Dans le cimetière de Highland, à South Bend, dans l’Indiana, une tombe parmi de nombreuses tombes hongroises est celle d’un diplomate presque oublié dans son propre pays. István Kertész, devenu Stephen D. Kertesz en exil (1904-1986), a pourtant joué un rôle de premier plan dans la diplomatie hongroise des années 1940, puis dans le monde universitaire américain pendant la guerre froide. La revue Hungarian Conservative lui consacre un long portrait qui rappelle la pensée de cet homme pour qui la paix était un impératif à la fois politique et chrétien.
De Putnok à la conférence de Paris
Né à Putnok, dans le nord-est de la Hongrie, d’un père converti au catholicisme et d’une mère germanophone, Kertesz grandit dans un milieu bourgeois aisé et restera toute sa vie un chrétien pratiquant. Il étudie le droit à Budapest, puis à l’Académie consulaire de Vienne et à Genève, avant des séjours aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Il maîtrise ainsi l’allemand, le français et l’anglais. En 1938, il représente la Hongrie à la Cour internationale de justice de La Haye.
En 1942, il est 1er secrétaire de la légation hongroise à Bucarest. Dès l’année suivante, il est l’un des artisans des efforts du gouvernement hongrois pour sortir de la guerre. Après le coup d’État des Croix fléchées, qui suit l’échec de la tentative du régent Horthy de signer un armistice en 1944, il est arrêté pour ses contacts avec les ambassades anglo-américaines. Il parvient à s’échapper et reste caché jusqu’à l’arrivée de l’Armée rouge à Budapest.
Après la guerre, il dirige le département politique du ministère des Affaires étrangères. En 1946, à la conférence de paix de Paris, il est secrétaire général et conseiller juridique de la délégation hongroise et participe à la rédaction du traité qui fixe les frontières du pays. En 1947, il est nommé ministre plénipotentiaire à Rome. Mais il voit les Soviétiques installer méthodiquement leur système totalitaire en Hongrie, et il sait que les Alliés ne s’y opposeront pas. Il démissionne en août 1947 et part pour les États-Unis avec sa famille en février 1948.
Notre-Dame, rempart intellectuel contre le communisme
En 1950, Kertesz rejoint l’université catholique de Notre-Dame, dans l’Indiana, au sein du comité des relations internationales dirigé par Waldemar Gurian, spécialiste de l’Union soviétique. Il en prend la tête en 1955, puis fonde en 1968 l’Institut d’études internationales, qu’il dirige jusqu’en 1974. Ses collègues décrivent un gentleman élégant, réservé et travailleur acharné, partagé entre Washington et l’Indiana.
Il conseille aussi les décideurs américains. Il correspond notamment avec le directeur de la CIA Allen Dulles, à qui il explique les méthodes de l’expansion soviétique. Il insiste toujours sur 2 points : la nature destructrice de l’idéologie bolchevique, qui vise selon lui à démanteler la civilisation européenne, et la nécessité de la combattre par tous les moyens pacifiques, sans jamais risquer une guerre qui tournerait au conflit nucléaire. Il suit de près la révolution hongroise de 1956, le sort de l’Église catholique et les objectifs du régime de Kádár, et il entretient une correspondance avec le cardinal Mindszenty. Ses archives occupent aujourd’hui 182 cartons à la Hoover Institution.
« La paix par la diplomatie »
Son œuvre maîtresse, The Quest for Peace through Diplomacy, paraît en 1967. Kertesz y constate que la diplomatie traditionnelle, discrète et professionnelle, a été marginalisée au profit de la diplomatie multilatérale et publique, celle de l’ONU. Il y défend l’idée qu’à l’ère nucléaire, la guerre ne peut plus être l’ultime instrument de la politique étrangère : la diplomatie devient la seule voie possible pour préserver la paix. Il soutient qu’un règlement négocié est possible dans tout conflit.
Ce n’était pourtant pas un idéaliste. Réaliste, il savait que la paix exige une puissance suffisante pour l’imposer, et il a soutenu la politique américaine de la guerre froide. Mais il plaidait pour des règlements rapides dès que le danger devenait inévitable, comme lors de la crise des missiles de Cuba ou des guerres de Corée et du Vietnam. Il rappelait aussi que les petites nations, comme la Hongrie, ont un destin suspendu aux décisions des grandes puissances. « Aucune nation ne peut assurer seule sa sécurité », écrivait-il.
L’auteur du portrait rattache cette conviction à la foi chrétienne de Kertesz, qui faisait de la paix une valeur à la fois morale, sociale et internationale. Il estime que son message garde toute son actualité. Kertesz, conclut-il, mettrait aujourd’hui en garde contre l’escalade des conflits armés et appellerait à multiplier les accords de paix par tous les moyens possibles.
Photo d’illustration : DR
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