis, l’enseignement de l’écriture cursive a longtemps reculé au profit du clavier. Dans les amphithéâtres, l’étudiant copie désormais le cours sur son ordinateur, lorsqu’il ne se contente pas de l’enregistrer afin qu’un logiciel le transcrive et qu’une intelligence artificielle lui en prépare le résumé. Il possède alors tout le cours, sauf peut-être ce que celui-ci devait déposer en lui.

Prendre des notes à la main n’est pourtant pas une besogne servile. Comme la main ne peut suivre la vitesse de la parole, l’esprit doit choisir, retrancher, hiérarchiser et reformuler. Il ne reproduit pas : il s’approprie. Une boucle se forme entre l’oreille, le jugement, la mémoire et le geste. Les travaux consacrés à la prise de notes ne concluent pas tous de manière identique, mais plusieurs montrent que l’écriture manuscrite favorise le traitement approfondi et la compréhension des idées, précisément parce qu’elle interdit la transcription mécanique.

J’en fais l’expérience dans mon propre métier. Lorsque je mène un entretien, je conserve l’enregistrement afin de disposer d’une source fidèle. Je prends néanmoins des notes à la volée. Elles ne reproduisent pas tout ; elles retiennent une expression, un silence, une contradiction, l’ordre véritable des idées sous le désordre des paroles. Lorsque vient le moment d’écrire, ces quelques pages griffonnées servent de base à mon texte et non pas la transcription intégrale. L’intelligence artificielle me permet ensuite de vérifier que mon interprétation n’a pas trahi l’enregistrement. Elle sert alors de contrôle, non de substitut ; de garde-fou, non de nègre mécanique.

Toute technique accroît la puissance de l’homme en déplaçant ses limites. Le silex prolonge la main, la roue multiplie la force, le télescope porte l’œil jusqu’aux étoiles, l’écriture étend la mémoire au-delà de la mort. La calculatrice nous dispense du calcul mental, le GPS de regarder une carte et parfois même de savoir où nous sommes. Chaque conquête nous enrichit d’une capacité collective en même temps qu’elle menace une aptitude individuelle. L’homme gagne le monde et risque, chemin faisant, de se perdre lui-même.

L’intelligence artificielle pousse ce paradoxe à un degré inouï. L’écriture conservait nos pensées ; la machine propose désormais de les ordonner, de les résumer, de les traduire et même de les formuler. Elle ne se borne plus à porter la mémoire : elle imite le raisonnement. Elle possède en outre ce qui manquait au texte selon Platon. Elle répond. Elle accepte l’objection, reformule son propos et paraît s’adapter à celui qui l’interroge.

Cette apparence de dialogue ne doit pas nous abuser. La machine répond, certes, mais elle ne répond de rien. Elle ne connaît ni la honte de se contredire, ni la responsabilité de soutenir une affirmation, ni cette inquiétude secrète qui saisit l’homme lorsqu’il découvre que son raisonnement le conduit là où il ne voulait pas aller. Son aisance peut impressionner l’esprit sans défense. Son plus grand danger réside moins dans ses erreurs, que l’on peut souvent déceler, que dans la perfection avec laquelle elle nous épargne l’effort de former une pensée personnelle.

La France scolaire en fournit déjà un avertissement. Les élèves qui délèguent à l’intelligence artificielle la recherche, le résumé ou la rédaction obtiennent en moyenne de moins bons résultats que ceux qui ne l’utilisent pas. Il ne faut pas en conclure que la machine abrutit nécessairement son utilisateur. On peut plus raisonnablement observer que ceux qui lui abandonnent le travail intellectuel cessent d’accomplir les opérations grâce auxquelles une intelligence se construit. Recevoir sans effort un résumé impeccable n’apprend pas à résumer, de même que se faire transporter n’apprend pas à conduire.

Un nombre croissant de jeunes renonce d’ailleurs au permis de conduire, surtout dans les grandes villes, parce qu’un train, un autobus ou une application les conduit où ils le souhaitent. Leur choix peut être parfaitement rationnel. Il révèle néanmoins une évolution profonde : la maîtrise directe d’un outil importe moins que la possibilité d’obtenir le service correspondant. On ne sait plus nécessairement faire ; on sait comment demander que cela soit fait. L’intelligence artificielle introduit ce principe jusque dans les facultés de l’esprit.

Elle ne disparaîtra pas. Les homélies des Khmers verts contre sa consommation d’électricité ou d’eau n’arrêteront pas davantage son essor que les sermons contre les chemins de fer n’ont empêché les locomotives de traverser les campagnes. L’outil est là, et il y restera. Ceux qui refuseront de s’en servir par pureté seront peut-être aussi démunis que les druides devant les légions d’un peuple qui consignait ses lois, ses routes, ses comptes et ses victoires.

La ligne de partage ne passera donc pas entre ceux qui utilisent l’intelligence artificielle et ceux qui la refusent. Elle séparera ceux qui s’en servent pour augmenter leur jugement de ceux qui lui abandonnent le soin de juger. Les premiers lui demanderont de vérifier, de comparer, de contredire et d’ouvrir des pistes ; les seconds accepteront la première réponse venue avec le soulagement de l’écolier qui a trouvé le corrigé. Les uns penseront avec la machine. Les autres se contenteront de penser par procuration.

Il faut conserver, au milieu de cette débauche de puissance, quelques disciplines anciennes. Lire des textes qui résistent. Apprendre encore des vers. Savoir calculer sans écran, retrouver son chemin sans satellite et coucher parfois ses pensées sur le papier. Non par coquetterie antiquaire, mais parce que certaines facultés ne survivent qu’à la condition d’être exercées. La mémoire, l’attention et le jugement sont moins des possessions que des habitudes.

Dehors, aux Brisants, le ciel demeure chiche de sa pluie. Je referme mon carnet. Sur les pages, les lignes penchent légèrement, quelques mots ont été raturés, une phrase recommence dans la marge. Rien n’y est aussi net que sur un écran. Pourtant ces volutes d’encre ont suivi les détours de la pensée ; elles en ont gardé les hésitations et peut-être même la vérité. La machine mettra de l’ordre dans tout cela. Il convient seulement qu’elle intervienne après que l’homme a pensé, et non pour lui éviter de commencer.

Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —

[email protected]

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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